"Est-ce qu'on verrait ça ailleurs en France ?" : à Mayotte, les habitants se préparent à manquer d'eau potable deux jours sur trois

Article rédigé par Gabrielle Trottmann
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 8 min
Des enfants remplissent des bouteilles d'eau dans le village de Tsararano, à Mayotte, en décembre 2016. (ORNELLA LAMBERTI / AFP)
A partir de lundi, des restrictions drastiques vont être imposées aux Mahorais, privés d'eau les deux tiers du temps dans la quasi-totalité du département. Franceinfo a recueilli les témoignages d'habitants exaspérés par cette crise qui s'éternise.

"Chaque jour, c'est la course. Je me précipite à la fin du travail pour rentrer avant 16 heures." El Amine habite Cavani, un quartier de Mamoudzou, la capitale de Mayotte. Depuis novembre 2022, il vit au rythme des coupures d'eau imposées pour faire face à la sécheresse et au manque d'infrastructures. Alors que les niveaux des réserves des deux retenues collinaires n'ont "jamais été aussi bas à cette période" selon la préfecture, les représentants de l'Etat ont annoncé de nouvelles restrictions. La situation de la population locale est désormais extrêmement préoccupante, alors que le ministre délégué aux Outre-mer, Philippe Vigier, est attendu sur place samedi 2 septembre pour une visite express.

>> A Mayotte, une crise de l'eau "inédite" en raison du manque de pluie et d'infrastructures

À partir de lundi, les coupures d'eau dans le 101e département français auront lieu pour une durée de 48 heures toutes les 24 heures, soit deux jours sur trois. "L'eau sera coupée à 16 heures puis remise à la même heure 48 heures plus tard", écrit la préfecture dans un communiqué qui détaille "le schéma de tours d'eau". Et ce, sur toute l'île, à l'exception de certains secteurs avec une forte activité, où les coupures seront un peu moins importantes.

L'objectif est clair : tenir le coup au moins jusqu'à la prochaine saison des pluies. La dernière, de novembre 2022 à avril 2023, a affiché un déficit de précipitations de 24%, expliquait en juin à franceinfo Floriane Ben Hassen. Or "cette saison concentre 75% des pluies de toute l'année et un tel retard est presque impossible à rattraper lors de la saison sèche", précisait la responsable du centre météorologique de Mayotte.

Des chantiers qui ont pris du retard

Par ailleurs, les chantiers annoncés dans le cadre du plan "urgence eau" (en PDF), après la sécheresse mémorable de 2016, ont pris du retard. La remise à niveau de l'usine de dessalement de Petite-Terre, très loin de produire ce qui était prévu lors de son extension en 2018, devait être terminée pour une mise en service à l'été 2022. Ce ne sera finalement pas avant la fin de l'année 2023, selon les prévisions de la préfecture.

Avec son salaire d'enseignant, El Amine se sait "priviliégié", quand 77% des Mahorais vivent sous le seuil de pauvreté, selon l'Insee. Dès le mois d'avril, il a pu faire l'acquisition d'une bassine de 150 litres qui lui permet de stocker l'eau du robinet avant les coupures, afin de subvenir aux besoins de sa famille. Mais il est tout de même "extrêmement énervé" d'être tout le temps "sur le qui-vive".

"On passe notre temps à vérifier si la bassine est bien remplie, si les enfants ne sont pas en train de jouer avec, s'il faut racheter des bouteilles..."

El Amine, habitant de Mamoudzou

à franceinfo

Pour les habitants, la situation est d'autant plus "insupportable" que les coupures surviennent aussi en dehors des horaires imposés par la préfecture. Mardi 29 août, "à 13h30, il n'y avait déjà plus d'eau. Cela fait trois jours que je n'arrive pas à faire de machine. Et je n'ai pas eu le temps de remplir la bassine", s'agace Adja, la compagne d'El Amine.

Des risques sanitaires accrus 

"Au moins, mes enfants sont économes : ils ont un grand seau pour se doucher tous les deux, pas plus", explique Moidjoumoi, habitante de Ouangani, au centre-ouest de Grande-Terre. Mardi, elle n'a pas eu le temps de remplir sa bassine. Résultat : ses fils devront se contenter "d'un torchon mouillé et de lingettes" pour se laver le soir. Heureusement, sa voisine lui a mis "un peu d'eau de côté" : ce sera juste assez pour cuisiner. "C'est déjà suffisamment compliqué, je ne sais pas comment je vais faire avec 48 heures de coupure d'affilée", soupire-t-elle.

"C'est toujours à nous de nous adapter alors que l'accès à l'eau est un droit. Est-ce qu'on verrait ça ailleurs en France ?"

Moidjoumoi, habitante de Ouangani

à franceinfo

Quand l'eau coule, celles et ceux qui en ont les moyens évitent de la boire. Car les coupures d'eau augmentent le risque d'infiltration de germes, selon l'Agence régionale de santé (ARS), qui recommande de la faire bouillir avant de la consommer. Habitante d'Acoua, à l'extrême nord-ouest de Mayotte, Salama refusait d'acheter de l'eau en bouteille jusqu'à cet été, "pour ne pas polluer". Mais elle s'est résolue à changer d'attitude après avoir eu "une violente diarrhée".

