On est allé dans la ville la plus au nord du monde et les effets du réchauffement climatique font froid dans le dos

Dans l'archipel norvégien du Svalbard, les habitants de Longyearbyen observent "aux premières loges" les conséquences de la hausse des températures. Reportage.

Le directeur international de l\'Institut polaire norvégien, Kim Holmen, contemple le fjord de Longyearbyen (Norvège), le 27 mars 2018, sur le site d\'une ancienne maison déplacée en raison de l\'érosion.
Le directeur international de l'Institut polaire norvégien, Kim Holmen, contemple le fjord de Longyearbyen (Norvège), le 27 mars 2018, sur le site d'une ancienne maison déplacée en raison de l'érosion. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

Wolfgang Zach s'approche du rivage. Au bord du fjord, ce petit menuisier allemand désigne une canalisation qui sort de terre et qui poursuit son chemin sur plus d'un mètre au-dessus de l'eau. "Avant, ce tuyau ne dépassait pas comme ça, lance-t-il. Il y avait encore de la terre qui le couvrait." Le quinquagénaire aux fines lunettes se souvient de la violence de la tempête de l'automne 2016 et des vagues qui ont grignoté le rivage sur plusieurs mètres. Lui qui adorait prendre son petit-déjeuner en regardant les bélugas par la fenêtre a dû se résoudre à déplacer sa maison en bois à l'intérieur des terres, à l'abri de l'érosion.

>> GRAND FORMAT. Bienvenue à Longyearbyen, la ville de l'Arctique interdite aux faibles

A ses côtés, Kim Holmen prend garde de ne pas trébucher contre les gravats. Il connaît bien Longyearbyen, une petite ville de l'archipel du Svalbard, dans l'extrême nord de la Norvège. Ce barbu, directeur international de l'Institut polaire norvégien, lève les yeux vers les montagnes, situées à 60 km de l'autre côté du fjord. "Il y a 15 ans, vous pouviez traverser à pied ou en motoneige, soupire-t-il. Maintenant, l'eau du fjord n'est plus couverte de glace. Et donc il y a des vagues, d'où l'érosion." Dans ces contrées réputées pour leurs aurores boréales, Kim Holmen voit surtout des horreurs boréales.

Où que je regarde, dans la mer, au sol, vers les montagnes, il y a une manifestation du changement climatique.Kim Holmenà franceinfo

Les cabillauds déménagent

Longyearbyen est devenue l'appartement-témoin du réchauffement climatique mondial. En mars, ses 2 100 habitants ont affronté une température moyenne de -12,7°C. Glacial ? Pas tant que ça. En cette période de l'année, il fait d'ordinaire 3°C de moins dans la ville la plus au nord de la planète. Ici, ce genre d'anomalie n'étonne plus personne : cela fait désormais 88 mois consécutifs, soit plus de sept ans, que les températures sont supérieures aux normales de saison.

Un couple et son chien passent devant un lotissement au pied de la montagne Sukkertoppen, le 28 mars 2018, à Longyearbyen.
Un couple et son chien passent devant un lotissement au pied de la montagne Sukkertoppen, le 28 mars 2018, à Longyearbyen. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

"L'Arctique se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète, et c'est au Svalbard que c'est le plus prononcé, déplore Kim Holmen. Depuis 30 ans, on a une hausse moyenne en hiver de 3°C par décennie." L'écosystème local en est affecté. "Prenez les jeunes morues polaires, qui survivent en se cachant sous la glace, explique-t-il. On n'en voit plus. En revanche, l'été, on voit arriver des morues de l'Atlantique, des cabillauds..."

Il y a deux ans, on a vu des maquereaux dans le fjord. C'est une espèce qui n'existait même pas dans le nord de la Norvège continentale il y a vingt ans, et qui y est devenue courante.Kim Holmenà franceinfo

Cette évolution de la faune n'a pas échappé aux pêcheurs occasionnels, comme John Aksel Bilicz, qui dirige le petit hôpital de Longyearbyen. "Depuis trois ou quatre ans, il y a beaucoup plus de poissons, on a des morues et du haddock juste ici, constate-t-il. Mon congélateur est plein !"

