"C'est une petite graine dans les rouages de la société" : le tribunal de Lyon juge "légitime" le décrochage d'un portrait de Macron

La justice estime que le mode d'action choisi est à caractère "manifestement pacifique" et de "nature à causer un trouble à l'ordre public très modéré". Une première dans les procès des "décrocheurs" du président de la République.

Les décrocheurs Pierre Goinvic (chemise noire) et Fanny Delahalle (chemisier blanc), le 2 septembre 2019 à Lyon (Rhône).
Les décrocheurs Pierre Goinvic (chemise noire) et Fanny Delahalle (chemisier blanc), le 2 septembre 2019 à Lyon (Rhône). (NICOLAS LIPONNE / NURPHOTO / AFP)

Ils ont encore "du mal à réaliser". Jugés pour avoir décroché un portrait d'Emmanuel Macron dans une mairie de Lyon (Rhône) le 21 février 2019, deux militants d'Action non violente-COP21 (ANV-COP21) ont été relaxés, lundi 16 septembre, par le tribunal de grande instance de la ville. Les militants s'attendent, néanmoins, à ce que le parquet fasse appel de cette décision. D'autant que d'autres "décrocheurs" jugés dans des affaires similaires ont été condamnés à des amendes à Orléans (Loiret) et Bourg-en-Bresse (Ain).

Avec ce geste symbolique, Fanny Delahalle et Pierre Goinvic voulaient protester contre l'inaction climatique supposée d'Emmanuel Macron et de son gouvernement, comme la jeune femme l'avait expliqué en février à franceinfo. Ils étaient poursuivis pour "vol en réunion" et le procureur avait requis une amende de 500 euros.

Fait rare dans une affaire environnementale, le juge a motivé cette relaxe par l'état de nécessité. "Je ne m’attendais pas à une relaxe, encore moins relaxe avec 'état de nécessité', c'est la cerise sur le gâteau", réagit pour franceinfo Pierre Goinvic. Le juge "reconnaît que nous n'avions plus d'autres moyens de nous exprimer et que nous sommes légitimes à désobéir, se félicite auprès de franceinfo Fanny Delahalle. Aujourd’hui, un juge a voulu aller dans le bon sens de l'histoire et on le remercie."

Un "substitut nécessaire"

Dans le jugement que franceinfo a pu consulter, le magistrat reconnaît d'abord que le "dérèglement climatique est un fait constant qui affecte gravement l'avenir de l'humanité". Il relève ensuite le retard de la France sur ses objectifs climatiques : dépassement du budget carbone de gaz à effets de serre en 2018, retard sur le développement des énergies renouvelables, dépassement de la consommation finale d'énergie en 2017.

Le jugement du 16 septembre... by franceinfo on Scribd

Face à ce "défaut de respect par l'Etat d'objectifs pouvant être perçus comme minimaux dans un domaine vital", "le mode d'expression des citoyens en pays démocratique ne peut se réduire aux suffrages exprimés lors des échéances électorales, mais doit inventer d’autres formes de participation dans le cadre d’un devoir de vigilance critique", estime le juge. Il constate que le mode d'action choisi est à caractère "manifestement pacifique" et de "nature à causer un trouble à l'ordre public très modéré".

Toujours selon le juge, décrocher le portrait d'Emmanuel Macron doit dans ce contexte "être interprété comme le substitut nécessaire du dialogue impraticable entre le président de la République et le peuple". Il relève enfin que l'usage fait de ce portrait – exhibé dans des manifestations publiques sur le climat – obéit "à un motif légitime" et que le fait que la mairie du 2e arrondissement de Lyon ne se soit pas constituée partie civile jette "un doute sur sa volonté de récupérer son bien".

"Cela donne envie de continuer"

Un jugement inédit dans ce procès médiatique, qui avait vu intervenir l'ancienne ministre Cécile Duflot comme témoin. Depuis le début des décrochages de portrait du président de la République, 18 procès ont été intentés aux militants écologistes. Cinq jugements ont déjà été rendus, pour une seule autre relaxe, à Strasbourg (Bas-Rhin). Mais le motif était différent : le maire avait donné son accord et le portrait avait été rendu.

"Je suis satisfait, mais je le serai vraiment quand la Terre arrêtera de se réchauffer. C'est un petit caillou, une petite graine dans les rouages de la société", réagit Thomas Fourrey, l'avocat des deux militants, qui a défendu d'autres "décrocheurs". Engagé dans la désobéissance civile depuis quatre ans, Pierre Goinvic y voit la confirmation de son choix. "Ça donne envie de continuer à défendre cette philosophie non violente". "Cela donne beaucoup d'énergie avant les marches pour le climat prévues ce week-end", abonde Fanny Delahalle. Contacté, le maire du 2e arrondissement de Lyon, Denis Broliquier, n'a pas souhaité commenter pour le moment ce jugement.

Au niveau national, Cécile Marchand, porte-parole d'ANV-COP21, espère que "les jugements des prochains procès percevront également le tournant historique que nous sommes en train de vivre et reconnaîtront que ce type d’action est nécessaire pour lancer l’alerte et rappeler au gouvernement qu’il faillit à protéger la population face à la menace climatique".