COP21 : "Il faut rattraper tout le retard accumulé dans les années 2000"

Pierre Radanne, qui a participé à 16 conférences des parties (COP) en tant que conseiller et observateur, raconte l'évolution des négociations climatiques avant l'ouverture du sommet, à Paris.

Un pupitre est installé dans une salle de conférence en prévision de la COP21, au Bourget, jeudi 26 novembre 2015. 
Un pupitre est installé dans une salle de conférence en prévision de la COP21, au Bourget, jeudi 26 novembre 2015.  (MARTIN BUREAU / AFP)
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Pierre Radanne l'assure : il faut agir vite. Habitué des sommets climatiques, l'ancien président de l'Ademe, aujourd'hui à la tête de l'association 4D (Dossiers et débats pour le développement durable), a vu les mentalités évoluer au fil des ans sur la question du réchauffement climatique. A l'ouverture de la COP21, l'expert insiste sur la nécessité de trouver un accord susceptible d'engager la planète dans la construction d'un nouveau modèle de développement, sevré des énergies fossiles. L'accord est non seulement possible, mais indispensable, explique à francetv info ce conseiller de la délégation française.  

Vous allez assister à Paris à votre 16e conférence des parties sur le climat. Comment avez-vous vu évoluer ces rendez-vous au fil des ans ? 

Tout a changé. Les premières années, il s'agissait d'un sujet nouveau. Les Etats ne comprenaient pas ce qu'impliquait concrètement la lutte contre le réchauffement climatique. Les pays en développement se trouvaient dans une situation très difficile, avec des effectifs et des compétences très faibles dans ce domaine. Tout le monde était dans une phase d’apprentissage. D'ailleurs, quand la conférence de Rio en 1992 a acté l'existence du réchauffement climatique, beaucoup ne se sentaient pas du tout concernés. Cela était perçu comme une affaire de pays développés. Comme ils avaient émis la grande majorité des gaz à effet de serre, c'était à eux de prendre des mesures, pendant que les pays émergents se concentraient sur leur développement.

Ensuite, le protocole de Kyoto a marqué un tournant. Les Etats-Unis ont refusé de le ratifier en raison de son caractère contraignant, ce qui a considérablement tendu les négociations pendant toutes les années 2000. Le désengagement du deuxième pays émetteur par habitant n'a évidemment pas encouragé les autres à prendre des engagements. 

Une distance s’est creusée entre les Européens et les autres pays développés, pendant que l'attitude des pays en développement évoluait lentement. Ces derniers se sont aperçus qu'ils étaient concernés par le réchauffement climatique, pour la simple et unique raison qu’ils en sont les principales victimes. Au milieu des années 2000, ils ont donc demandé que les négociations ne portent pas uniquement sur la réduction des émissions. A l'issue de négociations très difficiles sur la période 2005-2009, la lutte contre le réchauffement climatique a dû prendre en compte le droit au développement. Enfin, en 2009, la conférence de Copenhague a marqué l'entrée dans un nouveau cycle de négociations. Après l'ère Bush, tout le monde s'attendait à ce que Barack Obama affiche une position plus souple. Il n'en a rien été et ce n'est qu'en 2011, à Durban, que l'on a tourné la page de cette époque troublée en décidant de travailler à l'adoption d'un accord en 2015.

En quoi ce nouveau cycle de négociations est-il particulièrement important ? 

Le protocole de Kyoto concernait les pays de l’OCDE et d’Europe de l’Est. Cette fois, 195 pays sont à la manœuvre. Il faudra pouvoir rattraper, sur la période 2020–2030, tout le retard accumulé dans les années 2000. Depuis 2011, tous les pays sont invités à préparer leur contribution. Avant la COP21, plus de 170 ont rendu leur copie. Ce qui en ressort, c'est que tout le monde, ou presque, est sur la ligne de l’économie d’énergie, de l’adaptation de l’agriculture au changement climatique, de l'attention à la question de la ressource en eau, du besoin de dégazer le secteur des transports, etc. Ce sont des choses que l'on retrouve dans la quasi-totalité des copies. Mais, comme souvent dans l’histoire, quand les gens sont d’accord sur un enjeu, cela ne signifie pas la fin du conflit. Les relations peuvent encore se tendre. 

Comment éviter ces blocages ?  

Sur cette conférence de Paris, on a fait le choix d'inviter les chefs d’Etat, non pas à la fin, mais au début. S'ils ne donnent pas de mandat à leurs négociateurs, ces derniers ne savent pas trop quoi faire, ils attendent de voir la position des autres avant de dévoiler la leur. Résultat : personne ne bouge. Cette fois, les chefs d’Etat donneront leurs consignes dès le premier jour, en réunissant leurs troupes, avant que les négociateurs ne se mettent au travail, suivis des ministres, en deuxième semaine.

Puisqu'on ne débat pas des contributions, sur quoi portent concrètement les négociations ? 

