Témoignages "J'ai peur que l'émotion m'envahisse" : quinze jours après l'assassinat de Samuel Paty, les enseignants préparent une rentrée particulière

Réaction de certains élèves, questionnements sur la laïcité, climat de violence... Des enseignants témoignent de leurs doutes et inquiétudes quant à cette rentrée marquée par l'hommage à leur confrère assassiné.

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Propos recueillis par - Thomas Baïetto
France Télévisions
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Avant la rentrée du 2 novembre 2020, franceinfo a interrogé des enseignants via un appel à témoignages pour savoir comment ils se préparaient à ce moment particulier. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Comment reprendre le chemin de l'école sereinement ? Que dire à ses élèves ? Quels mots utiliser ? Pour les enseignants de France, la rentrée des vacances de la Toussaint, lundi 2 novembre, s'annonce particulière, quinze jours après l'assassinat de leur confrère Samuel Paty, professeur à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines).

A cette occasion, franceinfo a donné la parole à dix d'entre eux, qui ont répondu à notre appel à témoignages. Ces interviews ont été réalisées les 26 et 27 octobre, avant l'annonce du reconfinement et de la minute de silence organisée à 11 heures à la mémoire de l'enseignant assassiné.

"Le climat de violence était déjà là, mais on a passé un cap"

Pierre*, 34 ans, enseigne l'histoire-géographie dans un lycée de Niort (Deux-Sèvres).

Son état d'esprit. "Cela pose la question de la sécurité au travail. Le climat de violence était déjà là, mais on a passé un cap. Dans notre lycée, il y a eu des agressions verbales, des tags sur les véhicules. J'ai déjà eu un problème lorsque j'enseignais en collège. Des parents qui remettaient en cause le fait d'enseigner l'islam à l'école, une forme d'extrêmisme nationaliste. Il avait fait des demandes pour que je sois démis de mes fonctions".

Ce qu'il fera lundi. "Lundi, j'ai des classes de seconde. Je vais un peu dévier sur le programme d'Education morale et civique, sur la liberté d'expression. Cela va beaucoup venir des élèves. Je vais leur demander leur ressenti, ensuite voir ce qu'ils ont retenu comme faits à propos de cet événement, quelles sources ils ont consultées et enfin, nous allons revenir sur les textes réglementaires, le Code pénal.

Je pensais aussi m'attarder sur le cas des deux mineurs mis en examen. Parce que cela interroge sur la valeur de l'argent. Il n'y a pas que la laïcité qui pose problème dans cet événement, il y a aussi le fait qu'on vous donne 300 euros pour désigner quelqu'un. A 15 ans, ce n'est pas une somme négligeable. C'est à ce niveau là que je mettrai l'accent, parce que cette situation est plus proche de ce à quoi ils peuvent être confrontés dans leur vie quotidienne."

"Des élèves vont être à l'affût"

Christophe*, 50 ans, enseigne l'informatique dans un lycée de Cavaillon (Vaucluse)

Son état d'esprit. Pour cette rentrée, je ne suis pas inquiet, mais je sais qu'il va y avoir des moments de flottement, surtout s'il y a des actions obligatoires du style minute de silence ou débat. Cela va être un moment pas forcément évident, nous sommes en porte-à-faux. Nous avons des élèves issus de l'immigration qui vont être à l'affût et nous, on va être obligés de dire les choses avec une grande mesure et la fermeté qu'on nous demande. Ce n'est pas facile, je suis prof d'informatique, je suis pas leurs parents.

J'imagine que quand on va dire que l'école est laïque, qu'il y a le droit à la caricature... ces élèves dont je parle vont nous dire que c'est exagéré. Il va y avoir un débat et c'est difficile, ce n'est pas mon métier de gérer un débat. Après, j'ai parfois des prudences de jeunes demoiselles alors que j'ai un collègue, qui est né au Maroc et qui peut se permettre d'être deux fois plus saignant que moi, qui leur dit 'Allez-y dans les pays du Maghreb, vous verrez que vous reviendrez bien vite en France'."

Ce qu'il fera lundi. "Si on me dit minute de silence, je la ferai. Je serai peut-être obligé de lire un texte ou passer une vidéo. Mais sinon, je n'en parlerai pas, je ferai mon cours en essayant de mettre tout cela à distance. Je ne fais pas d'éducation civique. Je suis prof d'informatique, je ne vais pas dévier de mon métier, cela va sonner faux."