La fonte des glaces risque aussi de toucher les centaines d'ours blancs emblématiques du Svalbard, qui voient leur territoire se réduire. L'un des spécialistes locaux de cette espèce, le réalisateur de documentaires animaliers Jason Roberts, estime que leur survie n'est pas encore menacée, mais il se dit tout de même "effrayé d'être aux premières loges du réchauffement climatique".

Des avalanches dévastatrices

Dans la cité qui tremble de moins en moins de froid, on tremble de plus en plus de peur. En décembre 2015, une avalanche inhabituelle en bordure du centre-ville a fait deux morts, dont une fillette de 2 ans. Une dizaine d'immeubles résidentiels ont été rayés de la carte. En février 2017, une nouvelle coulée de neige sur la montagne Sukkertoppen a détruit deux bâtiments dans le même secteur. "L'air plus chaud apporte plus d'eau, explique le directeur international de l'Institut polaire norvégien. On se retrouve avec plus de neige sur les montagnes. Et il y a aussi de plus en plus de pluies, qui forment au sol des plaques de glace, qui donnent de la vitesse et de la puissance aux avalanches."

Une voiture renversée et des débris jonchent le sol enneigé, devant des maisons déplacées sur plusieurs dizaines de mètres, le 7 janvier 2016, à Longyearbyen, plus de deux semaines après une avalanche meurtrière.
Une voiture renversée et des débris jonchent le sol enneigé, devant des maisons déplacées sur plusieurs dizaines de mètres, le 7 janvier 2016, à Longyearbyen, plus de deux semaines après une avalanche meurtrière. (HEIKO JUNGE / NTB SCANPIX MAG / AFP)

Les habitants de Longyearbyen vivent désormais dans une forme d'incertitude. "Les gens ont peur des avalanches, les enfants sont inquiets, note le pasteur du Svalbard, Leif Magne Helgesen, qui a perdu un ami dans le drame de 2015. Nos habitations devraient être des lieux sûrs, or on est en train de perdre ce sentiment de sécurité. Pourquoi devrions-nous accepter de vivre en insécurité ?"

Ces avalanches ont marqué un tournant. Il y a un avant et un après. Des gens ont quitté la ville à cause de cela.Leif Magne Helgesenà franceinfo

Selon le journaliste américain Mark Sabbatini, qui publie le journal Icepeople à Longyearbyen depuis 2008, c'est la seconde avalanche qui a le plus marqué la communauté. "L'avalanche de 2015 avait entraîné une prise de conscience et le déploiement d'outils d'alerte, dit-il. Par la suite, à chaque tempête ou presque, des évacuations ont été ordonnées, quitte à énerver les résidents. Mais cela n'a pas été jugé nécessaire en 2017, malgré la mauvaise météo qui a précédé l'avalanche..."

"Ces avalanches nous ont surpris, reconnaît le scientifique Kim Holmen. La vitesse du réchauffement climatique remet en cause notre capacité à donner de bonnes prévisions. La prédictibilité recule et les connaissances passées ne valent plus grand chose. Malheureusement, il y aura encore de mauvaises surprises."

Une ville à reconstruire

Face aux colères du Sukkertoppen, les autorités locales ont imposé des évacuations de plus long terme, s'étendant à chaque fois sur plusieurs mois. De son côté, le gouvernement norvégien a ordonné une expertise, dont les conclusions (en norvégien) ont été rendues en mars. Le verdict a surpris même les plus pessimistes : selon Icepeople (en anglais), le texte recommande l'abandon définitif d'environ 140 habitations impossibles à protéger. Seule une quarantaine de bâtiments menacés, en plein cœur de la ville, vont pouvoir être épargnés, à condition de construire des barrières anti-avalanches.

Des efforts considérables vont devoir être faits pour construire de nouveaux quartiers, d'autant que le réchauffement climatique remet en cause la solidité d'autres habitations. L'ancien hôpital, construit en 1954 et converti en appartements en 1997, a été évacué en urgence en 2016. En raison notamment des mouvements provoqués par le réchauffement du pergélisol, le sol gelé qui recouvre le Svalbard, des fissures étaient apparues et certains pans de l'édifice commençaient à pencher. Un rapport a conclu que le bâtiment risquait de s'effondrer.

