Témoignages Cinq Afghans racontent leur évacuation vers la France : "Mes frères sont restés à l'aéroport, ça m'a brisé le cœur"

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Près de 2 700 Afghans ont été évacués en France, après le retour au pouvoir des talibans le dimanche 15 août 2021. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Le retour au pouvoir soudain des talibans a poussé des milliers d'Afghans à quitter leur pays. Quelque 2 700 d'entre eux ont été évacués vers la France, laissant derrière eux leur vie, leurs proches, leurs projets et une partie de leur famille.

Les dernières heures passées dans le chaos de l'aéroport de Kaboul hantent les esprits. Près de 2 700 Afghans ont été évacués en France, après le retour au pouvoir des talibans. Alors que les derniers vols d'évacuation étrangers ont quitté l'Afghanistan, franceinfo a interrogé cinq de ces réfugiés, quelques jours après leur arrivée en France. Ils racontent ce changement de vie brutal, les scènes de panique auxquelles ils ont assisté à l'aéroport de la capitale avant leur évacuation, mais aussi leurs espoirs d'une vie meilleure en France.

Wahidullah, 35 ans, ancien interprète pour l'armée française

Wahidullah, 35 ans, ancien interprète afghan pour l'armée française évacué dans le pays. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

"Je garde mon téléphone près de moi toute la journée pour suivre les dernières nouvelles d'Afghanistan et savoir comment va ma famille. J'ai très peur pour eux. Ils me racontent des histoires horribles qu'on leur rapporte, où les talibans exécutent des gens qui ont travaillé avec le gouvernement ou des forces étrangères. Moi, je suis en sécurité dans mon hôtel à côté de Paris et je suis heureux d'avoir pu évacuer de cet enfer avec ma femme et mes deux petites filles de 2 et 4 ans.

Lorsque les talibans ont pris la ville, j'ai vu beaucoup de personnes autour de moi abandonner leur maison dans la précipitation et déménager. J'ai suivi le mouvement et nous nous sommes installés chez ma mère. Là-bas, j'ai passé plusieurs coups de téléphone à l'ambassade, qui ne répondait pas. Finalement, en passant par l'association des interprètes afghans en France, j'ai reçu un appel de l'ambassade qui m'a invité à venir à l'aéroport de Kaboul avec un laissez-passer. J'avais rendez-vous là-bas dimanche 29 août à 14 heures. À l'aéroport, c'était le chaos, les gens pleuraient et se battaient pour entrer.

"Après une journée et une nuit passées devant l'une des entrées, on a pu entrer. Mais mes deux frères, venus avec moi, sont restés aux portes de l'aéroport."

Wahidullah, ancien interprète pour l'armée française

à franceinfo

Les soldats français ne les ont pas autorisés à m'accompagner. Ça m'a brisé le cœur de devoir choisir de partir sans eux. Aujourd'hui, je me console en pensant à mes deux filles. Ce sont encore des bébés. Elles ne comprennent pas où elles sont, mais ici, elles pourront construire leur avenir, aller à l'école et faire le métier dont elles rêvent.

De mon côté, je veux vite améliorer mon français et suivre une formation pour devenir électricien. J'aimerais beaucoup vivre à Strasbourg. J'y ai des amis interprètes qui ont rejoint la France il y a quelques années. On pourra se soutenir. Un jour, j'espère retourner voir ma famille en Afghanistan, les prendre dans mes bras et les savoir en sécurité. En attendant, je prie pour que rien ne leur arrive."

Hadia*, 21 ans, étudiante en littérature française et en commerce

Hadia*, 21 ans, étudiante afghane en littérature française et en commerce, évacuée en France. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

"L'ambassade de France à Kaboul nous a appelés le 22 août pour nous dire que nous allions être évacuées avec mes deux sœurs, sans préciser quand. Ont suivi quatre jours de terreur à vivre et à dormir dans la rue, affamées, assoiffées. On buvait une gorgée d'eau par heure pour économiser. Nous n'avons pas abandonné parce que nous savions que la vie serait impossible en Afghanistan, mais mentalement c'était très compliqué. Pendant ces quelques jours, j'ai rencontré pour la première fois des talibans. Lorsqu'ils étaient au pouvoir il y a vingt ans, j'avais à peine un an, je ne m'en souvenais pas. La façon dont ils traitent les gens… C'est horrible, c'est bien pire que ce qu'on m'avait raconté.

