Prothèses PIP : à la rencontre de femmes entre souffrance et convalescence

Les opérations se multiplient depuis que le gouvernement a recommandé aux porteuses de ces implants mammaires de les retirer. Reportage dans une clinique niçoise auprès de patientes qui se sont confiées à FTVi.

Le Dr Denis Boucq prépare le retrait des implants mammaires PIP d\'une patiente et la pose de nouveaux qu\'il effectuera dans la journée, le 27 février 2012, à la clinique niçoise Mozart.
Le Dr Denis Boucq prépare le retrait des implants mammaires PIP d'une patiente et la pose de nouveaux qu'il effectuera dans la journée, le 27 février 2012, à la clinique niçoise Mozart. (VIOLAINE JAUSSENT / FTVI)

Assise sur une chaise en fer forgé, le dos droit, les jambes croisées, son compagnon à ses côtés, Catherine attend, silencieuse. Elle doit se faire opérer à 8 heures. Il est déjà 8h10, ce lundi 27 février, et l'infirmière n'est pas encore venue la chercher. Alors, elle patiente dans la salle d'attente de la clinique Mozart, à Nice (Alpes-Maritimes). Si tout se passe bien, elle repartira le soir même, à 19h30.

Catherine fait partie des porteuses de prothèses de la marque Poly Implants Prothèses (PIP), ces implants mammaires au cœur d'un scandale sanitaire après que certains se sont révélés défectueux. Comme une majorité de ces femmes, elle suit l'avis du gouvernement qui a recommandé leur retrait, le 23 décembre 2011. 

Assistante maternelle âgée de 53 ans, Catherine vient d'Antibes, à environ 20 km. Elle s'est fait poser des implants mammaires pour la première fois à 25 ans, par le Dr Denis Boucq, un des deux chirurgiens de la clinique Mozart, spécialisée dans la chirurgie esthétique. Cet "ami" en qui elle a une totale confiance l'a réopérée en juin 2001. Une intervention classique : une grande partie des porteuses d'implants doivent les changer tous les 10 ans en moyenne. Depuis cette deuxième opération, Catherine portait des prothèses PIP, comme la majorité des femmes opérées entre 2001 et 2008 par le Dr Boucq. Pour financer cette intervention, facturée 1 600 euros par la clinique, elle a utilisé ses économies et paye une partie en 10 fois sans frais. "Et je ne pars pas en vacances. Je préfère m'en priver pour payer cette opération."

La clinique Mozart à Nice (Alpes-Maritimes), le 27 février 2012.
La clinique Mozart à Nice (Alpes-Maritimes), le 27 février 2012. (VIOLAINE JAUSSENT / FTVI)

• 8h30 : Le Dr Boucq arrive avec une demi-heure de retard. Avant d'aller voir Catherine, il relit le dossier des patientes qu'il doit opérer dans la journée. Trois ce matin. C'est la moyenne quotidienne depuis janvier. Un rythme dense, car après les interventions chirurgicales le matin, il doit assurer l'après-midi les consultations pré et post-opératoires. Le chirurgien va devoir tenir encore deux mois à cette cadence : son planning est plein jusqu'au 5 mai. Depuis avril 2010 et l'alerte donnée par l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, le Dr Boucq a opéré 250 patientes.

Une deuxième patiente, qui doit également passer au bloc ce jour, est installée dans une chambre. Elle refuse de nous parler, trop affectée par le scandale autour des prothèses PIP. "Je le vis comme un cauchemar", glisse-t-elle, manifestement angoissée.

Etendue sur un lit, Catherine attend le Dr Boucq. Il arrive à 9h25, prend en photo sa poitrine et regarde le résultat de sa mammographie. L'assistante maternelle est visiblement plus à l'aise que dans la salle d'attente : elle parle beaucoup et rit aux blagues du chirurgien. Entre sa chambre et le bloc opératoire où on la conduit dans la foulée, elle confie être sereine. Cette nouvelle intervention ne l'effraie pas.

 

Violaine Jaussent / FTVi

• 10h21 : Le Dr Boucq entre au bloc opératoire où se trouve Catherine, endormie, et entourée de matériel chirurgical. Il commence l'intervention. Après l'incision de la zone aréolaire avec un bistouri électrique, il retire la première prothèse. Elle est jaune, ce qui veut dire qu'elle a commencé à s'abîmer. Mais, bonne nouvelle, le gel ne fuit pas. Le Dr Boucq extrait ensuite la seconde prothèse et en remet deux nouvelles. 

(Attention, certaines images de cette vidéo sont impressionnantes.)

