Témoignages Attentats du 13-Novembre : cinq ans après l'assaut du Raid à Saint-Denis, les sinistrés attendent le statut de victime du terrorisme

Article rédigé par
Charles-Edouard Ama Koffi - franceinfo
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Temps de lecture : 8 min.
Le 48 rue de la République à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 11 novembre 2020. (CHARLES-EDOUARD AMA KOFFI / FRANCEINFO)

Cinq ans après l'assaut du Raid dans leur immeuble, la totalité des habitants du 48 rue de la République, à Saint-Denis, ont été relogés. Ils n'ont en revanche toujours pas le statut de victime du terrorisme, malgré leurs demandes répétées.

"Pour moi, le 18 novembre, c'est une date mémorielle. C'est le jour où j'ai échappé à la mort." Ce jour-là en 2015, Lassina Traoré-Tagara, quinquagénaire burkinabé, a appris que ses voisins du dessous étaient des terroristes. Devant son ancien immeuble, à l'angle de la rue Corbillon et de la rue de République, il mime la dernière fois qu'il est entré dans son appartement, le 17 novembre 2015, quelques heures avant l'assaut du Raid qui a mené à la mort d'Abdelhamid Abaaoud, cerveau présumé des attentats du 13-Novembre, de sa cousine Hasna Aït Boulahcen et de Chakib Akrouh, leur complice.

"Ce sont eux qui m'ont ouvert", se souvient-il. En face de lui, Abdelhamid Abaaoud et Chakib Akrouh. "Je me suis dit que c'était bizarre, parce que je ne les avais jamais vus. Je les appelais 'les étrangers'", sourit-il nerveusement. Le matin du 18 novembre 2015, aux alentours de 4h30, il est réveillé par une détonation. Croyant à une explosion de gaz, il sort de chez lui, pieds nus et en pyjama, croisant les projecteurs du Raid sur le palier de sa porte. Il est alors exfiltré plusieurs rues plus loin par les forces de l'ordre.

Ce matin-là la vie s'est figée au 48 rue de la République. L'immeuble du centre-ville de Saint-Denis porte encore les stigmates de l'une des plus spectaculaires opérations de l'histoire du Raid. Des planches et des plaques de métal barrent les fenêtres, des vitres brisées n'ont pas été remplacées et des stores restent à moitié descendus.

"Ma vie est en train de reprendre à zéro"

Sur les quelque 48 ménages qui habitaient l'immeuble, trois n'ont toujours pas de logement stable, selon le décompte de la mairie. Ces familles sont hébergées dans des maisons-relais au loyer quasi nul. Les 23 sans-papiers que comptait l'immeuble ont tous obtenu un titre de séjour, renouvelable tous les ans. Plusieurs d'entre eux ont vécu des mois, voire plusieurs années dans des hôtels avant de trouver une situation pérenne.

C'est le cas de Lassina Traoré-Tagara. "Ça a été un long parcours", confie-t-il. Arrivé en France en 2010, ce musicien ambitieux avait l'espoir de vivre de sa passion. En attendant d'accomplir son rêve, il était sans-papiers et faisait la plonge dans des restaurants ou de la manutention dans des garages. Après l'assaut, il a passé plusieurs diplômes pour finalement devenir aide-foreur sur le chantier du futur Pôle des métiers d'arts Chanel à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Depuis le mois de mars 2019, il habite dans un T2 à Stains, à quelques kilomètres de son lieu de travail. Entre temps, il a connu la faim et la honte.

Lassina Traoré-Tagara, devant l'entrée de son ancien immeuble à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 11 novembre 2020.  (CHARLES-EDOUARD AMA KOFFI / FRANCEINFO)

Après les premiers jours passés dans le gymnase Maurice-Baquet à Saint-Denis, avec ses voisins du 48, lui et quelques locataires célibataires sont logés dans un hôtel du centre-ville. "Certains disaient qu'on était bien parce qu'on était à l'hôtel", raconte-t-il. Pour lui, c'est la désillusion.

"Dans mon appartement, mon frigo était tout le temps plein, mais à l'hôtel on n'avait rien ! Les draps ne se mangent pas. On préférait retourner au gymnase où la Croix-Rouge nous donnait à manger."

Lassina Traoré-Tagara

à franceinfo

Certains jours, il n'a que de l'eau à se mettre dans l'estomac. Même "un café était devenu un luxe". Parfois, il arrivait qu'on me reconnaisse dans le métro et que des gens me donnent un peu d'argent. Je ne voulais même pas accepter parce que j'avais honte de moi, c'était très difficile…" Aujourd'hui, "ça va mieux", tandis que sa vie "est seulement en train de reprendre à zéro". Lassina n'a jamais pu remettre les pieds dans son ancien appartement ni récupérer ses affaires. L'immeuble est condamné par un arrêté de péril pour insalubrité.

"On se fait spolier gentiment"

Le syndicat des copropriétaires de l'immeuble regrette cette situation et met en cause la Sorêqa, un aménageur public qui travaille avec la mairie. "La Sorêqa a racheté l'immeuble pour 1 700 euros le mètre carré. Il faut voir combien il coûte en réalité", grince Florian Tosoni, l'avocat du syndicat de copropriétaires. A Saint-Denis, le mètre carré pour un appartement est évalué autour de 3 900 euros. A cette adresse, il tombe toutefois à 2 500 euros.

