"On se débrouille, on fait du business..." A Alger, Aladin cumule les petits boulots pour s'en sortir

Cet Algérois de 33 ans manifeste contre le pouvoir tous les vendredis depuis le 22 février. Il réclame des changements dans un pays où les jeunes sont souvent contraints de se tourner vers l'économie informelle pour gagner leur vie.

Aladin regarde la mer depuis la plage où il travaille dans son quartier de Bordj El Kiffan, à Alger, le 24 juin 2019.
Aladin regarde la mer depuis la plage où il travaille dans son quartier de Bordj El Kiffan, à Alger, le 24 juin 2019. (CLEMENT PARROT / FRANCEINFO)

"Il n'y a plus de bagarres ici, plus de vols, car on connaît bien les gens du quartier", se félicite Aladin. Cet Algérien de 33 ans gère avec deux associés un carré de plage dans le quartier de Bordj El Kiffan, situé dans l'est de la baie d'Alger. Pour 1 000 dinars (un peu moins de 8 euros), il offre la possibilité aux gens de profiter d'une table, d'un parasol et de quatre chaises pour la journée. "Parfois, les gens n'ont pas les moyens de payer, mais s'ils se comportent bien, je les laisse s'asseoir, sourit-il derrière ses lunettes noires. Depuis que je suis petit, je travaille sur cette plage."

Aladin vit de l'économie souterraine, comme de nombreux Algériens. Même s'il a payé une autorisation de 3 000 dinars aux autorités, son job d'été n'est pas déclaré et n'offre aucune couverture sociale. "Tout le monde cherche sa vie dans l'informel ici, explique-t-il en arabe. Je n'ai pas d'assurance santé, je n'ai même pas de carte d'identité et mon passeport est périmé." Pas de quoi lui faire perdre son large sourire. Vêtu d'un polo jaune-orangé du FC Barcelone et d'un short noir, le jeune homme entonne le refrain en italien de Lasciatemi Cantare pendant qu'il s'affaire, n'hésite pas à prendre ses amis dans les bras et à offrir des cafés aux visiteurs.

Aladin met en place l\'une des tables qu\'il loue pour la journée sur son carré de plage, au matin du 24 juin 2019, à Alger.
Aladin met en place l'une des tables qu'il loue pour la journée sur son carré de plage, au matin du 24 juin 2019, à Alger. (CLEMENT PARROT / FRANCEINFO)

Aladin a quitté l'école peu après ses 10 ans, car "l'enseignante s'est absentée pendant longtemps". Il a continué à apprendre à la maison avec sa cousine, mais ne cache pas quelques lacunes, notamment en français. Très vite, il a gagné sa vie grâce à des petits boulots. "Enfant, je vendais déjà sur la plage des m'hadjeb [des petites crêpes traditionnelles]", raconte-t-il en ponctuant ses anecdotes d'un rire sonore. Il a également été pêcheur, marchand de poissons et vendeur de glaces. Le récit de sa vie est parfois chaotique. "J'ai eu un accident de voiture à 18 ans, et j'ai commencé à oublier des choses", glisse-t-il en se touchant la tête.

Il se souvient quand même de son départ en 2002 pour Boumerdes, une ville située sur la côte, à 50 km à l'est d'Alger, où il se lance à 16 ans dans le commerce de pizzas et de glaces. Tout se passe bien jusqu’au tremblement de terre de 2003 qui ravage une partie de la ville et fait plus de 2 000 morts. Il poursuit alors sa route en vivant du système D jusqu'à son passage par la case prison, "à cause d'un incident" survenu lors de ses jeunes années. Il passe trois ans en détention. Aujourd'hui, il détourne le regard en évoquant cette histoire et refuse d'en dire plus.

"Ce n'est pas un fainéant"

Sorti de cellule en avril 2018, Aladin retrouve sa vie de petits boulots. Il a multiplié les formations en prison, "coiffure, pâtisserie, menuiserie", mais ne s'est pas découvert une vocation. Avec sa carrure de déménageur, il préfère opter pour des missions comme vigile – "bodyguard", comme il dit – dans une épicerie ou un club privé. "Il est polyvalent et ce n'est pas un fainéant, le matin il est debout très tôt", témoigne l'un des associés du jeune homme. Aladin tient également à entretenir la vie de son quartier. Il veille à la propreté de la plage et participe à l'organisation de tournois de foot. "Depuis le début du hirak [le mouvement de protestation], je ressens le besoin de m'engager pour mon pays", explique-t-il.  

