La Légion d'honneur est-elle décernée à tour de bras ?

Parmi les 829 premiers promus de 2012 figurent Salma Hayek, François Pinault, Stone et Charden ou encore Bakary Sangaré. 

Stone et Charden en 2009.
Stone et Charden en 2009. (PHOTOPQR / LE PARISIEN / DUGIT)

Huit cent vingt-neuf personnes ont été décorées de la Légion d'honneur dimanche 1er janvier. Parmi elles, les actrices Anny Duperey et Salma Hayek, ou les chanteurs Stone et Charden.

Mais depuis quelques années, certains nouveaux chevaliers donnent l'impression que le gouvernement attribue la plus haute décoration honorifique française à tour de bras. Y a-t-il vraiment plus de légionnaires qu'avant ?

Quelque 3 500 décorés par an

Instaurée par Napoléon Bonaparte en 1802, la Légion d'honneur est une vraie rupture avec l'Ancien Régime, qui réservait ses décorations aux militaires. "Je vous défie de me montrer une république, ancienne ou moderne, qui savait se faire sans distinctions", avait justifié le Premier consul.

Deux promotions annuelles distinguent les militaires, contre trois pour les civils : le 1er janvier, à Pâques et le 14 juillet. Au total, 3 500 personnes sont décorées en moyenne chaque année, dont environ 2 200 civils et 1 300 militaires, indique la Grande Chancellerie de la Légion d'honneur dans un communiqué.

Entre la fin de la première guerre mondiale et le début des années 60, ces effectifs ont explosé, en raison du nombre de décorations militaires attribuées aux soldats et aux résistants, ainsi que le montre un graphique sur le site de la Grance Chancellerie.

Comment devient-on légionnaire ?

L'attribution de la décoration est presque automatique pour les anciens ministres et les préfets. Et, depuis 2008, les Premiers ministres ayant exercé leur fonction pendant au moins deux ans deviennent systématiquement grands officiers.

Les candidats à la Légion d'honneur peuvent être proposés par des préfets aussi bien que par des associations ou des particuliers. Puis les ministères rattachés à ces candidatures font leur choix et enfin, le Conseil de l'ordre de la Légion d'honneur "vérifie si les dossiers de proposition (...) sont conformes aux textes et aux principes fondamentaux de l'ordre et se prononce sur leur recevabilité".

Ainsi que le stipule le Code de la Légion d'honneur, "pour les citoyens français et les étrangers résidant en France, il faut justifier de services publics ou d'activités professionnelles d'une durée minimum de vingt années, assortis dans l'un et l'autre cas de mérites éminents".

Quarante ans pour être grand'croix

De plus, la promotion au grade supérieur n'est pas automatique : il faut être chevalier depuis au moins huit ans pour passer officier, puis encore cinq ans pour être promu commandeur, trois ans supplémentaires pour devenir grand officier, et encore trois ans pour recevoir la plus haute dignité, la grand'croix. Soit au minimum dix-neuf ans de services supplémentaires.

Ce qui fait, au total, une quarantaine d'années pour atteindre le titre suprême. D'où le nombre peu élevé d'élus, sachant en plus qu'"un avancement dans la Légion d'honneur doit récompenser des mérites nouveaux et non des mérites déjà récompensés", et qu'on ne peut décorer à titre posthume.

A ce titre, la Grande Chancellerie indique que le Conseil rejette chaque année 15 % des dossiers, "pour des raisons de mérites insuffisants".

Des décrets pour limiter le nombre de décorés

Dans les années 60, avec les deux guerres mondiales et les guerres coloniales, les effectifs explosent, du fait des nombreux militaires et résistants décorés. Le 28 novembre 1962, un décret modifiant le Code de la Légion d'honneur vient fixer le maximum théorique des légionnaires vivants à 125 000, indique Legifrance. Dans le détail, cela correspond, de la première à la plus haute distinction, à 113 425 chevaliers, 10 000 officiers, 1 250 commandeurs, 250 grands officiers et 75 grands'croix.

En 1963, on comptait environ 330 000 décorés vivants (contre 200 000 en 1948 et 50 000 en 1923). La même année, le président Charles de Gaulle décide de créer un deuxième ordre national, celui du Mérite, pour éviter que la Légion d'honneur, remise un peu trop fréquemment, surtout après-guerre, ne perde de sa noblesse.

Le nombre de légionnaires est "stable depuis une dizaine d'années", précise la Grande Chancellerie. D'environ 93 000 aujourd'hui, au 15 juillet 2010, on comptait 94 806 légionnaires dont 74 384 chevaliers, 17 032 officiers, 3 009 commandeurs, 314 grands officiers et 67 grands'croix.

Même si l'effectif total maximum fixé en 1962 n'est pas atteint, il y a donc presque deux fois "trop" d'officiers et de commandeurs, mais ce sont des gens plutôt âgés qui accèdent à ces rangs.

Les sportifs et artistes font exception

La Grande Chancellerie indique que l'on devient chevalier à 58 ans en moyenne. Mais comme souvent, l'exception confirme la règle : en 1998, au lendemain de leur victoire lors de la finale de la Coupe du monde de football, tous les joueurs de l'équipe de France sont reçus à l'Elysée pour recevoir la distinction de chevalier de la Légion d'honneur. Les sportifs sont nombreux à recevoir cette décoration, souvent très jeunes, à l'instar du boxeur Brahim Asloum, chevalier à 21 ans, du skieur Edgar Grospiron, à 27 ans, ou encore de Thierry Henry, âgé de 21 ans en 1998.

Les artistes ne sont pas en reste, notamment les humoristes, comme Dany Boon, chevalier en 2009, après l'énorme succès de son film Bienvenue chez les Ch'tis (plus de 20 millions d'entrées). Ou encore  Michel Leeb, décoré en 2009, et dont l'humour prête à polémique. "Pour savoir si les sketches de Michel Leeb sont drôles ou racistes, il suffirait d’imaginer, un instant, que son public soit entièrement noir", écrit l'ex-secrétaire d'Etat Rama Yade, dans un livre publié en 2007.

La France aime aussi rendre hommage à des chanteurs à succès des années 70 et 80, comme Didier Barbelivien, décoré en 2009, ou encore Stone et Charden, qui font partie de la première promotion de 2012. Mireille Mathieu, qui connaît le succès depuis ses 20 ans, a quant à elle reçu la Légion d'honneur à l'âge de… 65 ans.