L\'ancien hôpital de Longyearbyen, abandonné par ses habitants depuis 2016, ici photographié le 28 mars 2018.
L'ancien hôpital de Longyearbyen, abandonné par ses habitants depuis 2016, ici photographié le 28 mars 2018. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

En 2016, la fonte du pergélisol a aussi provoqué des infiltrations d'eau dans le tunnel d'accès du "grenier de l'humanité", une structure de conservation de graines supposée résister à une chute d'avion, à une bombe nucléaire ou... au réchauffement climatique.

Même les morts voient leur dernière demeure menacée. Depuis son église, d'où l'on a une vue imprenable sur le centre-ville et sur le quartier dévasté par les avalanches, le pasteur reconnaît être "à la recherche d'un nouveau terrain pour le cimetière", menacé par les avalanches l'hiver et les coulées de boue l'été. "Ailleurs sur l'archipel, de vieilles tombes de trappeurs ont déjà dû être déplacées du fait de l'érosion", ajoute Leif Magne Helgesen.

Des prières pour le climat

Face à ce sombre tableau, le religieux a décidé de faire du réchauffement climatique un combat. "Dans mes prières hebdomadaires, il est question de la hausse des températures, détaille l'homme de 57 ans à la barbe poivre et sel. En tant qu'Eglise, nous avons la responsabilité de parler de la vie ici-bas, et pas seulement de la vie au-delà. On a la possibilité de faire quelque chose !"

Leif Magne Helgesen est allé jusqu'à franchir un pas peu orthodoxe : il a publié en 2015 un ouvrage sur le réchauffement climatique, The Ice is Melting : Ethics in the Arctic, avec deux scientifiques, dont Kim Holmen. "On a besoin de s'allier sur le climat, explique-t-il. On est plus forts ensemble. Les scientifiques sont concentrés sur les faits mais il leur manque parfois un questionnement sur l'éthique. Nous, on a parfois des réponses toutes faites, mais on apporte une discussion éthique, morale."

Dans la vallée, au milieu des anciennes baraques de mineurs, Benjamin Vidmar a choisi une autre forme de lutte : la permaculture. Dans la ville la plus au nord du monde, où toute la nourriture est importée, ce chef cuisinier américain s'est lancé le défi de faire pousser des potirons, des salades, des herbes ou encore des micro-pousses. Il a monté un laboratoire sous les cuisines d'un restaurant et, en 2016, il a fait venir d'Alaska une serre en forme d'igloo.

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"J'essaye de faire comprendre qu'on ne doit pas tout importer et qu'il nous faut plus d'économie circulaire, explique Benjamin Vidmar. Le Svalbard a l'empreinte carbone la plus élevée au monde, à cause notamment de notre centrale à charbon et des allers-retours vers le continent. Il faut que les entreprises se responsabilisent."

S'il arrive à vendre toute sa production à des restaurants locaux ou à des particuliers, son projet peine à décoller et à faire des émules. "Les gens me prennent encore pour un fou, regrettee le "permaculteur polaire". Cela prend du temps de changer les mentalités, mais on n'a pas le temps d'attendre. Et je ne peux pas porter ce fardeau tout seul."

Peut-être que les gens ne sont pas prêts à changer les choses. Peut-être que le statu quo les arrange bien, les commerçants, les personnes qui vivent de l'import-export...Benjamin Vidmarà franceinfo

Le réchauffement climatique, une chance ?

A Longyearbyen, tout le monde ne voit pas forcément le réchauffement climatique d'un mauvais œil. "Nous sommes gagnants sur plusieurs plans, car cela nous ouvre de nouvelles possibilités", estime le maire, Arild Olsen. Pour lui, la fonte des glaces va permettre de créer de nouvelles routes maritimes et de nouvelles zones de pêche, avec des industries et des emplois à la clé pour la commune. Le gouvernement y voit aussi des "opportunités" pour les bateaux de croisière touristiques. "Si vous êtes un pêcheur ici, vous pourrez en profiter, reconnaît le scientifique Kim Holmen. La Scandinavie va aussi gagner en végétation, tandis que la Méditerranée va en perdre. C'est sûr : le réchauffement climatique va faire des gagnants et des perdants."