Objets intelligents et mesure de soi : "Des bracelets connectés, j'en ai plein mes tiroirs"

L'Apple Watch, qui sort le 24 avril, devrait initier de nombreux curieux aux objets connectés, capables de collecter des données sur l'activité et la santé de leurs utilisateurs. Un adepte de cette quantification personnelle explique à francetv info ce qu'elle lui a apporté, mais aussi pourquoi il s'en est lassé.

Un vendeur en pleine démonstration de l\'Apple Watch, dans un Apple Store à Berlin, le 10 avril 2015.
Un vendeur en pleine démonstration de l'Apple Watch, dans un Apple Store à Berlin, le 10 avril 2015. (STEFANIE LOOS / REUTERS)

Les curieux du monde entier ont enfin reçu leur Apple Watch, vendredi 24 avril, jour choisi par le géant américain pour lancer son nouveau produit. Un gadget prometteur, mais à l'utilité pour l'instant limitée, disent les premières critiques. Il marque l'entrée d'Apple sur le marché des montres connectées, déjà investi par des concurrents comme Samsung et sa Gear Live. 

Ces montres sont sans doute les plus médiatisées des nouveaux objets connectés, ces outils de la vie quotidienne réinventés à l'ère d'internet, et capables de collecter un grand nombre de données sur la vie de leurs utilisateurs. L'Apple Watch peut par exemple mesurer le pouls de son porteur ou calculer la distance qu'il a parcourue en une journée.

Bracelets, balances et capteurs en tout genre, ces produits ont fortement contribué à l'essor du "quantified self", un mouvement de passionnés des données personnelles qui tentent de s'en servir pour mieux comprendre et améliorer leurs vies. Christophe Ducamp est un des pionniers de cette "quantification personnelle" en France : il a cofondé, en 2010, Quantified Self Paris, un groupe qui a organisé de nombreuses rencontres sur le sujet jusqu'en 2014. Il revient pour francetv info sur ce que lui ont apporté ces pratiques, mais aussi pourquoi il s'en est lassé.

Francetv info : Pourquoi vous êtes-vous lancé dans le quantified self et l'usage des objets connectés ?

Christophe Ducamp : J’ai commencé à m'y intéresser en 2009, et, à ce moment-là, j'étais plutôt excité par l'innovation que représentaient ces objets. Mais ce n'était pas juste par curiosité, plus dans un souci d'hygiène de vie, garder un esprit sain et un corps sain. Je ne suis pas sportif. Ce qui m’intéressait plutôt, c’était de résoudre des pathologies personnelles. Au niveau du sommeil – je ne dormais pas assez –, et de la sédentarité, parce que je travaille à domicile, et que j'étais devenu un peu trop accro à mon écran.

Continuez-vous d'utiliser des objets connectés pour résoudre ces problèmes ?

J'ai pas mal abandonné le traçage. Une fois qu’on a adopté ces appareils pendant quelques semaines, on a inconsciemment acquis leurs unités de mesure sans avoir besoin de les porter. Maintenant, j’arrive tout à fait à savoir si j’ai marché 10 000 pas dans la journée, par exemple. Le Jawbone, un bracelet connecté, est un peu le dernier que j'utilise, mais plus vraiment pour sa fonction traceur de pas. Je le mets plutôt la nuit, quand je suis dans des périodes où je fais des insomnies. Il mesure la qualité du sommeil, et va pointer du doigt mes carences pour me dire “attention”.

Aujourd'hui, quels objets continuez-vous à utiliser ?

Au-delà de ce bracelet, que j'utilise de manière épisodique quand j'ai un peu trop tiré sur la corde, j'ai encore une balance, le premier objet connecté que j'ai acheté, et qui fait des courbes de variation de mon poids. Mais je ne suis pas accro, à regarder chaque jour des évolutions de centaines de grammes. Je me pèse une fois par semaine.

L'objet que je trouve vraiment super, c'est une petite balise qui mesure la quantité de CO2 dans l'appartement, et m'alerte quand il faut que j'ouvre ma fenêtre. Et un traceur de productivité, que je regarde moins en ce moment, mais qui est toujours en marche sur mon ordinateur. Quand je suis dans une phase où je travaille trop, c'est un peu un dos d'âne qui m'aide à ralentir.