On sait déjà que ce qui a été mis sur la table ne suffira pas à limiter le réchauffement à deux degrés. Et ce en supposant que les pays accomplissent la totalité de leur engagement, ce qui implique que ceux qui ont besoin de financements les reçoivent en intégralité. Pour l'instant, ces deux conditions ne sont pas réunies. Alors, la négociation de Paris sera avant tout financière. Est-on capable de transférer chaque année 100 milliards du Nord vers le Sud, comme promis depuis Copenhague ? A quelle hauteur pourrait intervenir le secteur privé, et notamment bancaire ? La négociation de Paris va se jouer sur la confiance ou non que les pays accorderont en la capacité de mobiliser ou non ces fonds.

L'accord n'est-il pas trop abstrait, alors qu'il est urgent de prendre des mesures concrètes pour initier cette transition vers les énergies propres ? 

Cet accord est un texte de droit, mais sa réussite débouche sur du concret. Les contributions demandées aux pays et le fait de mettre la question financière au cœur des négociations, c'est très concret. Enfin, un autre enjeu de la COP21 est la mise en action de tous les acteurs de la lutte contre le réchauffement climatique : ce que vont faire l’ensemble des entreprises dans le monde, les collectivités, etc. Anne Hidalgo va recevoir les 1 000 maires des plus grandes villes du monde, toutes les ONG s’activent, toute la population se met en mouvement. Cette dynamique ne suffira pas si le processus est bloqué diplomatiquement. Après Copenhague, j’ai vu des maires qui préparaient des plans climat dans leur ville mettre la pédale douce et dire : "Si les instances internationales ne se mettent pas au boulot, pourquoi c’est à moi et à ma commune de porter ce fardeau." Tout ça, c’est très lié.

En tant que pays hôte, la France a-t-elle les moyens de peser davantage sur la conférence ? 

Le pays hôte ne doit privilégier aucun Etat au détriment d’autres. Cela entraînerait inévitablement un blocage. La présidence de la COP21 doit donc faire preuve d'une grande prudence. Heureusement, la France dispose d'un réseau diplomatique sans comparaison avec les pays qui ont organisé la conférence auparavant. Elle a une grande connaissance de la politique internationale, et sait très bien qu'il ne faut pas adopter une attitude d'arrogance quelconque à l'égard des pays en développement. Au fur et à mesure de l’organisation de la COP, la présidence française a gagné sa crédibilité auprès des autres participants. Or, la responsabilité de la présidence est de convaincre les derniers pays qui hésiteraient à aller à l’accord. Cela ne peut se réaliser qu'à la condition qu'elle ait montré pendant tout le processus une vraie capacité d’écoute, un sérieux, une humilité, etc. N'ayant à aucun moment autorité sur les autres, c'est sa seule marge de manœuvre.

Au sein des délégations, les négociations se préparent depuis longtemps : Laurent Fabius a maintes fois réuni son équipe, encore pas plus tard que la semaine dernière, afin de constituer une solide culture commune et de préparer tout le monde à défendre l'accord. Que personne ne débarque dans les échanges sans maîtriser parfaitement le sujet, aussi bien chez les négociateurs techniques, qui peaufinent le texte, que chez les ministres, chargés de le négocier.   

Dans la diplomatie climatique comme ailleurs, les grandes puissances ont-elles l'avantage sur les autres ?

Le système des Nations unies, c’est : un pays = une voix. Le poids des pays en développement est donc considérable. Aucun accord ne peut se faire sur le climat sans eux. Ils ont d’autant plus de poids qu’il n’y a plus de leadership sur la question dans les pays développés. Les Etats-Unis sont loin du compte, la Russie ne s'intéresse pas franchement à ce sujet. L’Australie est dans une situation de conflit interne très fort, avec d’un côté un secteur du charbon puissant et de l’autre une exposition importante aux effets du réchauffement climatique. L’Union européenne a des problèmes du point de vue économique et doit composer avec une énorme résistance polonaise sur la question du charbon. Bref, tout cela est très difficile. Pour la plupart, les pays émergents ne sont pas encore en position d’assumer ce rôle, même si les Chinois font depuis 2009 preuve d'une très bonne volonté. La discussion entre François Hollande et Xi Jinping, et la déclaration qui a suivi, étaient de très bonne qualité.

Vous voyez bien l'état du monde aujourd'hui. La difficulté est d'appréhender la position des pays pétroliers. Ceux-là même qui ont rendu leurs contributions le plus tard possible. Compte tenu de la situation terriblement complexe au Moyen-Orient, personne ne sait comment ces pays vont se positionner : ils peuvent durcir leurs positions, au risque de, si je puis dire, prendre en otage la question climatique. Ce sont des pays qui souffrent beaucoup du réchauffement climatique, mais qui tirent l'essentiel de leurs revenus du pétrole. A l’inverse, ils peuvent saisir cette opportunité pour apaiser les tensions, alors que le Moyen-Orient est une poudrière dans laquelle il est inutile d'ajouter un nouveau problème. L'état du monde fait que le contexte extérieur aux négociations est terriblement complexe, ce qui rend l'issue d'autant plus incertaine.