Intempéries : l'urbanisation de la Côte d'Azur pointée du doigt

A Mandelieu-la-Napoule, la bétonisation des sols a accéléré le ruissellement des trombes d'eau qui ont inondé la ville.

Des voitures endommagées par les inondations qui ont frappé Mandelieu-la-Napoule (Alpes-Maritimes), le 4 octobre 2015.
Des voitures endommagées par les inondations qui ont frappé Mandelieu-la-Napoule (Alpes-Maritimes), le 4 octobre 2015. (BORIS HORVAT / AFP)

Dans les quatre communes les plus touchées par les inondations qui ont frappé les Alpes-Maritimes, samedi 3 octobre, la description du désastre est la même : une brusque montée des eaux, qui, en cinq minutes parfois, a totalement inondé sous-sols et rez-de-chaussée. Deux jours après la catastrophe, de nombreux observateurs cherchent à comprendre le phénomène, et beaucoup pointent du doigt l'urbanisation galopante de la Côte d'Azur.

La ville de Mandelieu- la-Napoule, où huit personnes sont mortes noyées, a retenu l'attention de francetv info. Cette ancienne commune rurale s'est développée à grande vitesse ces quarante dernières années, ne prévoyant pas toujours les conséquences des risques naturels.

Quand les trottoirs transforment la pluie en torrent

Samedi soir, comme dans la plupart des villes de la région, des trombes d'eau se sont abattues sur les 22 000 habitants de cette petite ville côtière. Des précipitations qui ont atteint des niveaux record : entre 19 heures et 22 heures, les relevés de Météo France ont atteint 159 mm, soit l'équivalent d'un dixième du total des précipitations annuelles. Immédiatement, des rues se sont retrouvées complètement inondées, les parkings et sous-sols se remplissant à une vitesse impressionnante. A la résidence du Cap-Vert, huit personnes qui tentaient de mettre leur véhicule au sec se sont noyées dans les sous-sol du lotissement.

La nature n'est pas la seule responsable des morts et des dégâts. Freddy Vinet, professeur de géographie à l'université de Montpellier 3 contacté par francetv info, pointe du doigt "les trottoirs, les routes, les bâtiments et les parkings" qui provoquent "une forte augmentation de la concentration du ruissellement" : "Au lieu de monter à son niveau maximum en une heure et demie, dans des zones urbaines imperméabilisées, elle va monter en trois quarts d'heure." En clair, l'eau qui aurait dû être absorbée par le sol s'est transformée, en un temps record, en un torrent qui a dévalé les rues imperméables, s'engouffrant notamment dans des parkings rendus étanches par le bétonnage des sous-sols.

Le cas de Mandelieu-la-Napoule est symptomatique de l'urbanisation galopante qu'a connue la Côte d'Azur au 20e siècle. En 1826, la population était de 89 habitants et le cadastre communal indiquait la présence de seulement 16 maisons, la quasi totalité de cette commune voisine de Cannes étant alors composée de parcelles agricoles. Un siècle et demi plus tard, le tourisme et l'attractivité du littoral, notamment pour les retraités, a changé la donne. En 1968, selon l'Insee, la ville compte 6 124 habitants, mais, quatorze ans plus tard, ce chiffre a plus que doublé pour atteindre 14 283 habitants en 1982. Pendant cette période, la densité de population est passée de 195 à 455 habitants au km2 (la moyenne nationale est de 117 habitants au km2).

