Chuchotement, tapotement et bruits de bouche... Les vidéos ASMR qui promettent détente et bien-être cartonnent sur YouTube

Les vidéos dédiées à l'ASMR se multiplient sur YouTube. Mais si cette méthode de relaxation basée sur les sensations auditives a rencontré ses adeptes, elle soulève le scepticisme de certains sophrologues, qui dénoncent l'amateurisme de ces youtubeurs.  

Sandra relaxation ASMR a ouvert sa chaîne Youtube en 2015. 
Sandra relaxation ASMR a ouvert sa chaîne Youtube en 2015.  (Sandra relaxation ASMR)

Des ongles galopant sur la toile en plastique d’un parapluie pour reproduire le bruit de la pluie qui tombe sur une fenêtre, le crépitement d'un feu de bois accompagné d'une voix qui chuchote : "Je pense que ça pourrait te détendre. C'est assez réconfortant..." Ou déconcertant, pour qui tombe par hasard sur YouTube sur ces vidéos taguées "ASMR". Cette méthode de relaxation sensorielle, qui promet de régler certains problèmes du quotidien comme les insomnies, le stress ou l'angoisse, cartonne en France, mais soulève aussi quelques questions. 

Cerveau cherche relaxation 

L'ASMR, pour Autonomous Sensory Meridian Response, a émergé en 2008 aux Etats-Unis. Netflix y a consacré un documentaire (en anglais) dans sa série "A suivre", où l’on apprend que le nombre de vidéos ASMR publiées sur YouTube est passé de 5 à 11 millions pour la seule année 2017. La youtubeuse la plus connue au sein de cette communauté est l’Américaine Gentle Whisper, qui comptabilise plus de 1,5 million d’abonnés sur sa chaîne. 

Les vidéos d'ASMR peuvent durer entre 20 et 40 minutes et s'écoutent de préférence avec un casque sur les oreilles. Les monologues et les sons qui les rythment, généralement des chuchotements, des crépitements et des caresses sur des objets, sont captés par un micro à haute performance capable d'enregistrer en binaural pour mieux localiser les sources sonores. Il est ainsi possible d'entendre avec un casque les bruits comme s’ils venaient de toutes parts.  

Pierre, un étudiant de 23 ans, est devenu accroc depuis qu'il y a trouvé un remède pour ses insomnies. "J'avais une angine qui me faisait très mal et ça m'empêchait de dormir le soir, confie-t-il. J'ai entendu parlé d'ASMR et comme je suis assez sensible aux sons, j'ai essayé. Ça a vraiment bien marché !" Depuis, il en écoute au travail pour se détendre

Même si avec un peu de recul je trouve le concept un peu ridicule, j'adore ça.Pierre, 23 ansà franceinfo

Julien, lui, a eu un déclic quand il a découvert la communauté ASMR il y a deux ans. Cet étudiant de 21 ans en écoute un jour sur deux. Une de ses vidéos préférées : le vendeur de nougats, un "roleplay" où le youtubeur joue un personnage et reproduit une scène du quotidien. "Ce que j'apprécie particulièrement, ce sont les bruits de bouche et surtout m'imaginer être dans la boutique de friandises", confie-t-il. Dans le même style, il aime aussi la vidéo "roleplay" coiffeur de Carla ASMR, une des premières youtubeuses qu'il a suivies. Au programme : des bruits de shampoing et les mains qui frictionnent le cuir chevelu. Autant de "déclencheurs" qui procurent selon lui une sensation de bien-être. 

Tout le monde adore les massages pendant le shampoing chez le coiffeur.Julien, 21 ansà franceinfo

Dans une étude réalisée en 2015 par l’université de Swansea (Royaume-Uni), le chuchotement est le son le plus apprécié pour les trois quarts des 475 personnes interrogées. Suivent ensuite le taping, l’action de taper avec le bout de ses doigts ou avec ses ongles sur un objet, et enfin les bruits de papier froissé.

Cet engouement a poussé certains adeptes à lancer leur propre chaîne YouTube, avec succès. "J’ai ressenti des frissons tout le long du dos", se rappelle Rikita ASMR* lorsqu'elle est tombée la première fois sur une de ces vidéos. "Je me suis dit que c’était trop intense, trop agréable pour ne pas le partager", confie la jeune femme qui a lancé sa chaine il y a trois ans et compte plus de 100 000 abonnés. Sandra, qui comptabilise elle aussi plus de 100 000 abonnés sur sa chaine Sandra Relaxation ASMR, a même réalisé une vidéo, "Roleplay pour s'endormir", vue près de trois millions de fois sur YouTube.

