Six questions qui se posent après l'appel à écarter Bouteflika en Algérie

Mardi 26 mars, le chef-d'état major de l'armée algérienne a appelé à la destitution du président Abdelaziz Bouteflika pour "inaptitude". Une déclaration qui en appelle à l'action du Conseil constitutionnel. 

Des étudiants manifestent à Alger, le 26 mars 2019, contre le maintien au pouvoir du président Abdelaziz Bouteflika. 
Des étudiants manifestent à Alger, le 26 mars 2019, contre le maintien au pouvoir du président Abdelaziz Bouteflika.  (AFP)

"Il devient nécessaire, voire impératif, d'adopter une solution pour sortir de la crise, qui répond aux revendications légitimes du peuple algérien." Ces mots ont été prononcés par le chef d'état-major de l'armée, le général Ahmed Gaïd Salah, mardi 26 mars en début d'après-midi. La déclaration de cet homme très puissant en Algérie, et proche du président, annonce un revirement de la position de l'armée vis-à-vis des manifestations qui secouent le pays depuis le 22 février. Franceinfo fait le point sur la situation politique du pays au lendemain de ce tournant.

1Que va devenir Abdelaziz Bouteflika ?

Abdelaziz Bouteflika est pour l'heure toujours en fonction, malgré le mouvement de contestation pacifique qui s'exprime quotidiennement dans les rues. Affaibli par un AVC survenu il y a six ans, le président algérien ne s'est plus exprimé officiellement depuis. 

Par une longue lettre signée de sa main, le chef d'Etat a renoncé le 11 mars à briguer un cinquième mandat, ce qui a eu pour conséquence de reporter la présidentielle, initialement prévue le 18 avril 2019. 

Sa dernière apparition télévisée date du 11 mars, jour de son retour de Genève où il passait des "examens médicaux périodiques". Visiblement fatigué, il recevait ses proches, dont le général Gaïd Salah. La déclaration du chef d'état-major de l'armée ne change rien, à l'heure actuelle, au calendrier annoncé. A 82 ans, Abdelaziz Bouteflika reste donc à la tête du pays jusqu'à une date, pour l'heure, indéterminée.

2Qui est le général Gaïd Salah ? 

Agé de 79 ans, Ahmed Gaïd Salah est le chef d'état-major de l'armée algérienne. C'est un fidèle de la première heure du président : il lui doit même son poste. Pendant la guerre d'indépendance, il s'engage à 17 ans comme maquisard dans les rangs du Front de libération nationale (FLN), le parti d'Abdelaziz Bouteflika. Il est de fait le vice-président du ministère de la Défense depuis quinze ans. C'est "l'un des hommes les plus puissants du pays", assure à franceinfo Jean-Charles Jauffret, professeur à Sciences Po Aix. 

Début mars, le général a averti que l'armée serait garante de la "sécurité" et de la "stabilité" face à ceux qui voudraient ramener l'Algérie "aux années de braise", en référence à la guerre civile des années 1990. Ahmed Gaïd Salah a désormais changé de ton. Mardi, lors d'un déplacement auprès de forces armées stationnées dans le sud-est du pays, il s'est adressé à un groupe d'officiers. Son discours a été retransmis à la télévision. Il a demandé que soit engagée la procédure prévue par l'article 102 de la Constitution, qui prévoit "l'empêchement" du chef de l'Etat lorsque celui-ci, "pour cause de maladie grave et durable, se trouve dans l'impossibilité totale d'exercer ses fonctions".

Cette demande est en fait adressée au Conseil constitutionnel, la seule institution à même d'engager la procédure permise par l'article 102. Cette déclaration ne représente donc pas une injonction, le général n'ayant pas le pouvoir de destituer Abdelaziz Bouteflika.

3Que dit la Constitution (et en particulier l'article 102) ?

Lorsque le président se trouve dans l'incapacité d'exercer le pouvoir, "le Conseil constitutionnel se réunit de plein droit" et doit vérifier "la réalité de cet empêchement par tous moyens appropriés", prévoit l'article 102 de la Constitution algérienne. La procédure n'est lancée que si la gravité et la durée de la maladie du président sont établies par un comité médical. Si c'est le cas, le Conseil constitutionnel "propose, à l’unanimité, au Parlement de déclarer l’état d’empêchement"

Le Conseil constitutionnel est dirigé, depuis le mois de février, par un proche d'Abdelaziz Bouteflika, Tayeb Belaiz. Comme le rappelle le Huff Post Maghreb, il a été son ministre de l'Intérieur de 2013 à 2015. "Sa nomination à ce poste, c'était une façon de s'assurer que le Conseil constitutionnel reste dans la droite ligne des intérêts du président", explique Neïla Latrous, journaliste à Jeune Afrique

