Hyperactifs, souvent anonymes et virulents : qui sont les soldats macronistes sur Twitter ?

Certains militants favorables au chef de l'Etat publient jusqu'à 115 tweets par heure. Franceinfo en a rencontré plusieurs pour connaître ce qui motive leur activité sur le réseau social.

Les militants rencontrés racontent avoir investi Twitter afin, notamment, de défendre leur conception de la politique.
Les militants rencontrés racontent avoir investi Twitter afin, notamment, de défendre leur conception de la politique. (FRANCEINFO / BAPTISTE BOYER)

"Moi, un robot ? Un troll ? Ça me fait rire !" Au téléphone, Marc ne laisse rien transparaître d'un éventuel agacement lorsqu'on l'interroge sur son activité militante sur Twitter. Issu des rangs du PS, ce jeune retraité de 60 ans, devenu un soutien convaincu d'Emmanuel Macron, est pourtant au courant des soupçons qui entourent la campagne menée sur Twitter par les militants de La République en marche.

Début avril, Mediapart a dénoncé en effet une "instrumentalisation des réseaux sociaux" menée par des comptes "en grande majorité anonymes" se revendiquant de la majorité présidentielle. Plus récemment, le journaliste du Monde et de l'émission de France 5 "C à Vous" Samuel Laurent soulignait sur Twitter que certains partisans de LREM n'hésitaient pas à se construire de toutes pièces une fausse identité avant de défendre le président, quand d'autres publiaient un nombre astronomique de messages, parfois agressifs, en un temps record. 

Ces centaines de macronistes anonymes et hyperactifs sont-ils d'authentiques "marcheurs" ou des robots programmés pour propager la parole du parti ? Leur conduite est-elle dictée par le mouvement ? Franceinfo a tenté d'en savoir plus.

Caricatures balourdes et invectives

Ressentiment envers une presse jugée hostile au président pour Marc, crainte d'un avènement du "populisme européen" pour Myriam, "affolement" suscité par le mouvement des "gilets jaunes" pour Géraldine… Les militants LREM interrogés, habitués à publier plusieurs centaines de messages par jour, racontent avoir investi Twitter afin de défendre leur conception de la politique et occuper un terrain numérique où "insoumis" et militants nationalistes étaient, selon eux, déjà bien implantés.

A l'image de Myriam, "marcheuse" de la première heure basée près d'Aix-en-Provence, qui revendique de tracter sur les marchés de Gardanne "où les 'gilets jaunes' et les partisans du Rassemblement national sont nombreux", certains sont actifs au sein de la section locale du mouvement, quand d'autres préfèrent se cantonner à une activité en ligne. Et leurs publications ne font pas forcément dans la dentelle. A l'image des militants sarkozystes lors de la primaire de la droite de 2016 et de nombreux autres comptes Twitter engagés, certains soldats numériques de LREM n'hésitent pas à relayer des dessins et montages parodiques, parfois sur le terrain de leur vie privée.

"C'est mon petit humour à moi, même s'il est peut-être à la con. Mais on ne m'engueule pas trop là-dessus, sourit Marc, militant LREM des Landes qui justifie aussi la tonalité de ses messages par le climat général du réseau social. Je pensais être vacciné par les attaques violentes après le quinquennat de François Hollande, mais là, c'est encore un autre niveau ! Le Macron-bashing de mauvaise foi est permanent sur Twitter."

Myriam évoque elle aussi ces invectives incessantes pour justifier son anonymat. "Depuis le début du mouvement des 'gilets jaunes', on a tous été plus ou moins directement menacés. J'en suis arrivée à un point où j'avais peur pour mes enfants", renchérit la quinquagénaire, qui redoute également que son militantisme en ligne lui porte préjudice dans sa recherche d'emploi.

Jusqu'à 115 tweets par heure

Outre la tonalité de leurs messages, la fréquence de publication de ces macronistes convaincus sur les réseaux sociaux interpelle. Dans le cadre d'une enquête publiée début avril par Mediapart, le chercheur indépendant en sécurité informatique Baptiste Robert a analysé l'activité de certains comptes Twitter pro-LREM. L'un d'entre eux, tenu par un dénommé Lionel Costes – qui n'a pas répondu aux tentatives de contact répétées de franceinfo –, affole les compteurs avec parfois 115 tweets par heure. "Un tel rythme de publication pose forcément question, expose Baptiste Robert à franceinfo. Y a-t-il une automatisation ? Nous n'avons pas pu l'établir." 