Violaine Jaussent / FTVi

• 14h45 : Karine est le premier rendez-vous de l'après-midi. Elle vient pour faire changer ses pansements. Le Dr Boucq lui a retiré ses prothèses PIP trois semaines auparavant. L'intervention chirurgicale, difficile, a duré trois heures. Karine a dû rester à la clinique une nuit et payer l'opération 3 000 euros. En incisant ses seins, le chirurgien a découvert des prothèses jaunes, dont une "explosée". Elles faisaient souffrir la jeune maman depuis une quinzaine de jours. Elle ressentait des brûlures à la poitrine et surtout, elle ne pouvait pas porter son bébé, explique-t-elle.

Violaine Jaussent / FTVi

• 15h23, 15h32, 15h50 : Le Dr Boucq enchaîne d'autres rendez-vous : une consultation avant d'effectuer une greffe de cheveux, un contrôle après une injection de Botox, le changement du pansement d'une cicatrice réparée. Car, bien que les porteuses d'implants mammaires PIP constituent l'essentiel de ses patients en ce moment, le chirurgien poursuit par ailleurs ses autres activités.

• 16 heures : A., la soixantaine, retraitée, a rendez-vous pour se faire retirer des points de suture en dessous des seins après l'extraction de ses prothèses PIP. Elle est arrivée en avance et s'est assise en face d'une des salles de soins, près de la machine à café. Deux petites tables et des chaises ont été installées devant un micro-ondes et un évier.

"Il y a 40 ans, raconte A., à la naissance de mon fils, j'ai eu des problèmes aux seins. J'ai voulu l'allaiter mais je n'ai pas pu. J'ai eu une mastose [une affection du sein non cancéreuse]. Il a fallu m'enlever une partie de mes seins, un tiers pour le gauche. Je me suis donc fait poser des implants mammaires pour retrouver une poitrine normale. " Elle n'a jamais osé en parler à son fils. Elle préfère donc garder l'anonymat.

A. portait des prothèses PIP depuis 2003. Les échographies ont montré que du silicone s'était répandu dans sa poitrine et plus bas. Finalement, lors de l'opération, le Dr Boucq a retiré deux prothèses qui avaient bien suinté mais ne s'étaient pas rompues. "J'ai une confiance totale en Denis [Boucq], c'est un ami", commente A. Comme Catherine le confiait précédemment. 

Pour payer les 1 600 euros de l'intervention, A., qui a travaillé 42 ans dans une banque, a fait un prêt à la consommation. "Je n'avais pas les moyens de sortir l'argent cash. Pour rembourser, je fais des économies chaque jour. Je marche au lieu de prendre le bus, je fais attention à ce que je mange. J'attends encore une réponse de la mutuelle, qui pourrait me rembourser une petite partie." Si A. est la seule patiente qui a contracté un prêt pour payer son intervention, les autres femmes rencontrées ont également fait part de leurs difficultés pour assurer ces frais imprévus. 

• 16h38 : Dans la cafétéria, une patiente accompagnée de son mari a pris la place de A. Pendant ce temps, le Dr Boucq reçoit une autre femme, opérée le 6 janvier. L'heure suivante, le chirurgien, qui exerce à la clinique Mozart depuis 1995, en voit encore deux autres à qui il a retiré des prothèses PIP.

A l\'intérieur de la clinique Mozart.
A l'intérieur de la clinique Mozart. (VIOLAINE JAUSSENT / FTVI)

• 18h19 : Il est temps d'aller voir les opérées du matin. Catherine se redresse dans son lit. Elle a gardé la chemise bleue qu'elle avait revêtue avant l'opération. Elle dit se sentir "bien" après cette opération et semble à peine fatiguée. Elle parle avec les mains. Le chirurgien lui demande de relever sa chemise. Il vérifie rapidement ses seins. "Ils sont encore plus beaux qu'avant." Le Dr Boucq répète cette phrase à chaque femme, pour les rassurer. Ce leitmotiv rythme la journée.

• 19h30 : Les trois patientes opérées rentrent chez elles. Avant de partir, Catherine prend rendez-vous pour un contrôle de sa poitrine le lendemain. Elle se rend au secrétariat, où l'atmosphère est plus calme. Plus de discussions, de téléphones qui sonnent, de talons qui claquent. Une secrétaire lui tend des formulaires à remplir.

"C'est bon pour moi ? Oui ? Alors j'y vais. A demain", lance Catherine avant de s'éloigner. Elle repart au bras de son mari, soulagée. Malgré les déboires liés aux prothèses PIP, elle ne regrette pas d'avoir eu recours aux opérations. "La chirurgie esthétique existe, pourquoi ne pas en profiter ?"