Enquête franceinfo Comment Génération identitaire a "berné" des propriétaires pour organiser leurs camps d'été

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Un membre du groupe Génération Identitaire, à Paris, le 20 février 2021. (ANTOINE KREMER / HANS LUCAS / AFP)

Pour pouvoir se réunir dans un village vacances ou un gîte pendant plusieurs jours, les militants d'extrême droite cachent parfois la teneur de leurs activités en se faisant passer, par exemple, pour une association venant en aide aux sans-abri.

Les mines sont graves, les bras croisés. Une centaine de jeunes sont alignés, tous en short beige et tee-shirt bleu. En position martiale pour écouter les organisateurs de cette université d'été 2020 de Génération identitaire, à Montgreleix (Cantal). Au dos d'un tee-shirt, souvenir d'un précédent camp d'été, une citation d'Homère donne le ton : "Du combat, seuls les lâches s'écartent." 

Chaque été depuis sa création en 2012, c'est devenu une tradition pour Génération identitaire, groupe d'extrême droite dont la dissolution a été actée en Conseil des ministres le mercredi 3 mars. Une centaine de militants se retrouvent pour passer de 5 à 7 jours dans un village de loisirs ou un gîte à la campagne, loué pour l'occasion.

L'association reste toujours discrète sur les lieux exacts de ses camps d'été. Mais sur leurs comptes YouTube, Telegram ou Parler, réseau social prisé de l'extrême droite, les identitaires publient de nombreuses photos et vidéos de leur semaine.

A partir des indices observés dans ces images, tels que le paysage, la disposition des bâtiments ou des particularités notées çà et là, nous avons pu retrouver tous les lieux exacts où Génération identitaire a organisé ses camps d'été depuis 2014, dans le Cantal, en Haute-Loire, en Isère ou en Savoie...

"C'est quand je suis revenu que j'ai compris"

Exemple avec l'édition 2020 : sur le réseau social Parler, à la mi-août, Génération identitaire publie une série de photos de leur rassemblement. Conférences dans une pièce charpentée, séance de boxe en plein air, ateliers et discussions assis dans des fauteuils type salle de cinéma... Autant d'indices qui permettent d'identifier avec certitude le lieu en question : le village vacances du lac des Estives, dans le Cantal.

Mais le propriétaire des lieux, Sébastien Tanguy, est loin d'avoir accueilli les identitaires en connaissance de cause et à bras ouverts.

"Ils se sont présentés comme 'Génération solidaire', une association qui venait en aide aux SDF. On a fait le contrat de location à ce nom."

Sébastien Tanguy

à franceinfo

Les identitaires arrivent le samedi 8 août. Le propriétaire quitte les lieux le lendemain pour prendre quelques jours de congés. "C'est le jeudi suivant au soir, quand je suis revenu, que j'ai compris. Ils faisaient un feu, j'ai entendu des chants guerriers... C'était les identitaires", souffle Sébastien Tanguy, dépité.

"Génération solidaire" est un nom déjà utilisé par les identitaires, mais difficile pour le propriétaire du village vacances auvergnat de le savoir. Dès 2013, le groupe d'extrême droite réalisait en effet à Lyon des distributions de nourriture pour les sans-abri "français de souche". Une opération de communication baptisée "Génération solidaire", donc, reprise ensuite ponctuellement par des antennes locales de Génération identitaire.

"Ils nous ont bien enflés"

Une fois la mauvaise surprise passée pour le propriétaire, il restait aux locataires trois jours d'activités sur place. Mais seul face à 80 jeunes, Sébastien Tanguy a vite écarté l'hypothèse de leur demander de quitter les lieux de manière anticipée. L'épisode lui reste d'autant plus en travers de sa gorge qu'il se définit à l'opposé des valeurs du groupe d'extrême droite et explique qu'il s'est longtemps investi dans des associations venant en aide aux enfants de la rue. "Vu ce qu'ils m'avaient dit de leur asso, je leur en avais parlé alors que je leur faisais la visite, mais ils avaient l'air de s'en foutre, je ne comprenais pas bien... Ils nous ont bien enflés", soupire-t-il. S'il avait su, il affirme qu'il n'aurait pas accepté : "Plutôt crever."

En août 2019, autre lieu de villégiature, mais déroulé similaire, selon le gérant du lieu. Les identitaires cherchent à louer un hébergement pour plus de 100 personnes. Ils contactent alors un domaine en Auvergne. "Quand on leur a demandé quelques renseignements, ils se sont présentés en tant qu'association culturelle d'Occitanie, qui s'appelait La Maison occitane, se souvient le responsable des lieux, qui a tenu à rester anonyme. Quand ils sont arrivés et que nous avons appris qu'il s'agissait des identitaires, on est tombé à la renverse, ça n'était pas du tout ce qu'on s'était imaginé. Nous, on est plutôt orienté vers le mieux-être ensemble, la tolérance, le respect." Un univers dans lequel ces rassemblements aux allures martiales, et des conférences ou ateliers sur la "défense de notre peuple", détonnent.