Ce qui est certain, c'est que ce comportement relève de la manipulation de trafic : privilégier le volume pour affirmer sa présence.Baptiste Robert, chercheur en sécurité informatiqueà franceinfo

Avec 441 messages publiés ou partagés pour le seul mercredi 15 mai, Marc est à peine moins productif. Avant de répondre par téléphone à nos questions, l'ancien militant PS avait d'ailleurs envoyé 75 tweets en deux petites heures. "Cela vous interpelle ? Mais moi, je vois cela tous les jours et dans tous les partis ! Dès que je vois un message qui me plaît, je le partage, je mets un 'cœur'… C'est très rapide à faire !" se défend-il, tout en reconnaissant passer "quatre à cinq heures par jour" sur le réseau social. 

C'est vrai que c'est devenu une petite passion. Lors de mes dernières vacances en Espagne, je retweetais des messages d'amis LREM alors que je bronzais au bord de la piscine !Marc, militant LREMà franceinfo

Myriam ne dit pas autre chose. "Depuis que je suis au chômage, Twitter est presque devenu ma vie sociale", admet la quinquagénaire, 254 tweets au compteur lors du même mercredi. "Parfois, mon conjoint rentre à la maison et me retrouve pliée de rire sur le canapé sans comprendre pourquoi : c'est parce que je plaisante avec des copains de Twitter", continue la "marcheuse", qui confie avoir tissé sur le réseau des liens "sans doute similaires à ceux que certains 'gilets jaunes' ont noués sur les ronds-points".

Peut-on pour autant écarter l'existence de robots macronistes, qui partageraient automatiquement sur Twitter les messages favorables à la majorité ? "LREM n'en utilise évidemment pas, glisse-t-on au sein mouvement. Mais ce type de processus est très simple à mettre en place, et il est impossible d'être certain qu'aucun militant ne l'utilise."

Pour tenter d'en avoir le cœur net, franceinfo a publié sur Twitter plusieurs messages contenant des mots-dièses favorables à la majorité présidentielle. Mais aucun n'a été relayé automatiquement. Dernier signe faisant pencher la balance du côté d'une simple utilisation intensive de Twitter : aucun des militants hyperactifs interrogés par franceinfo n'a publié de message au cours des différents entretiens menés par téléphone.

Des actions coordonnées dans des groupes privés

Un autre élément reste toutefois troublant. Qu'il s'agisse de louer l'exécutif ou d'invectiver l'opposition, les publications militantes des défenseurs d'Emmanuel Macron sont souvent partagées et "aimées" plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de fois. 

La plupart des militants interrogés à ce sujet admettent coordonner leurs actions à l'aide de conversations de groupe privées sur Twitter ou sur la messagerie privée Telegram. "Je participe à environ une quinzaine de ces conversations sur Twitter. Certains militants LREM des Landes ou de l'Hérault m'y demandent de relayer leurs messages", détaille Marc. Le jeune retraité reconnaît également que les sympathisants y organisent parfois des opérations visant à partager massivement certains mots-dièses pour tenter de les faire apparaître dans les tendances de Twitter. 

Ce type de propagande numérique, utilisée aussi bien à droite qu'à gauche, est assumée par La République en marche. "Nous avons plusieurs boucles thématiques. L'une d'entre elles est consacrée à l'actualité de LREM, une autre à celle de la liste Renaissance pour les élections européennes, etc. Nous avons envoyé un e-mail aux adhérents pour les inviter à s'y inscrire", indique-t-on au sein du mouvement.

Certains canaux de discussion utilisés par des "marcheurs" de renom sont moins officiels, mais plus explicites. Au lendemain du troisième samedi de mobilisation des "gilets jaunes", au cours duquel l'Arc de triomphe avait été vandalisé à Paris, une boucle Telegram baptisée "Riposte En Marche !", "strictement réservée aux Marcheurs et aux Modems", a été créée. Dans des messages que franceinfo a pu consulter, élus, militants et salariés du parti s'y partagent des éléments de langage destinés à défendre des membres de la majorité, ou encore s'invitent à voter en faveur d'Emmanuel Macron dans un sondage en ligne.