Le phénomène n'a pas échappé aux grandes marques. La chaîne de restauration Buffalo Grill a ainsi publié en mai 2018 une vidéo ASMR dans laquelle on peut entendre le grésillement d’un steak sur une plaque chaude. Résultat : près de 5 millions de vues. 

Selon Sandra, le succès de l'ASMR n'est pas un hasard. Ces vidéos offrent aux internautes "une présence, le fait d'avoir quelqu'un qui peut nous rassurer à n'importe quel moment", assure la jeune femme, qui précise toutefois ne pas pouvoir vivre encore de cette activité. Un sentiment de sécurité que partage Julien. "J'ai l'impression d'être proche de la personne que je regarde, comme si c'était un ami", confie-t-il. Si Flo estime que "l'ASMR est un retour vers le corps", il concède toutefois que tout le monde n'est pas sensible à ces vidéos, certains ayant un sens de l'audition plus développé que d'autres, avance-t-il. 

L'ouïe, un sens particulièrement développé

Les adeptes de l'ASMR contactés par franceinfo expliquent ressentir ces sons de manière très intense, ce qui leur procurerait un sentiment de détente maximal. "Sur le plan cérébral, ces vidéos agissent sans doute sur ce que l’on appelle les circuits du plaisir et de la récompense, précise le neurologue Pierre Lemarquis sur le site de l'Observatoire de la santé visuelle et auditive. Un des systèmes du cerveau secrète les endorphines et la dopamine qui donnent des frissons, la sérotonine qui provoque un état de bien-être, et l’ocytocine, qui donne envie d’écouter, de réécouter encore et encore ces vidéos…" Le spécialiste rappelle au passage qu'il y a plus de neurones dédiés à la perception des sons dans le cerveau que pour tous les autres sens réunis. Flo avance une autre raison pour expliquer le succès de l'ASMR.

Je suis sûre que beaucoup de gens qui apprécient ces vidéos ne se laisseraient jamais approcher d'aussi près par une personne dans la vraie vie pour qu'elle lui chuchotte ses conseils dans l'oreille.Flo, adepte d'ASMRà franceinfo

Autrement dit, l'ASMR surfe sur son côté virtuel. Une vision partagée par Roland Jouvent, neurologue à l'AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris). "On rentre dans le domaine des nouvelles technologies qui se substituent aux humains, relève-t-il. Et l'intérêt de YouTube, c'est que la capture de l'attention est plus grande." 

Véritable pratique ou effet de mode ? 

Mais cette pratique ne compte pas que des adeptes. Surtout du côté des sophrologues, dont la disicipline vise aussi à relaxer les personnes angoissées ou victimes de phobies via des pensées positives ou des images et sons apaisants. "Pour traiter les problèmes de stress, de difficultés à s'endormir, on rentre dans une démarche thérapeutique, tranche la sophrologue Christelle Ravit-Vergès. On a besoin de voir les gens." Selon cette spécialiste qui travaille à Clermont-Ferrand, l'ASMR est un "show", "un effet de mode qui plaît à un certain public, mais qui ne peut pas être bénéfique sur le long terme". Même si elle reconnaît que certains sons peuvent être apaisants, "il n'y a pas assez de recul actuellement par rapport à cette pratique", dénonce-t-elle, précisant au passage qu'aucune étude scientifique ne s'est penchée sérieusement sur la question. 

On ne veut pas être mélangés à cette pseudo-relaxation.Christelle Ravit-Vergèsà franceinfo

Même discours du côté de la Société française de sophrologie qui "n'intègre pas et ne recommande pas des techniques telle que l'ASMR". Trésorière du Syndicat des sophrologues professionnels, Christelle Ravit-Vergès estime qu'il ne faut pas tout mélanger : "Le problème avec le mot relaxation c'est qu'on y met tout et n'importe quoi." 

La spécialiste pointe aussi du doigt le manque de formation de ces youtubeurs, en rappelant qu'un sophrologue en France doit suivre une formation d'au moins 24 mois. Des critiques que n'évitent pas les adeptes d'ASMR. "Nous ne sommes pas des professionnels, reconnaît sans peine Sandra. Nous proposons juste des choses qui nous détendent nous-même et nous essayons de nous mettre à la place de ceux qui nous regardent." Une formule qui paraît simple et qui attire autant les internautes qui regardent que ceux qui se lancent dans la production de vidéos.

*Les personnes contactées ont préféré garder leur pseudonyme