"Je n'aurais jamais imaginé qu'on puisse associer 'professeur' et 'décapité'"

Jean-Pierre, 61 ans, enseigne l'histoire-géographie dans un lycée de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)

Son état d'esprit. "Cette rentrée, je l'aborde avec anxiété. J'étais tellement sidéré par ce qui s'est passé, je n'aurais jamais imaginé qu'on puisse associer 'professeur' et 'décapité'. J'ai déjà discuté des caricatures avec mes élèves, j'ai amené Charlie Hebdo une fois en cours. Il faut continuer à le faire, cela se prépare, il faut avoir entre les élèves et le professeur, une relation de confiance et de respect mutuel. Nous ne sommes pas là pour choquer, mais pour ouvrir l'esprit. Une fois qu'ils font confiance, on peut aller loin. On a parfois du mal à comprendre le fossé entre ces adolescents qui vivent dans un milieu religieux et les enseignants qui sont très laïcisés. Il y a un choc des cultures, qu'il faut raboter pour aller vers eux."

Ce qu'il fera lundi. "Nous allons d'abord poser les mots, dire l'importance de ce qu'il s'est passé, que ce sont eux aussi qui sont attaqués à travers l'école, qu'il n'y a pas d'un côté les laïques et de l'autre les musulmans, qu'on est tous dans le même bateau. Il faut les écouter, connaître leur ressenti, je leur donnerai le mien et on va essayer de bâtir quelque chose d'utile, qu'il ne soit pas mort pour rien.

Les caricatures, c'est compliqué à cet âge-là, on voit que le premier degré, il faut y aller avec précaution, mais y aller quand même. Je prendrai des caricatures de Plantu, comme celle du prof en train de parler de laïcité avec des barbelés et des policiers devant."

"Je ne participerai pas à une cérémonie, je préfère les actes"

Nicolas, 47 ans, enseigne l'histoire-géographie dans un lycée du Puy-en-Velay (Haute-Loire).

Son état d'esprit. "Je ne participerai pas à une cérémonie commune car par deux fois, ma direction m'a demandé de m'excuser au sujet de caricatures. La première fois, c'était en 2014, dans un lycée français au Maroc. J'avais montré à mes élèves une caricature du roi. Le soir-même, le proviseur m'a convoqué. J'ai dû lire à ma classe une lettre d'excuse.

La deuxième fois, c'était en Bolivie, en 2017. La proviseure avait décidé de fermer le lycée français deux jours pour la venue du pape François. Je m'étais étonné du non-respect de la laïcité et j'avais dessiné une caricature de la proviseure et du pape, avec une pancarte Eglise 1-0 République. Elle a menacé de me virer. Donc maintenant, tirer des larmes de crocodile... La minute de silence et tout le tintouin, je ne participerai pas, je ne ferai pas un discours. Moi, je préfère les actes. Samuel Paty, sa direction dit qu'elle l'a toujours soutenu, permettez-moi d'en douter."

Ce qu'il fera lundi. "J'ai été touché en plein cœur. Samuel Paty, il a mon âge, ma profession, il est père de famille comme moi... J'ai peur que l'émotion m'envahisse alors que ce n'est pas ce que je veux faire passer. Ce que je veux faire passer, c'est que les caricatures, que des dessins, ne sont pas la réalité historique. On peut aiguiser notre esprit critique, l'image n'est jamais la représentation de la réalité. Que les caricatures soient prises autant au sérieux que cela, c'est grave, qu'on soit religieux ou pas."

"L'Education nationale ne peut pas résoudre tous les problèmes"

Fanny, 41 ans, enseigne l'histoire-géographie dans un collège de Saône-et-Loire.

Son état d'esprit. "Je trouve ça dramatique qu'on puisse être assassiné dans l'exercice de ses fonctions alors qu'on essaye de servir la société. Maintenant, il faut continuer à vivre, je ne suis pas dans un établissement où les choses sont difficiles. Je ne vais pas changer ma façon de travailler.

C'est important de replacer cette question de la liberté d'expression dans l'histoire pour montrer qu'en matière de religion, elle s'est construite par rapport à la religion catholique. Pour des élèves musulmans choqués par le blasphème, si en amont, on leur a montré que d'autres religions ont été 'touchés' entre guillemets, c'est plus facile ensuite à admettre que leur propre religion le soit aussi. S'ils ne veulent pas l'admettre, ils ne veulent pas, mais l'Education nationale ne peut pas non plus résoudre tous les problèmes."