J'arrive à 8 heures sur la plage et parfois je reste jusqu'à ce que tout le monde parte, ça peut être 1 ou 2 heures du matin !Aladinà franceinfo

Avec leur petite exploitation de 12 tables, Aladin et ses associés parviennent à récolter entre 4 000 et 6 000 dinars par jour (entre 30 et 45 euros) qu'ils divisent en trois. Pour la saison estivale, Aladin espère ainsi engranger environ 130 000 dinars (un peu moins de 1 000 euros), soit quelque 43 000 dinars par mois. C'est assez peu, mais cela correspond peu ou prou au salaire net moyen des Algériens (un peu plus de 40 000 dinars, soit 300 euros, en 2017).

"Je fais aussi un peu de business"

Pour arrondir les fins de mois, en plus de ses petites missions de sécurité (payées 5 000 dinars la journée), Aladin ne manque pas d'imagination. "On se débrouille. Je fais aussi un peu de business. Ma famille me ramène parfois des choses venues de France, des smartphones ou autres, que je peux revendre." Un business courant en Algérie, confirme Sofiane, un voisin venu saluer Aladin sur le sable. "Dans la société algérienne, il faut savoir jouer du tuyau à gauche, à droite", sourit le jeune trentenaire, fine barbe, lunettes de soleil et casquette vissée sur la tête. Sofiane raconte son chômage malgré sa première place obtenue au test final de sa formation en électromécanique. "Tout marche au piston, au réseau. Pour vous donner un exemple, Air Algérie, ici, on appelle ça 'Air la Famille'."

Il faut connaître des gens pour obtenir une place.Sofianeà franceinfo

Aladin et son voisin Sofiane discutent sur la plage, lundi 24 juin 2019, à Alger.
Aladin et son voisin Sofiane discutent sur la plage, lundi 24 juin 2019, à Alger. (CLEMENT PARROT / FRANCEINFO)

Pendant la discussion, des Algériens venus du sud du pays passent sur la plage pour proposer un thé servi de manière traditionnelle, un autre exemple de l'économie informelle. "Comme pour de nombreux pays, le secteur de l'informel représente une grande part de l’emploi en Algérie", confirme l'économiste Ferhat Ait Ali. Il évalue à environ 5 millions le nombre de personnes vivant de cette économie parallèle. 

"Je compte partir pour les Etats-Unis"

Depuis sa plage, Aladin a une vue sur le minaret de la Grande mosquée d'Alger, un projet pharaonique voulu par l'ancien président Bouteflika et dont le budget initial d'un milliard de dollars a été largement dépassé. Un symbole de la corruption, pour de nombreux Algériens. "Les gens ici n'ont pas de travail, il y a trop de corruption et tout le monde a peur de la justice protégée par le système en place, égrène Aladin qui n'a pas raté une seule marche du vendredi depuis le 22 février. Quand tu vois la police, tu as peur. Ce n'est pas normal." En attendant le changement qu'il espère de ses vœux, il continue de mener sa barque entre la plage et son logement situé à moins de 100 mètres de là.

Symbole de la grave crise du logement qui touche son pays, le trentenaire partage un modeste bout de maison avec sa mère, deux de ses frères et un petit chat noir et blanc du nom de Stefy (une référence à l'équipe de foot de l'Entente de Sétif). Il a malgré tout le droit à une petite chambre d'une dizaine de mètres carrés. "La solidarité familiale est très importante en Algérie et prend le relais sur l'Etat, explique le sociologue algérien Nacer Djabi. Avec la crise du logement, il n'est pas rare de voir des familles nombreuses cohabiter sous le même toit."

Aladin et sa mère dans leur logement situé dans le quartier de Bordj El Kiffan, à Alger, le 24 juin 2019.
Aladin et sa mère dans leur logement situé dans le quartier de Bordj El Kiffan, à Alger, le 24 juin 2019. (CLEMENT PARROT / FRANCEINFO)

La famille s'est vu refuser sa demande de logement social, mais devrait bientôt déménager grâce au système de la location-vente "AADL" qui permet de devenir progressivement propriétaire. Ils doivent bientôt récupérer les clefs d'un nouveau logis situé à Zeralda, dans la grande banlieue ouest d'Alger. Mais Aladin a prévu de son côté de rester près de sa plage de Bordj El Kiffan.

Le jeune homme rêve désormais d'investir dans des machines à glaces ou dans un petit bateau pour se lancer dans le transport maritime. "Et si je ne parviens pas à me marier, je compte partir pour les Etats-Unis. Pour le visa, c'est plus facile que pour l'Union européenne, car c'est une simple interview, assure-t-il. J'ai un problème avec la mentalité des gens d'ici, avec l'Etat, le système." Avant d'ajouter dans un sourire rêveur : "Bon, dans l'idéal, j'aimerais bien ramener la mentalité des Européens sur mon coin de plage."