En ce qui concerne la procédure, il faut que la majorité des deux tiers du Parlement (qui réunit l'Assemblée nationale populaire et le Conseil de la nation) "déclare l'état d'empêchement du président". Si l'empêchement est voté, le président du Conseil de la nation (l'équivalent du Sénat en France) est chargé "de l'intérim du chef de l'Etat, pour une période maximale de quarante-cinq jours". Le siège est occupé par Abdelkader Bensalah depuis 2002. Agé de 76 ans, c'est un autre proche du président qui a publiquement soutenu son cinquième mandat, comme l'explique LCI

Les quarante-cinq jours d'intérim écoulés, si l'état d'empêchement du président est confirmé, le pouvoir est déclaré vacant. L'intérim doit alors se poursuivre pour une durée de quatre-vingt-dix jours maximum, durant laquelle une élection présidentielle doit être organisée.

4Comment les soutiens de Bouteflika réagissent-ils ?

Au lendemain de la déclaration du général Gaïd Salah, l'ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia, aujourd'hui secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND), principal allié du parti du chef de l'Etat, a demandé la démission d'Abdelaziz Bouteflika.

D'autres proches du chef de l'Etat ont également pris leurs distances, comme l'explique Neïla Latrous, de Jeune Afrique : "Il y a eu la sortie de l'ancien secrétaire général du FLN Amar Saâdani qui, 48 heures avant les propos de Gaïd Salah, appelait à ce que Bouteflika passe la main le 28 avril", date de l'expiration de son mandat.

"Jusqu'à maintenant, les proches du président Bouteflika font de la résistance, le clan présidentiel ne veut pas lâcher", analysait Omar Belhouchet, directeur du quotidien algérien El Watan, mardi, sur franceinfo. Mais "est-ce que le clan présidentiel aura assez de capacités pour résister à cette demande de l’armée [de destituer Bouteflika] ? Nous le verrons dans les prochains jours."

Pour les proches de Bouteflika, pousser le chef de l'Etat à démissionner ou laisser le Conseil constitutionnel lancer la procédure d'empêchement reviendrait de toute façon à conserver le pouvoir. En effet, c'est Abdelkader Bensalah, le président du Conseil de la nation, qui assurerait l'intérim.

5Quelle est la réaction des Algériens ?

La déclaration du général Gaïd Salah a été saluée par des concerts de klaxons à Alger, mais guère plus, selon Lilya Melkonian, journaliste de France 2 présente sur place. Lorsque la nouvelle s'est répandue, les manifestations étaient terminées et la foule s'était dispersée. "Il n'y a pas eu d'explosion de joie", explique notre consœur. 

Pour les manifestants qu'elle a interrogés, "ce n'est qu'une étape, ce n'est pas une surprise et ça ne change rien à la mobilisation : c'est toujours l'ancien régime qui va être chargé de la transition." Ils lui ont expliqué n'avoir confiance ni dans l'armée ni dans le président du Conseil de la nation, Abdelkader Bensalah.

C'est justement le maintien du système établi que dénoncent les manifestants. Des rassemblements sont d'ores et déjà prévus pour la fin de semaine. Les manifestants entendent maintenir la pression sur l'entourage du président Bouteflika. "Les gens sont en train de manifester par millions pacifiquement d'une manière très civilisée pour demander le départ d'un système, le départ du président", a assuré mardi à franceinfo Ali Benflis, ex-Premier ministre de Bouteflika devenu son principal opposant.

6Y aura-t-il des élections ?

En renonçant à son cinquième mandat, Abdelaziz Bouteflika a reporté la date de l'élection présidentielle. Aucune échéance n'a été annoncée : une "Conférence nationale" devrait d'abord se tenir, afin de réformer le pays et préparer une nouvelle Constitution.

Mais si la procédure prévue par l'article 102 aboutissait, une élection présidentielle pourrait avoir lieu au plus tard 135 jours après le vote de l'empêchement. 

"Il faut qu'il y ait une démission carrément annoncée pour qu'on aille directement dans trois mois à une élection présidentielle", martelait Ali Benflis sur franceinfo. Or cette option ne satisfait pas davantage les étudiants interrogés par la journaliste Lilya Melkonian : "Qu'est-ce qui nous prouve que ces élections auront bien lieu après ces trois mois de transition ? Qu'ils ne vont pas décréter l'état d'urgence ?" Ces jeunes Algériens comptent bien manifester dès vendredi pour "montrer [qu'ils ne sont] pas dupes".