Capture d\'écran de la boucle Telegram \"Riposte En Marche !\", dans laquelle certains élus comme la porte-parole de LREM Aurore Bergé partagent des éléments de langage favorables à la majorité.
Capture d'écran de la boucle Telegram "Riposte En Marche !", dans laquelle certains élus comme la porte-parole de LREM Aurore Bergé partagent des éléments de langage favorables à la majorité. (FRANCEINFO)

C'est également dans cette boucle que Pierre Le Texier, responsable du numérique au sein de LREM, relaie les messages du compte Twitter TeamProgressist. Une entité anonyme que le salarié du mouvement connaît bien, puisqu'il s'agit selon Checknews du nouveau nom du compte TeamMacronPR.

Pierre Le Texier avait reconnu auprès de Libération avoir créé ce compte début 2017 et l'avoir "pensé comme un compte 'fan', c'est-à-dire capable de défendre Macron sur n'importe quel sujet". Il avait à l'époque ajouté avoir passé la main de ce compte à deux bénévoles six mois après sa création, et ne plus contrôler son activité. Ce qui ne l'empêche pas de continuer à appeler les "marcheurs" du groupe à en partager ses publications, parfois très offensives.

Capture d\'écran de la boucle \"Riposte En Marche !\", sur laquelle élus, militants et salariés de LREM signalent les contenus de campagne à partager sur les réseaux sociaux.
Capture d'écran de la boucle "Riposte En Marche !", sur laquelle élus, militants et salariés de LREM signalent les contenus de campagne à partager sur les réseaux sociaux. (FRANCEINFO)

Des techniques "historiquement utilisées par l'extrême droite"

Anonymat, tentatives de propulser des mots-dièses en tendances sur Twitter, groupes privés… Ces stratégies utilisées par des militants LREM laissent Nicolas Vanderbiest dubitatif. "Historiquement, toutes ces techniques ont d'abord été utilisées par les militants d'extrême droite, qui tentaient d'imposer leur agenda aux médias traditionnels, auxquels ils n'avaient pas facilement accès", détaille le directeur des opérations de l'agence de communication spécialisée dans l'analyse des réseaux sociaux Saper Vedere.

LREM n'a pas besoin de ça pour faire entendre sa voix : ses responsables sont régulièrement invités dans les médias traditionnels, où ses positions économiques trouvent également un écho.Nicolas Vanderbiest, spécialiste de l'analyse des réseaux sociauxà franceinfo

L'analyste pointe également du doigt les nombreuses invectives reçues par le journaliste du Monde Samuel Laurent après que celui-ci a fait part de son étonnement devant l'hyperactivité de certains militants sur Twitter. "Certains ont vraiment versé dans la pression et le harcèlement, déplore-t-il. Pourquoi ces méthodes seraient-elles acceptées lorsqu'elles sont utilisées par des militants dits 'progressistes' alors qu'elles sont unanimement dénoncées lorsqu'elles proviennent de l'extrême droite ?"

Pour Nicolas Vanderbiest, le passé du mouvement sur les réseaux sociaux incite en outre à une certaine prudence. Le spécialiste rappelle ainsi qu'au moment de l'affaire Benalla, le conseiller de l'Elysée Ismaël Emelien avait fait diffuser un montage vidéo illégal et trompeur pour tenter de disculper l'ex-chargé de mission. Les images avaient été publiées sur Twitter par un compte anonyme que Pierre Le Texier, responsable du numérique au sein de LREM, avait reconnu administrer.

"Leurs messages sortent rarement de leur cercle"

Ces méthodes sont-elles pour autant efficaces ? "Pas vraiment", répondent Nicolas Vanderbiest et le chercheur en sécurité informatique Baptiste Robert. "La plupart de ces comptes fonctionnent en homophilie absolue : ils ne suivent et ne sont suivis que par d'autres personnes qui ont le même avis. Leurs messages politiques ne sortent que rarement de leur cercle", juge le premier. "Lorsqu'on observe le nombre d'abonnés de leurs comptes officiels, comme celui de Nathalie Loiseau ou de la liste Renaissance, on note un déficit de notoriété sur Twitter malgré une présence médiatique importante", relève le second.

Du côté de LREM, on réplique en assurant que le mot-dièse #Renaissance "est en tête des mots-dièses militants utilisés sur Twitter depuis un mois". Et de souligner que le parti mise davantage sur Facebook, utilisé par 35 millions de Français chaque mois, et Instagram, perçu comme un réseau d'avenir.