Professeur décapité : ce qu'il faut retenir de la conférence de presse du procureur général du Parquet national antiterroriste

Jean-François Ricard est revenu sur le déroulement de l'assassinat du professeur et sur le contexte entourant cet acte terroriste. Il a également détaillé le profil des personnes actuellement en garde à vue. 

Jean-François Ricard,  procureur général du Parquet national antiterroriste, le 17 octobre 2020, lors d\'une conférence de presse.
Jean-François Ricard,  procureur général du Parquet national antiterroriste, le 17 octobre 2020, lors d'une conférence de presse. (ABDULMONAM EASSA / AFP)

"C'est à la fois un enseignant qui a été assassiné, mais c'est aussi la liberté de penser, d'expression (...) qui ont été atteintes", a commencé par déclarer le procureur général du Parquet national antiterroriste (Pnat). Dans une conférence de presse d'une dizaine de minutes, Jean-François Ricard a détaillé le déroulement des faits qui ont conduit à la décapitation de Samuel Paty, professeur d'histoire-géo au collège du Bois d'Aulne, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines). Franceinfo vous résume ce qu'il faut retenir de cette intervention.

Le déroulement des faits

Le magistrat est d'abord revenu sur le déroulement des faits, qui démontre un acte terroriste prémédité. Les policiers ont ainsi retrouvé dans le téléphone de l'assaillant son texte de revendication ainsi que la photographie de la victime qui s'est retrouvée par la suite sur les réseaux sociaux. "Selon les premiers témoignages, l'auteur des faits se trouvait devant le collège dans l'après-midi et avait sollicité des élèves afin qu'ils lui désignent la future victime", a détaillé Jean-François Ricard. 

A 17h11, vendredi, la police nationale a été appelée par la police municipale après la découverte d'un corps sur la voie publique, "rue du Buisson Moineau, à Eragny", a détaillé le procureur. La victime, un professeur de 47 ans, se trouvait sur le chemin entre son lieu de travail, le collège du Bois d'Aulne, et son domicile, lorsqu'il a été attaqué avec une arme blanche. "Il présentait de multiples plaies à la tête, aux membres supérieurs et à l'abdomen, et il avait été décapité", a décrit le procureur. Un second couteau d'une longueur totale d'environ 35 centimètres, "ensanglanté", a été retrouvé près du lieu du crime.

Un homme porteur d'une arme de poing est rapidement désigné comme l'auteur présumé des faits. "Les policiers nationaux ont identifié ce dernier à quelques centaines de mètres de là", a expliqué le procureur. "A leur vue, l'individu courait dans leur direction, en tirant à cinq reprises (…) Trois des policiers ripostaient, ce qui entraînait la chute de l'assaillant. Alors qu'il tentait de se relever et de donner des coups de couteau aux policiers, il a été neutralisé." Le corps de l'assaillant présente neuf impacts de balles. "Un couteau de type poignard, une arme de poing de type airsoft et cinq cartouches de gaz, compatibles avec cette arme, ont été saisis", a ajouté le procureur.

Le profil du terroriste

Le procureur a également donné quelques éléments sur le profil de l'assaillant. Ce dernier, un Russe d'origine tchétchène, est né le 12 mars 2002 à Moscou. Il bénéficiait du statut de réfugié et était inconnu des services de renseignement. Il possédait un titre de séjour délivré le 4 mars dernier. Il demeurait à Evreux, dans l'Eure. Selon le procureur, il n'avait jamais été condamné par la justice, mais il était connu pour des dégradations de biens publics et des violences en réunion, alors qu'il était encore mineur.

Le tueur a ensuite revendiqué son crime sur les réseaux sociaux. Sur un compte Twitter appartenant à l'auteur des faits, une photo de la victime a été publiée avec le texte suivant, cité par Jean-François Ricard : "De Abdullah, le serviteur d'Allah, à Macron, le dirigeant des infidèles : j'ai exécuté un de tes chiens de l'enfer qui a osé rabaisser Muhammad, calme ses semblables avant que l'on ne vous inflige un dur châtiment." 