A gauche, une carte du cadastre de Mandelieu-la-Napoule en 1809, avec un village de quelques maisons au milieu de champs agricoles. A droite, Mandelieu en 2015, ville ultra-urbanisée de 22 000 habitants.
A gauche, une carte du cadastre de Mandelieu-la-Napoule en 1809, avec un village de quelques maisons au milieu de champs agricoles. A droite, Mandelieu en 2015, ville ultra-urbanisée de 22 000 habitants. (CONSEIL GENERAL ALPES-MARITIMES / GOOGLE EARTH)

Un ancien marécage

Si, trente ans plus tard, 8 000 personnes sont encore venues gonfler les rangs de la commune, c'est bien durant les années 1960, 1970 et 1980 que les besoins en matière de logements ont explosé et que de nombreuses résidences, comme le domaine du Cap-Vert, sont sorties de terre. Or, à cette époque, les risques naturels n'étaient pas "une préoccupation prioritaire", comme le confirme Freddy Vinet. A Mandelieu-la-Napoule, le premier plan de prévention du risque d'inondation de la ville, qui détermine les zones inondables et interdit les constructions dangereuses, a ainsi été approuvé en 1998.

Pourtant, même dès les années 1970, promoteurs et responsables politiques auraient dû connaître le risque d'inondation existant. Hervé Lavisse, ancien conseiller municipal Front de gauche de Mandelieu-la-Napoule, n'est d'ailleurs pas surpris de ces inondations, comme il l'explique à francetv info. "Mandelieu s'est construit sur un ancien marécage, qui était souvent inondé. A un moment, la nature reprend ses droits."

Selon lui, les bâtiments ne sont pas les seuls à incriminer. Le système d'évacuation des eaux usées de Mandelieu est lui aussi à pointer du doigt : "Ce réseau n'est pas adapté à la taille de la ville, du coup, en cas de fortes pluies, les égouts débordent."

Des travaux trop coûteux

"Les réseaux les plus anciens [comme celui de Mandelieu] sont des réseaux unitaires, explique Freddy Vinet. En clair, la pluie n'est pas recueillie par un réseau séparé mais tombe dans les égouts. Et, en cas de fortes précipitations, ils débordent rapidement, car ils ont souvent été conçus à une époque où on n'avait pas prévu une telle densité de population. En plus de participer à l'inondation à l'extérieur, cela crée parfois un phénomène de pression qui fait que les gens sont inondés à l'intérieur de leur maison, par leurs toilettes ou par leur baignoire."

Interrogé sur France 2 sur la responsabilité de la trop grande urbanisation dans sa commune, Henri Leroy, le maire de Mandelieu-la-Napoule, a assuré lundi que la municipalité avait déjà agi. Selon l'élu des Républicains, "trois à quatre millions d'euros" de travaux recommandés par des hydrauliciens devraient être consacrés à "atténuer les crues".

Mais le coût réel des travaux nécessaires à la sécurisation des zones touchées pourrait être largement supérieur, selon Freddy Vinet : "La solution idéale serait de détruire les constructions dangereuses, comme à la Faute-sur-Mer *, où 600 maisons ont été détruites par l'Etat, pour un coût total dépassant les 400 millions d'euros. C'est d'ailleurs ce que prévoit la réglementation quand des habitations sinistrées présentent un trop grand danger. Mais c'est la plupart du temps impossible à envisager pour les mairies et les habitants, car c'est trop coûteux. C'est le problème de la gestion de 'l'existant' comme on dit."

Le géographe rappelle alors l'histoire de ce supermarché de Draguignan (Var), totalement inondé en 2010, et qui a rouvert ses portes seulement cinq jours après la catastrophe : "Pour cette chaîne de supermarché, les stocks perdus pendant ces cinq jours ne sont rien comparés au bénéfice qu'elle tire de son activité à cet emplacement. C'est la même chose pour le tourisme et les promoteurs : ils sont prêts à prendre le risque de faire face à une catastrophe très rare, parce que c'est plus rentable que de faire des travaux. Et il n'y a pas de volonté du politique d'adapter le bâti existant, parce que le système basé sur l'indemnisation par les assurances fonctionne très bien."

* En 2010, lors du passage de la tempête Xynthia, 29 habitants de la Faute-sur-Mer (Vendée) avaient péri, pour la plupart noyées dans leurs maisons construites en zone inondable.