Cette passion peut-elle devenir pesante à la longue ?

Globalement, les objets qui sont une corvée à utiliser, on les abandonne assez vite. L'aspect ludique ne dure qu’un temps. Je crois que des études prouvent que les gens abandonnent en moyenne au bout de six mois. Moi, c’est plutôt un mois. Des bracelets connectés, j’en ai plein mes tiroirs. Ce que j'utilise toujours, ce sont des petites choses extrêmement simples. La borne CO2 dont je vous parlais, par exemple, n’a pas de batterie à charger, on l’oublie et elle nous alerte juste quand il faut ouvrir la fenêtre.

Je crois que les objets qui vont réussir sont ceux qui ne demanderont même pas d’appuyer sur un simple bouton on/off. Le cas typique, c’est le vélo : j’en fais pas mal dans Paris, et je n’ai pas trouvé le traceur qui me dise "Vous avez fait tant de kilomètres". Il existe des applications, mais il faut à chaque fois sortir son téléphone, accéder à l’application, appuyer sur un bouton pour dire "Je suis parti" et l’arrêter quand on est arrivé. Rien que le fait d’appuyer sur ces boutons, à la longue, on ne le fait plus.

Y a-t-il d'autres domaines dans lesquels vous avez été déçu par les objets connectés ?

Je cherchais aussi des outils sur la question du poids, pour tracer ce que je mange et la qualité de mon alimentation. Le bracelet Jawbone peut servir cet objectif, mais ça implique de passer par une interface pour rentrer ce qu’on a mangé, photographier les plats... Ça ne marche pas bien et ça demande trop de travail. Mais je pense que l'hygiène alimentaire, c'est un peu le Graal des objets connectés. Tout le monde cherche un outil simple pour suivre ce qu'il mange et comment ça se traduit après.

Un autre problème persistant est que chaque objet a une fonction : l'un mesure le sommeil, l'autre va me donner des indications sur mon régime alimentaire... Je me retrouve avec une succession d'indicateurs, isolés les uns des autres. Et il est difficile, si l'on n’est pas un peu expert, de pouvoir corréler ces données, alors qu'il y a peut-être des liens entre le sommeil et la prise de poids, par exemple.

N'y a-t-il pas un sentiment étrange à prendre des décisions en se basant sur des machines, l'impression d'abandonner un peu de son libre arbitre ?

Non, je ne considère pas que ces objets vont décider à ma place. C’est plutôt un petit coach pas cher qui aide à la décision, et qui peut éventuellement faire changer les comportements. Parfois, c’est vraiment en étant face à la donnée, notamment sur le manque de sommeil, que je me dis "ralentis le jeu". C'est un déclencheur qui me paraît sain, c’est l’utilisateur qui fixe ses propres règles, ses propres niveaux d’alerte.

En revanche, je suis assez critique du fait que tous ces objets nous dépossèdent de nos données, qui partent on ne sait pas où, dans les "clouds" divers et variés, reposant sur des modèles économiques qu’on ne connaît pas. Je n'ai pas abandonné d'objet spécifiquement pour cette raison, mais je n'aurais pas forcément envie d'envoyer à ces start-up des données sur mes prises de sang, le diabète, le cholestérol. Ça peut toujours porter préjudice dans le futur.

Quels espoirs avez-vous pour le futur des objets connectés ? Vous pourriez acheter l'Apple Watch ?

Ce sera intéressant de voir ce qu'Apple va apporter, on sait qu'ils sont très doués sur les interfaces avec les utilisateurs, notamment. Mais si on me donnait une Apple Watch, je ne sais même pas si je la porterais. Avec du recul, ça fait un moment que je n’ai pas vu de choses vraiment excitantes dans le domaine des objets connectés. Même tout le phénomène de groupe, l’émulation qui s'était créée autour du quantified self, s’est un peu effondré.

Ce qui m'intéresse, aujourd'hui, c'est la recherche sur le textile. J'aimerais quelque chose, à la limite, à placer dans son tee-shirt, et qui me permettrait d’avoir, quand je veux, une connaissance un peu plus approfondie de mon rythme cardiaque, des choses comme ça. Et quelque chose auquel je n'aurais vraiment pas besoin de penser le matin. On a déjà suffisamment d’objets à ne pas oublier.