Huit questions autour du cœur artificiel greffé

Un coeur artificiel autonome, conçu par la société française Carmat, a été implanté pour la première fois, mercredi à Paris. A quoi ressemble-t-il et comment fonctionne-t-il ?

La ministre de la Santé Marisol Touraine (2e à gauche) avec le chirurgien spécialiste des transplantations Alain Carpentier, le 21 décembre 2013 à l\'hoîtal européen georges Pompidou à Paris.
La ministre de la Santé Marisol Touraine (2e à gauche) avec le chirurgien spécialiste des transplantations Alain Carpentier, le 21 décembre 2013 à l'hoîtal européen georges Pompidou à Paris. (KENZO TRIBOUILLARD / AFP)

C'est "une grande fierté pour la France", selon Marisol Touraine. Une société française, Carmat, a mis au point un cœur totalement artificiel et autonome. Il a été greffé, mercredi 18 décembre à un homme de 75 ans souffrant d'insuffisance respiratoire terminale. Samedi 21, l'équipe du Pr Alain Carpentier, concepteur du projet à l'Hôpital européen Georges-Pompidou a donné plus de détails sur cette première mondiale. 

A quoi ressemble ce cœur artificiel ?

Il est fait de plastique blanc, dur comme le métal avec, comme le cœur humain, deux ventricules. Le prototype de 900 grammes, trois fois plus lourd qu'un cœur humain, est compatible avec 70% des thorax d'hommes et 25% de ceux des femmes. 

Comment fonctionne-t-il ?

Il reproduit la physiologie de l'organe normal avec ses battements et différents rythmes, à l'aide de moto-pompes. Bourré d'électronique, il fonctionne à l'aide de piles stockées dans une ceinture et reliées à un câble dirigé vers le cœur au niveau de l'oreille. Grâce à un système électronique embarqué extrêmement sophistiqué, ce cœur artificiel est capable d'accélérer et décélérer en fonction des besoins de l'organisme et de son activité.

Pour éviter le problème de formation de caillots auquel se sont heurtés des modèles concurrents, des biomatériaux éprouvés dans les valves cardiaques, inventées il y a trente ans par le Pr Carpentier et vendues dans le monde entier, sont utilisés. Il s'agit de tissus animaux traités chimiquement pour éviter le rejet. Grâce à ces tissus, "les malades n'ont pas besoin d'anticoagulants", selon le Pr Carpentier.

Josée Blanc-Lapierre / France 2 / Francetv info

Combien coûte-t-il ?

Le prix de ce cœur à batterie externe est de l'ordre de 140 000 à 180 000 euros. Une transplantation classique coûte 250 000 euros en France et presque un million de dollars (730 000 euros) aux Etats-Unis. Selon Camat, la société qui le produit, le marché mondial est estimé à environ 16 milliards d'euros.

Quelle est sa durée de vie ?

"Pour l'instant on ne peut pas encore préjuger de ce style de résultat, mais c'est vrai que l'implantation de ce cœur artificiel a pour objectif ce qu'on appelle "destination therapy", c'est a dire une implantation définitive", a affirmé le Pr Christian Latrémouille, chirurgien cardiovasculaire, qui a réalisé l'opération à l'hôpital européen Georges Pompidou. Jusqu'à maintenant, tous les systèmes d'assistance artificielle qui existaient, étaient utilisés en attendant une transplantation.

Camat a obtenu en septembre l'autorisation des autorités françaises pour tester ce cœur sur quatre patients en France dans trois établissements. La première phase des tests, qui doit durer un mois à compter de l'implantation du quatrième malade, portera avant tout sur la sécurité de la prothèse. Au cours d'une seconde phase se déroulant sur six mois et visant à mesurer son efficacité, Carmat a prévu d'élargir ses tests à 20 malades.

Que se passe-t-il quand le greffé meurt ? 

Le cœur artificiel continue-t-il de fonctionner en cas de mort du greffé ? "C'est une excellente question", concède le Pr Christian Latrémouille, interrogé par francetv info. La définition de la mort, pour l'instant entendue comme un arrêt circulatoire, c'est-à-dire de la circulation du sang dans les veines et les artères, "peut-être changée par cette technologie", explique le chirurgien. Pour lui, on pourrait se tourner vers l'état de mort encéphalique, c'est-à-dire l'état d'absence totale et définitive d'activité cérébrale, utilisé notamment dans le cadre du don d'organe.

"Il s'agit des questions d'ordre éthique et sociologiques qui sont pour l'instant encore à l'état de réflexion", explique le praticien qui reconnaît que la machine peut, elle continuer à fonctionner indéfiniment quel que soit l'état du patient. 

Comment a-t-il été testé ?

Trente-cinq implantations ont été réalisées sur des animaux durant un an, selon le Pr Alain Carpentier. Il s'agit essentiellement de veaux, aux capacités thoraciques favorables selon Le Monde, mais l'équipe ne s'est pas étendue sur le sujet.

images FRANCE TELEVISIONS

En mai 2013, le veau Zoé avait été greffé sous les yeux du Nouvel Observateur. "Elle vivra ainsi dix jours, plus que Sophie, Aurore, Bernadette, ses consœurs bovines, qui ont elles aussi permis aux chirurgiens de s'exercer à la pose du cœur artificiel", raconte alors l'hebdomadaire. 

Combien de personnes pourraient en bénéficier ?

Développée avec le professeur Alain Carpentier, spécialiste de chirurgie cardio-vasculaire, la bioprothèse vise à pallier la pénurie de cœurs à greffer mais aussi à apporter une solution aux contre-indications à la transplantation. Selon ses créateurs, il pourrait aider 10 000 malades en France et 100 000 en Europe et aux Etats-Unis.

Dans l'hexagone, quelque 350 greffes sont réalisées chaque année, un nombre limité par celui des donneurs. "C'est quelque chose de fabuleux", salue un homme greffé d'un cœur humain en 2004, interrogé par France 3. "Je pense que malheureusement, ce nouveau procédé ne sera pas ouvert à tout le monde", a tempéré sur France inter Claire Macabiau, la présidente de la Fédération des associations de greffés du cœur et des poumons, qui s'inquiète notamment des coûts financiers.

Quelle est cette société française qui l'a inventé ?

Créée en 2008 par le chirurgien Alain Carpentier, mondialement connu entre autres pour avoir inventé les valves cardiaques Carpentier-Edwards, avec Matra Défense (EADS) et le fonds Truffle Capital, Camat est basée à à Vélizy (Yvelines).  Elle est le fruit du rapprochement de l'expertise médicale du Professeur Carpentier et technologique d'EADS, leader mondial de l'aéronautique. Ses principaux actionnaires sont Truffle Capital (33,58%), EADS (32,6%) et le Professeur Carpentier (14,33%).

Introduite en 2010 à la Bourse de Paris sur le marché Alternext, cette société pèse aujourd'hui un peu moins de 440 millions d'euros de capitalisation boursière, et a procédé à deux levées de fonds pour financer le développement de sa prothèse. Elle a également bénéficié d'une aide financière de 33 millions d'euros accordée par BpiFrance, soit l'aide la plus importante fournie par la banque d'investissements des PME.