Quand on est enfin entrées dans l'aéroport et qu'on a vu les armées étrangères, on a pleuré de soulagement avec mes sœurs. Lors du premier vol pour Abou Dhabi, malgré la fatigue, le bruit de l'avion nous empêchait de dormir. Après huit heures de transit et un second vol, nous avons encore patienté quelques heures à l'aéroport de Paris avant de pouvoir rejoindre notre sœur, installée en France depuis plusieurs années. C'était un moment très émouvant : j'étais vraiment heureuse de la voir parce que ça faisait très longtemps et je voyais mes neveux pour la première fois.

"A la fin de mes études, je voulais lancer un commerce de mode en Afghanistan et embaucher des locaux, car le travail manque là-bas. Maintenant, tout est fichu."

Hadia*, étudiante

à franceinfo

C'est un peu tôt pour réfléchir à la suite, mais il sera peut-être plus simple pour moi de créer ce commerce ici, à Paris, capitale de la mode, même si j'aurais préféré le faire à Kaboul. Je suis pleine d'espoir, je veux explorer la France, m'adapter, apprendre la langue… Je veux un futur tout simplement. Je suis toujours inquiète pour les personnes restées sur place, comme mes parents. Je pense à eux chaque minute. J'espère qu'un jour tout sera à nouveau plus facile, et que nous pourrons revenir au pays. L'Afghanistan n'était pas un pays parfait, mais il était possible d'avoir des rêves là-bas..."

Ibrahim, 49 ans, musicien

Ibrahim, 49 ans, musicien afghan qui a fui son pays pour la France.  (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

"Je suis arrivé en France avec quinze membres de ma famille, dont mes enfants, petits-enfants et ma mère, le 20 août. On nous a fait parvenir une invitation officielle du gouvernement français pour une évacuation en juin, mais nous avions eu beaucoup de mal à obtenir un passeport pour chacun des membres de la famille. Il fallait absolument que nous trouvions le moyen de quitter le pays, car ces dernières années, j'ai reçu de nombreuses menaces des talibans. Le 15 août, j'ai obtenu en tant qu'artiste un laissez-passer délivré par la France pour moi et ma famille. Nous nous sommes aussitôt dirigés vers l'aéroport.

Nous sommes d'abord arrivés devant la porte d'entrée North Gate, où après quelques heures d'attente nous nous sommes retrouvés au milieu d'une fusillade entre des soldats et des talibans. C'était horrible, tout le monde criait et se bousculait. Nous avons pu prendre un véhicule pour fuir et rejoindre Abbey Gate, où nous avons tenté de nous mêler à la foule pour qu'on ne me reconnaisse pas, car je suis très connu en Afghanistan. Malgré le foulard qui couvrait mon visage, j'ai été repéré par des talibans, mais j'ai réussi à fuir et les autorités françaises m'ont aidé. Après une journée d'attente, nous sommes entrés et nous avons décollé à minuit pour arriver à 7 heures du matin à Paris. J'ai pu retrouver deux de mes fils, déjà réfugiés dans le pays, que je n'avais pas vus depuis cinq ans. Nous étions sains et saufs, mais mon esprit est resté là-bas.

"J'ai laissé tous mes instruments dans ma maison, qui a été pillée après mon départ. Nous étions riches en Afghanistan, ici, il ne nous reste plus rien. C'est vraiment dur et je fais des crises d'angoisse quand je me dis que j'ai tout perdu."

Ibrahim, musicien

à franceinfo

Aujourd'hui, je me repose, j'essaie de réaliser que je ne retournerai pas dans ma maison. Nous allons demander le statut de réfugié. J'aimerais ouvrir une école de musique ou une fondation pour venir en aide à toutes les personnes qui en auraient besoin. Nous n'oublierons jamais ce qu'ont fait les talibans, c'est à cause d'eux que nous avons dû fuir notre pays. Continuer de jouer ma musique et de l'enseigner est ma manière de rester en lutte contre eux."

Jamail, 31 ans, fixeuse, interprète et chercheuse

Jamail, 31 ans, fixeuse, interprète et chercheuse afghane évacuée en France. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

"Ce n'est pas la première fois que j'ai à quitter mon pays. Je suis née dans la province afghane de Nangarhar, mais très rapidement à cause de l'occupation soviétique nous avons fui au Pakistan. Je suis revenue en Afghanistan en 2006. Il y a deux mois, j'ai fait une demande de visa d'un an qui a été acceptée par la France. Je devais partir le 22 août avec un vol commercial payé assez cher. Lorsque la situation a commencé à se dégrader, j'ai senti que ça allait se terminer avec le retour des talibans, mais je n'aurais jamais imaginé que ça arriverait si vite.