Après les coupures, l'eau est souvent marron. Cette coloration est en partie due à un excès de manganèse, à force de faire des allers-retours dans les tuyauteries. Selon l'ARS, un excès de cet oligo-élément peut susciter, entre autres, des hallucinations, des problèmes de mémoire ou aux nerfs, notamment chez les jeunes enfants et les nourrissons.

De l'eau marron dans les robinets

Mais acheter des bouteilles d'eau coûte cher. À Acoua, la sœur de Salama, Farida, n'en a tout simplement pas les moyens. Elle s'est habituée aux diarrhées à répétition, avec son mari et ses huit enfants. De fait, si un décret impose depuis le 18 juillet le gel des prix des bouteilles d'eau sur l'île, ils oscillent entre "6 et 9 euros" les six litres selon les magasins, explique Adja, soit plus du double du coût moyen dans l'Hexagone.

Certaines grandes surfaces imposent en outre aux Mahorais de ne pas acheter plus de deux packs de six litres d'un coup, pour éviter les pénuries. Dans un foyer de quatre personnes, "ça part vite", explique El Amine. A Ouangani, Moidjoumoi a demandé aux commerçants de l'informer quand l'eau est disponible en magasin. Quand ce n'est pas le cas, elle "roule jusqu'au centre commercial, à Mamoudzou". Celui-ci est situé à "seulement" 20 kilomètres, mais avec les bouchons, "l'aller-retour prend plus d'une heure", raconte-t-elle.

Dans son point épidémiologique du 27 août, Santé publique France alerte sur "une menace sanitaire importante pour la population" en raison du manque d'hydratation, des conditions de stockage de l'eau et de la baisse du niveau d'hygiène. L'agence nationale de santé publique constate aussi "une augmentation des ventes d'antidiarrhéiques et des consultations pour inflammations cutanées."  

Des élèves privés de toilettes

Alors que la rentrée scolaire a eu lieu le 23 août dans le département, la situation inquiète particulièrement dans les écoles. Le préfet a annoncé que des cuves doivent être installées dans tous les établissements. A Mamoudzou, 17 sont prévues et cinq ont déjà été installées, rapporte Mayotte Hebdo. Mais les enseignants qui n'en ont pas encore vu la couleur s'impatientent.

"C'est problématique pour les sanitaires. Certains enfants se lèvent à 4 heures du matin pour aller à l'école, c'est compliqué de leur dire qu'ils ne peuvent pas aller aux toilettes de la journée", explique à franceinfo Bruno Dezile, de la CGT Educ'Action. Le syndicaliste raconte que certains élèves ont parfois dû être renvoyés chez eux l'année dernière à cause des problèmes d'ordre sanitaire que provoquent les coupures.

"On a été capable d'envoyer 1 800 gendarmes et policiers dans le cadre de l'opération Wuambushu, on aurait mieux fait de trouver une solution aux coupures d'eau."

Bruno Dezile, enseignant à Mamoudzou

à franceinfo

Les représentants des organisations syndicales redoutent des conséquences en cascade sur l'économie. Dans le BTP, une dérogation a été prise pour autoriser la mise en place des toilettes sèches sur les chantiers, ce qui n'est normalement pas permis. "C'est une bonne initiative, mais ce n'est pas le seul secteur affecté", relève Ousseni Balahachi, secrétaire général de la CFDT Mayotte. Le président général de l'Union des métiers et des industries de l'hôtellerie (Umih) à Mayotte, Charles-Henri Mandallaz, demande ainsi "la prise en charge des frais pour acheter une cuve ainsi que l'activation du chômage partiel, dans l'éventualité où certains établissement ne seraient plus en capacité de recevoir du public."

"On nous a promis tellement de choses..."

Face à cette situation, le préfet chargé de gérer la crise de l'eau dans le département, Gilles Cantal, a annoncé lundi 28 août une mesure d'urgence : l'arrivée de plusieurs petits "osmoseurs" pour produire de l'eau potable. Concrètement, ces appareils seront censés offrir 60 à 70 m3 d'eau par jour grâce à la désalinisation d'eau de mer "pendant la période la plus sensible, entre octobre et novembre". Mais cette annonce interroge : les services de l'Etat n'ont pas précisé le nombre d'appareils qui seront acheminés sur l'île, comme le rappelle l'AFP. Et en avril, des appareils de ce type n'avaient pas pu être exploités, "faute d'autorisation", a souligné Gilles Cantal.

Lors d'un passage sur Cnews le 25 août, le ministre chargé des Outre-mer, Philippe Vigier, a par ailleurs évoqué un investissement de 8 millions d'euros pour installer un osmoseur de grande capacité. Selon lui, l'appareil qui sert à capter l'eau de mer et à la traiter sera installé entre octobre et novembre sur une plage de l'Ouest. L'objectif est de produire 1 000 m3 par jour. Mais le ministre ne s'est pas exprimé davantage à ce sujet depuis. À Cavani, El Amine ose difficilement y croire : "On nous a promis tellement de choses qui ne sont jamais arrivées... Je serai rassuré le jour où je verrai à nouveau de l'eau potable couler chaque jour de mon robinet. Pour l'instant, cela semble loin."

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