Le contexte tendu autour d'un cours d'éducation civique

Le procureur est revenu sur le contexte du cours donné par Samuel Paty sur la liberté d'expression, qui s'inscrivait dans le cadre du programme de l'Education nationale de quatrième. "Un débat avait été organisé autour de la publication des caricatures de Mahomet par le journal Charlie Hebdo et de l'opportunité de leur publication, a détaillé le procureur. Dès le 7 octobre au soir, le père d'une des élèves publiait sur son compte Facebook un récit des faits faisant état de la diffusion d'une image du prophète nu et un appel à la mobilisation contre l'enseignant en vue de son exclusion."

Le père de cette élève mentionnait son propre numéro de téléphone et demandait à ses lecteurs d'écrire aux diverses autorités de l'Etat pour faire pression. "Le 8 octobre, en fin de matinée, le père de l'élève, accompagné d'un second individu, (…) ont été reçus par la principale de l'établissement, poursuit Jean-François Ricard. Les deux hommes exigeaient avec virulence le renvoi du professeur, sous peine de mobilisation et de manifestation."

Le même jour, en soirée, le même parent d'élève publiait une vidéo accompagnée d'un texte sur son compte Facebook dans lequel il désignait nommément le professeur, donnait l'adresse du collège et incitait à 'dire stop'.Jean-François Ricard, procureur antiterroristelors d'une conférence de presse

Le père s'est ensuite rendu au commissariat de Conflans-Sainte-Honorine, accompagné de sa fille, pour porter plainte pour "diffusion d'image pornographique". L'élève a indiqué que l'enseignant, préalablement à son exposé, avait demandé aux élèves musulmans de lever la main et de sortir. Cette version sera contestée formellement par Samuel Paty devant les policiers. Ce dernier dit avoir en revanche proposé à ses élèves de ne pas regarder les dessins, "dans l'hypothèse où ils auraient pu être heurtés", rapporte le procureur. L'enseignant a d'ailleurs déposé plainte pour "diffamation publique".

Le professeur a remis une copie de son cours aux policiers. "Le support [de cours] (...) montrait à titre d'exemple deux des caricatures publiées par Charlie Hebdo, a expliqué Jean-François Ricard. Il s'agissait, pour la première, de la une au lendemain de l'attentat du 7 janvier 2015 et, pour la seconde, d'un dessin représentant le prophète nu et accroupi, légendé : 'Mahomet, une étoile est née'."

Le 12 octobre, une nouvelle vidéo de 10 minutes est mise en ligne. Le père de l'élève y relate à nouveau sa version des faits, et sa fille est interrogée par un autre homme à propos du déroulé du cours. "Une tierce personne précisait [dans cette vidéo] que le président Macron avait attisé la haine des musulmans. Il demandait l'exclusion de l'enseignant et menaçait de manifester devant le collège et l'inspection académique." Selon le procureur, cet homme est le second individu qui a été reçu par la principale du collège le 8 octobre.

Le profil des personnes en garde à vue

Neuf personnes sont actuellement en garde à vue dans cette enquête menée par le Parquet national antiterroriste pour les chefs d'"assassinat en relation avec une entreprise terroriste" et d'"association de malfaiteurs en vue de commettre des crimes d'atteinte aux personnes". Jean-François Ricard a précisé les profils de ces personnes. Quatre d'entre elles, de "l'entourage familial direct de l'auteur des faits", ont été placées en garde à vue dès vendredi soir. Deux autres personnes se sont présentées "de façon spontanée" en fin de soirée à la police et ont indiqué avoir été en contact avec l'assaillant peu avant les faits.

Le père qui avait déposé plainte a été interpellé samedi matin et se trouve toujours en garde à vue. Le procureur a précisé que la demi-sœur de cet homme avait rejoint l'Etat islamique en 2014 en Syrie et qu'elle faisait l'objet d'un mandat de recherche par un juge antiterroriste. Enfin, un homme apparaissant sur la vidéo publiée le 12 octobre et qui avait accompagné ce père au collège, ainsi que sa compagne, ont été interpellés à Evry (Essonne) et placés en garde à vue samedi matin. Ce militant islamiste très actifAbdelhakim Sefrioui, est connu des services de renseignement. Les investigations vont tâcher désormais de déterminer les responsabilités de chacun.