Ce qu'elle fera lundi. "J'allais démarrer avec des 4es une séquence sur la liberté, et j'allais passer sur la liberté d'expression et la laïcité. J'attends de voir ce qu'on va me dire pour la rentrée, je remanierai peut-être ce cours en fonction de cela. Je leur montrerai sûrement des caricatures de Charlie Hebdo, mais je prendrai le temps de choisir des caricatures qui touchent toutes les religions. Il va falloir travailler cette thématique, en concertation avec les collègues, si on le fait tous et qu'on se répète, on va les lasser, ce sont des adolescents."

"Je ne sais plus comment me positionner par rapport à cette laïcité brandie comme étendard"

Justine, 34 ans, enseigne le français langue étrangère dans un collège classé REP+ de Lille (Nord)

Son état d'esprit.. "J'apprends les bases de notre langue aux élèves nouvellement arrivés en France. Je ne sais pas comment trouver les mots pour parler de ce qu'il s'est passé. C'est important d'en parler, pour autant, je me sens pas du tout prête, ni armée pour. Je ne veux pas en parler de manière frontale, je pense être plus dans une posture d'écoute. Mes élèves viennent d'arriver en France, ils n'ont pas les outils linguistiques ou les codes culturels.

Je ne sais plus trop comment me positionner par rapport à cette laicité qu'on brandit comme étendard. J'ai peur de ça, qu'on nous demande d'avoir un discours défendant à tout prix la laïcité. Mais en face de moi, j'ai des élèves à qui cela ne parle absolument pas."

Ce qu'elle fera lundi. "Je suis censée être en stage le lundi 2 novembre, mais je n'irai pas parce que je veux être présente au collège. Je ne sais vraiment pas comment mes élèves pourraient réagir. J'ai déjà travaillé en REP+, au moment des attentats de Charlie Hebdo, certains élèves se positionnaient du côté des terroristes. Là, ce ne sera pas le cas connaissant mes élèves, je serais vraiment étonnée. Sur la question des caricatures, s'ils me demandent de les montrer, je le ferai."

"Cela va être compliqué d'aller à l'encontre du discours anti-Français d'Erdogan"

Hélène*, 38 ans, enseigne l'histoire-géographie dans un collège d'Isère

Son état d'esprit. "J'envisage une rentrée très tendue avec certains élèves, sur la défensive dans un contexte particulièrement clivé. Ce sont des questions difficiles à aborder. La minute de silence sera peut-être difficile à faire respecter comme pour Charlie Hebdo. Je pense que des élèves sont remontés contre les caricatures et le blasphème. Ils acceptent de moins en moins notre discours républicain et cela fait très longtemps que je le constate.

Par exemple, j'ai eu du mal à faire un cours sur le mariage pour tous, je voulais profiter de l'actualité pour leur montrer comment on pouvait élaborer une loi. Il y a eu une levée de bouclier. J'enseigne dans une zone où il y a une communauté turque très présente. J'ai eu des contestations du génocide arménien, beaucoup de discours pro-Erdogan [le président turc], et là comme il jette de l'huile sur le feu... Cela va être compliqué d'aller à l'encontre de son discours anti-Français."

Ce qu'elle fera lundi. "Je pense que la question va être abordée dans mes cours de 3e, je venais de finir la laïcité. Je sais que je vais avoir une levée de boucliers, de deux-trois élèves que je connais. Je pense qu'ils vont dire 'cela ne justifie pas qu'on le tue, mais s'il ne l'avait pas fait, cela ne lui serait pas arrivé'. Parfois, je fatigue un peu de devoir débattre, surtout que je n'ai pas l'impression que cela marche beaucoup. Honnêtement, il y a eu Charlie, le Bataclan, on en a parlé et cela reste hyper compliqué."

"Je suis fatiguée par ces années passées à prôner l'ouverture d'esprit, en vain"

Charlotte*, 36 ans, enseigne les SVT dans un collège REP+ de Marseille

Son état d'esprit. "Je m'identifie à mon collègue tombé au front de cette guerre qui me paraît sans fin. Je suis fatiguée par ces années passées à prôner la tolérance et l'ouverture d'esprit, en vain. Au début de ma carrière, j'enseignais l'évolution en 3e. C'était difficile d'accepter que les élèves marquent sur leur copie, 'ils disent' pour dénoncer le fait qu'ils ne croyaient pas à la théorie de l'évolution. Nous avons souvent dû expliquer que les croyances religieuses devaient rester dans la sphère privée.