Le jour où les talibans sont entrés à Kaboul, l'ambassade de France m'a appelée et m'a laissé trente minutes pour venir. J'ai juste eu le temps d'attraper mon téléphone et mon passeport. Je n'ai aucun souvenir de quel jour c'était, tout est très flou. Je sais qu'une fois arrivée à l'ambassade, j'y suis restée trois jours. C'était vraiment stressant parce que les talibans nous encerclaient. Il y avait beaucoup de monde et tout le monde était terrifié. Il y a eu de nombreux faux départs pour l'aéroport : les bus allaient et venaient sans cesse, parfois on nous demandait de monter à bord pour finalement nous faire redescendre car le trajet n'était pas sûr. Enfin, nous avons embarqué à bord d'un avion militaire pour un vol de trois heures à destination d'Abou Dhabi.

"On était assis à même le sol, le bruit de l'avion était très fort. A tel point que tous les enfants ont pleuré tout le long du vol."

Jamail, interprète

à franceinfo

L'accueil en France a ensuite été très chaleureux. Sur place, les vérifications d'identité, de vaccination ou encore des tests de dépistage au Covid-19 ont pris beaucoup de temps. Ensuite, j'ai été installée à l'hôtel, et j'y suis encore. Pendant tout ce temps, je n'avais plus de téléphone, car j'ai oublié mon chargeur dans la précipitation. Mes amis et ma famille étaient complètement paniqués, sans nouvelles de moi. Eux sont encore sur place, à Kaboul. Je n'ai pas de plan précis pour l'avenir, mais je sais que je veux travailler, je ne suis pas faite pour rester à la maison. Je veux aussi continuer à étudier et finir mon master en sociologie si possible. A terme, si la situation s'améliore, je veux surtout rentrer en Afghanistan : je préfère travailler là-bas."

Mustapha, 37 ans, ancien personnel civil de l'armée française

Mustapha, 37 ans, ancien auxiliaire afghan pour l'armée française, évacué en France.  (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

"J'ai travaillé six ans pour l'armée française. Depuis le départ des troupes en 2015, j'ai tenté plusieurs fois de rejoindre la France, mais mes demandes de visa ont toujours été refusées sans explication. Pourtant, avec ma famille, nous nous sommes toujours sentis en danger à Kaboul. Pendant toutes ces années, nous avons déménagé régulièrement pour que les partisans des talibans ne découvrent pas où l'on habitait. J'étais conducteur de taxi, malgré mon diplôme en biologie obtenu après le départ des troupes françaises.

Après la chute de Kaboul, on savait qu'il fallait fuir, mais nous avions peur qu'ils nous repèrent et nous tuent. On s'est enfermés chez nous. On a appelé plusieurs fois l'ambassade et un service a fini par nous contacter pour nous inciter à nous rendre à l'aéroport en vue d'une évacuation.

"On a tout de suite quitté notre domicile sans rien prendre avec nous. Arrivé devant l'aéroport, je me suis fait frapper deux fois par un taliban et j'ai été blessé à la jambe. Mes enfants ont découvert pour la première fois la violence de ces monstres."

Mustapha, ancien personnel civil de l'armée française

à franceinfo

Ils ont 5, 9 et 12 ans, et jusqu'ici, je les protégeais. Je ne leur ai jamais parlé de mon ancien métier d'auxiliaire pour l'armée française, pour qu'ils n'en parlent pas à leurs amis à l'école. Je sais que c'est dur pour eux, car ils n'ont plus de repères et qu'ils ne reverront pas leurs cousins et cousines, avec qui ils jouaient tout le temps. Mais mes deux filles vont aller à l'école et faire des études. Ça n'aurait pas pu arriver à Kaboul avec les talibans. Mon fils m'a dit qu'il avait peur d'eux et qu'il ne voulait pas retourner en Afghanistan. Ma femme veut apprendre le français et moi, je vais chercher un métier, je suis prêt à apprendre vite."

*Le nom a été modifié à la demande de l'intéressée.

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