"L'immeuble n'est pas un repaire de brigands comme on a pu l'entendre", poursuit Florian Tosoni. "Ce n'était pas Versailles, mais ce n'était pas un taudis non plus", appuie un propriétaire, qui souhaite garder l'anonymat. "Il y avait trois ou quatre squats sur la quarantaine de lots", selon lui. Aujourd'hui, les copropriétaires s'acquittent encore de charges pour cet immeuble dans lequel ils ne peuvent plus mettre un pied. "On continue à payer des charges de copropriété et on nous envoie tous les ans la taxe foncière, assure le propriétaire à franceinfo. Il affirme en outre que les planches qui barrent les fenêtres leur ont été facturées.

"On sait qu'on va obtenir une indemnisation mais c'est comme si on vous donne une bouée alors que vous êtes déjà noyé, ça ne sert à rien."

un propriétaire du 48 rue de la République

à franceinfo

Avec l'arrivée du village olympique dans la ville en 2024, le propriétaire estime que l'immeuble, au pied de la basilique Saint-Denis et à quelques enjambées du Stade de France, possède plusieurs atouts, qui intéressent la mairie. Pour lui, une plus-value immobilière est en train de se faire sur leurs dos. "On se fait spolier gentiment", soupçonne-t-il.

La mairie confirme l'opération. "Les copropriétaires ont été expropriés", assume Katy Bontinck, première adjointe au maire PS de Saint-Denis. "C'est une procédure entamée depuis fin 2018 avec Sorêqa en lien avec la Ville pour traiter l'habitat indigne", justifie-t-elle. La Sorêqa rachète l'immeuble "à l'amiable, lot par lot". Quand la Sorêqa "sera propriétaire dans quelques mois, on pourra lancer la démolition et reconstruction d'un nouveau programme immobilier", déroule l'adjointe. Projet qui pourrait voir le jour "mi 2023".

Assignation en justice contre l'Etat

En attendant, Florian Tosoni espère que les copropriétaires pourront bientôt bénéficier d'une indemnisation pour le préjudice subi, reconnu en 2016. Ils réclament "environ 500 à 600 000 euros TTC pour les parties privatives et communes", mais le premier rapport d'expert mandaté par la chancellerie "avait oublié d'inclure la TVA". "Et encore, je ne parle que du préjudice matériel et pas du préjudice moral", ajoute-t-il. Très peu d'occupants ont été indemnisés à ce titre.

Parmi eux, la famille qui habitait au 3e étage, en face de l'appartement occupé par Abaaoud. Claudette Eleini qui représente la famille a obtenu "une indemnisation du préjudice psychologique environ trois ans après les faits". Ce foyer, composé d'un couple avec un enfant et une grand-mère, "a accepté une provision de 5 000 euros, il y a un an, pour le petit de 5 ans à l'époque", explique l'avocate. "Si nous l'avions obtenu dès le début", l'argent aurait pu financer un suivi psychologique pour l'enfant, traumatisé. "Il dort toutes les nuits avec sa grand-mère, il fait encore pipi au lit…", souffle Claudette Eleini.

Le combat judiciaire de la famille n'est pas terminé. Désormais locataire, toujours à Saint-Denis, le ménage espère obtenir la prise en charge de ses loyers. "Je viens de lancer une assignation à l'Etat pour prise en charge des loyers que mes clients payent depuis mars 2016 et privation de jouissance de leur appartement et de leurs effets personnels", explique Claudette Eleini. Elle estime que ses clients ont perdu plus de 160 000 euros dans cette affaire. Contacté par franceinfo, le ministère de la Justice confirme cette assignation, mais refuse de la commenter. 

"Ils ont vécu deux heures de champs de bataille"

Malgré leurs fortunes diverses, les habitants ont en commun de vouloir être reconnus comme des victimes du terrorisme. Cela fait même partie des réclamations portées par l'association des sinistrés depuis novembre 2015. "Nous demandions la régularisation des sans-papiers de l'immeuble, le relogement de l'ensemble des habitants et la reconnaissance du statut de victime du terrorisme", égrène Marie Huiban, militante du Droit au logement (DAL), qui a œuvré à la création d'un collectif.

"On a fait passer les habitants pour des squatteurs (...) Cinq habitants ont été interrogés par la cellule antiterroriste pendant 24 heures, alors qu'ils n'avaient rien à voir là-dedans. Certains sont sortis de chez eux nus pour être interrogés et ils n'ont pas eu le droit à des excuses."

Marie Huiban

à franceinfo

La question des victimes collatérales du terrorisme n'est "pas prise en compte", selon Marie Huiban. "Ils ont vécu deux heures de champs de bataille avec des tirs au-dessus de leurs têtes, quand même. Il ne serait pas trop tard pour leur accorder le statut de victime du terrorisme."

Contactée par franceinfo, Emmanuelle Masson, porte-parole du ministère de la Justice, a précisé que "les personnes résidant dans l’immeuble ne sont pas considérées comme des victimes du terrorisme au sens de la loi". Pour autant, le ministère estime que "cela n’a pas empêché la prise en compte de leurs préjudices au titre de la mise en cause de la responsabilité de l’Etat et une procédure d’indemnisation amiable a été menée. (...) Si le statut de victime du terrorisme n’a pas été reconnu à ces personnes par les juridictions, cela ne les a pas privées de bénéficier de l’accompagnement que la justice propose aux victimes de droit commun."

"Oui, on veut toujours obtenir ce statut, acquiesce Lassina. C'était des terroristes recherchés sur le plan international ! La reconnaissance de l'intervention de police de l'Etat, ce n'est pas assez fort. Comme c'est à Saint-Denis, ils se disent que c'est des immigrés, déplore-t-il. Vous pensez que si ça s'était passé à Paris, cela aurait été pareil ?"

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