"Tout le monde s'est fait berner"

En 2016, le groupe d'extrême droite a loué un autre gîte, cette fois dans la Chartreuse, près de Grenoble (Isère). "Ils ont réservé au nom d'une personne. Mais elle ne s'est pas présentée comme responsable d'un mouvement politique. On pensait que c'était une colo, un rassemblement familial... Si j'avais su, je ne leur aurais pas loué", déplore une responsable du gîte. Quand les propriétaires comprennent à qui ils ont à faire, cela déclenche un scandale dans le village de 1 000 habitants, dont une partie est investie dans l'accueil de réfugiés.

Le maire s'en souvient encore. "Je ne vous raconte pas l'étonnement des voisins quand ils ont vu les jeunes faire des exercices paramilitaires, ça n'a rien à voir avec notre environnement", souligne l'édile, qui préfère éviter une mauvaise publicité pour son village. Il ne décolère pas de messages, lus sur les réseaux sociaux, d'internautes accusant sa commune d'accueillir les identitaires à bras ouverts. "Tout le monde s'est fait berner ! Maintenant, moi, quand je loue la salle des fêtes, je lis en détail la déclaration des locataires", témoigne-t-il.

Contacté par franceinfo sur l'organisation de ces camps d'été, le porte-parole de Génération identitaire, Clément Martin, n'a pas souhaité faire de commentaire sur ces "questions d'ordre logistique", ni sur les sentiments que ces stratagèmes pouvaient susciter chez les propriétaires.

"Ils ne semblaient pas gênés financièrement"

Seul un propriétaire a accepté d'accueillir les identitaires plusieurs années. En août 2015, 2017 et 2018, l'association s'est rendue à Saint-Didier-en-Velay (Haute-Loire). Leur hôte, qui préfère rester anonyme, affirme lui aussi avoir compris qui étaient ses locataires une fois la réservation faite seulement. "A l'époque, on n'avait pas spécialement entendu parler d'eux, et moi je ne fais pas de politique, ça ne me dérange pas", estime-t-il. Quand les identitaires rappellent en 2017, il accepte. Mais, affirme l'hôte, les locataires sont chaque année plus bruyants, et l'université d'été de 2018 était celle de trop.

"Ils cassaient les oreilles des voisins, je leur ai dit que ce n'était plus la peine de me rappeler."

Un propriétaire anonyme

à franceinfo

Côté finances, les identitaires sont toutefois de bons clients, pour ces locations qui vont de 8 à 18 000 euros environ la semaine. "Au niveau financier, ils ont été carrés, ils ne semblaient pas gênés financièrement", confirme un hôte. "Ils avaient cassé une fenêtre, mais ils ont tout de suite prévenu, je n'ai pas eu de soucis de ce côté-là", souligne Sébastien Tanguy, à Montgreleix.

Ces camps d'été, organisés depuis les années 2000 par des organisations radicales antérieures à Génération identitaire, sont l'occasion de rassembler le collectif, éparpillé partout en France le reste de l'année, et complété parfois par des sympathisants d'autres pays européens. En plus des entraînements sportifs très disciplinés, le groupe suit des conférences d'essayistes, historiens ou personnalités politiques, proches de l'extrême droite.

"Le caractère d'une milice privée"

De quoi retenir l'attention des services de renseignement français qui souvent ont fait savoir aux propriétaires des lieux loués que les identitaires étaient surveillés. Dans un courrier envoyé le 11 février au président de Génération identitaire pour justifier leur dissolution, que franceinfo a pu consulter, le ministère de l'Intérieur mentionne des éléments de leur dernier camp d'été et notamment "un uniforme comportant une citation de l'essayiste Dominique Venner", ancien membre de l'OAS et figure de la droite identitaire française. La Place Beauvau remarque aussi que "des chants militaires ont été entendus" et que, "lors de la veillée, ont été célébrées 'les entrées au clan' des nouveaux arrivants".

La suite de ce document de sept pages est un long chapelet de griefs portés par le ministère contre Génération identitaire. Opérations anti-immigration dans les Alpes en 2018 ou dans les Pyrénées en 2021, location d'un bateau en Méditerranée pour empêcher le sauvetage de migrants, installation de banderoles xénophobes, dons de la part du terroriste Brenton Tarrant... Si Génération identitaire n'a jamais été condamnée en tant qu'association, un certain nombre de ses membres sont, ou ont été poursuivis, comme l'indique la liste de ces affaires judiciaires compilée par Libération. Deux membres de la branche lyonnaise du groupe ont par exemple été condamnés à deux ans de prison ferme après une agression au couteau en 2014. D'autres ont écopé d'amendes pour avoir déployé une banderole "Expulsons les islamistes" sur le toit de la gare d'Arras en 2015. Plusieurs procédures sont encore en cours.

Autant de raisons, pour le ministère de l'Intérieur, de considérer Génération identitaire comme une association "provoquant à la discrimination, à la haine ou à la violence", et "présentant par sa forme et son organisation militaires, le caractère d'un groupe de combat ou de milice privée au soutien de cette idéologie", note le courrier. Le 3 mars, en Conseil des ministres, a été présenté le décret visant à dissoudre officiellement Génération identitaire. L'association, soutenue ces dernières semaines par le Rassemblement national et plusieurs personnalités d'extrême droite, a annoncé déposer deux recours pour contester la procédure. En leur nom, cette fois-ci.

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