Violences sexuelles dans l'armée : la parole des femmes libérée

L'enquête de deux journalistes qui publient "La Guerre invisible" a levé ce tabou. Francetv info revient, avec l'une des coauteures, sur les raisons de cette onde de choc.

Des soldats du 3e régiment de parachutistes d\'infanterie de marine, à Carcassonne (Aude), le 15 novembre 2013.
Des soldats du 3e régiment de parachutistes d'infanterie de marine, à Carcassonne (Aude), le 15 novembre 2013. (ERIC CABANIS / AFP)

Avec 15% de femmes sur 230 000 engagés, l'armée française est la plus féminisée d'Europe. Revers de la médaille : cette féminisation s'est accompagnée de harcèlement et de violences sexuelles, largement passés sous silence jusqu'à la publication du livre La Guerre invisible, de Leila Miñano et Julia Pascual, fin février. Depuis, les médias se font l'écho de nouveaux cas et de nouvelles plaintes.

Conscientes d'avoir libéré la parole des femmes militaires, les deux journalistes auteures du livre poursuivent désormais leur enquête avec un documentaire à venir et un blog, lui aussi intitulé La Guerre invisible (titre inspiré de The Invisible War, documentaire américain qui avait révélé l'ampleur des viols perpétrés au sein de l'armée des Etats-Unis). Entretien avec Leila Miñano. 

Francetv info : Comment avez-vous eu l'idée d'enquêter sur les violences sexuelles au sein de l'armée ?

Leila Miñano : Nous nous sommes rendu compte que c'était un vrai problème partout : aux Etats-Unis, en Israël, au Canada, en Australie, en Angleterre, en Espagne. Mais en France, on n'en parlait pas : il n'y avait ni enquête journalistique, ni enquête interne aux armées. Nous nous sommes demandé pourquoi.

Est-ce que vous disposez de chiffres sur l'ampleur du phénomène ?

Non, car il n'y a aucun recensement au sein de l'armée. A peine une poignée de femmes ont porté plainte. Les seuls chiffres que nous connaissons sont ceux du tribunal de grande instance de Paris : dix plaintes y ont été enregistrées. Mais ces données ne sont pas représentatives : il y a un phénomène généralisé de sexisme et de violences sexuelles, qui vont de la brimade au viol en passant par le harcèlement et l'agression. 

De la soldate Durand à l'officier de l'aéronavale, toutes les armées sont touchées, terre, air, mer, gendarmerie...

Parmi les cas dont vous avez eu connaissance, y en a-t-il un qui vous semble particulièrement caractéristique ?

Parmi la cinquantaine d'affaires abordées dans le livre, on peut citer le cas d'Isabelle D., dont le harcèlement a été révélé en mai 2012 par Le Républicain lorrainSon officier supérieur appelle cette jeune fille de 25 ans "petit chat", "little minou". Il lui impose des footings le matin, se place juste derrière elle "pour admirer le spectacle", lui met la main aux fesses. Il lui replace ses galons pour toucher sa poitrine, ajuste sa chemise dans sa jupe, lui interdit de porter des pantalons. Il lui fait des blagues salaces en permanence, évoque ces "femmes intelligentes" "qu'il retournerait bien".

La jeune femme craque et se met en arrêt maladie. La marine décide alors de la muter à 500 km : de Metz, où elle travaillait, à Paris. Cette mutation vise à éviter le scandale, c'est la double punition. La plainte est en cours d'instruction.

Autre histoire, celle de Laetitia, violée le jour de son arrivée au régiment de l'armée de terre à Montlhéry, un 14 juillet. Un apéro avait lieu dans les chambres, même si cela est en principe interdit. On lui met dans son verre du GHB, la "drogue du viol", et elle se fait violer cette nuit-là.

Violences et discriminations, dites-vous, débutent dans les grandes écoles militaires ?

En effet, elles commencent là, dans ces matrices d'où sort la hiérarchie militaire. Dans la grande école de Saint-Cyr, qui forme 90% des généraux de l'armée de terre, une saint-cyrienne raconte ainsi s'être fait traiter de "bazars sans zizi" [bazar est le surnom donné aux élèves de première année].

Les femmes ne sont pas mises à l'écart par la majorité des élèves, mais par une minorité très puissante de jeunes issus d'une lignée de militaires. Claude Weber, sociologue spécialiste des questions militaires, évalue à 30% le taux d'"endorecrutement", ces familles qui fournissent un officier par génération et sont élevées "au pied du drapeau dans une idéologie conservatrice et religieuse très marquée".

Selon le Comité national contre le bizutage, toutes les grandes écoles militaires sont concernées. Pas seulement Saint-Cyr, mais aussi Navale, l'Ecole de l'air ... Pour les filles, il reçoit des plaintes de bizutage à caractère sexuel. Les jeunes femmes reçoivent des "bifles", des gifles avec le sexe. C'est particulièrement humiliant.

Quelles conséquences a eu votre livre ?

Même si nous postons les nouveaux témoignages que nous recevons sur notre blog, le sujet ne nous appartient plus, tout le monde s'en empare. Depuis la parution du livre, les révélations se multiplient dans la presse. Dernier exemple en date, le cas de cette stagiaire de l'armée poussée à la démission après avoir été filmée nue sous la douche, à son insu.

Mieux encore, le jour même de la sortie du livre, le 27 février, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a demandé une enquête interne sur les violences sexuelles dont les femmes sont victimes dans l'armée. On s'y attendait d'autant moins que l'armée ne nous avait donné aucune réponse sur le sujet pendant deux ans. Silence total ! 

 

La Guerre invisible, révélations sur les violences sexuelles dans l'armée française, de Leila Miñano et Julia Pascual (Les Arènes & Causette, 19,80 euros)