Sur la classification des espèces, ils ont du mal à accepter que nous sommes des animaux, certains se posent des questions, d'autres vont vous répondre Adam et Eve. C'est une problématique qu'on rencontre au quotidien en SVT et en histoire-géographie".

Ce qu'elle fera lundi. "Je ne bosse pas sur place. De manière générale, nous avons besoin d'un travail de fond pour mieux aborder les choses avec les élèves, déconstruire toute cette haine et cette fermeture d'esprit. Nous ne voulons pas du bricolage et des pansements. J'ai la crainte d'une autocensure des enseignants sur les différents sujets épineux à aborder. La minute de silence pour Charlie Hebdo n'avait pas été respectée par tous les élèves, mais c'était dans un autre contexte. Je ne crois pas que cela va se reproduire. Là, ce n'est pas l'auteur de la caricature qui est mort, c'est un prof. Beaucoup d'enfants et de familles ont cette profession en estime."

"Au quotidien, on est toujours confronté à ce genre de choses"

Emilie*, 46 ans, enseigne dans une école primaire de Montreuil (Seine-Saint-Denis)

Son état d'esprit. "Dès le début, j'étais confrontée à des difficultés pour enseigner l'histoire-géo, notamment quand on parle de Mahomet. Expliquer que Jésus existait avant, cela les interpelle. Je leur avais montré une enluminure d'époque et certains avaient refusé de regarder. En maternelle, je me suis retrouvée à aider une maman qui divorçait d'un papa radicalisé et qui craignait que ces enfants soient enlevés. Je n'avais aucun interlocuteur hiérarchique, j'étais démunie. On a également eu en primaire, un élève qui refusait de distribuer les feuilles normalement et les donnait d'abord aux garçons.

Au quotidien, on est toujours confronté à ce genre de choses. Les faits sont là comme le raconte Jean-Pierre Obin dans son livre et nous ne sommes pas soutenus par la hiérarchie. On est focalisé sur les caricatures, mais le gros problème est au quotidien, avec ces enfants à qui on ne peut pas parler de religion alors que cela fait partie de l'histoire du monde."

Ce qu'elle fera lundi. "Cette année, j'ai des CM1. On va pouvoir faire un débat, on va travailler sur la liberté. Je vais leur faire caricaturer la personne de leur choix : moi, un camarade, leur joueur de foot préféré... Je l'avais déjà fait après les attentats de Charlie Hebdo. Cela va se faire sur plusieurs séances. Je n'appréhende pas. Je pense que c'est plus facile avec des CM1 qu'au collège et au lycée, où ce sont déjà de 'petits adultes'."

"Ma famille a peur pour moi"

Audrey*, 25 ans, enseigne dans une école primaire à Athis-Mons (Essonne)

Son état d'esprit. "J'ai une classe de CM1. J'ai constaté en début d'année, pendant un cours de géographie, quand je demandais quel est votre pays, beaucoup me citaient le pays d'origine de leurs parents. Du coup, j'avais prévu une séquence d'apprentissage de la République, pour essayer de faire naître un sentiment d'appartenance. Parce qu'au niveau identitaire, c'est compliqué de se situer, je voulais travailler là dessus, on devait partir de leur vécu.

Ce sujet, j'avais prévu d'en parler, j'ai encore plus envie d'en parler mais je pense que je ne vais pas le faire. Ma famille a peur pour moi parce que je marche beaucoup entre la gare RER et l'école. Ils ont peur qu'un parent vienne me voir et m'interpelle si je commence à essayer de gratter sur les sujets sensibles du programme scolaire. Ce n'est pas ma façon de penser, mais je me surprends à être plus craintive, alors que ce sont des enfants de 9 ans et des familles qui ne posent pas problème."

Ce qu'elle fera lundi. "Je vois mal comment ne pas aborder le sujet, mais j'attendrai qu'ils m'en parlent, qu'ils me posent une question. Je vais préparer des phrases toute faites pour éviter le mot de trop. Je vais essayer de leur parler avec des mots adaptés, mais je ne peux pas édulcorer l'acte, je prononcerai le mot 'décapitation' en traduisant ce que cela veut dire. Pour expliquer le mot 'caricature', je pensais leur proposer de faire des caricatures d'eux-mêmes ou de leur animal de compagnie."

* Ces prénoms ont été modifiés, à la demande des intéressés.

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