"Une cicatrice que je garderai à vie" : au procès des attentats du 13-Novembre, "Sonia" raconte comment elle a dénoncé Abdelhamid Abaaoud

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La cour d'assises spéciale de Paris entend le témoignage de "Sonia", au procès des attentats du 13 novembre 2015, le 8 avril 2022. (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCE TELEVISIONS)

Cette femme a permis en 2015 à la police de localiser le coordinateur des attaques menées à Paris et à Saint-Denis. Son témoignage était très attendu.

Une voix modifiée, une silhouette sombre floutée, un prénom d'emprunt... La femme qui a dénoncé Abdelhamid Abaaoud, le coordinateur des attentats du 13-Novembre, a témoigné, vendredi 8 avril, devant la cour d'assises spéciale de Paris, avec toutes les précautions de mise pour préserver son anonymat. Témoin-clé de l'enquête, la première de France à être protégée par décret, "Sonia", comme nous l'appellerons, a raconté sa rencontre avec le terroriste et sa décision de prévenir la police par la suite. Un "sacrifice" qui a fait basculer sa vie, ainsi que celle de ses enfants et de son compagnon, mais qu'elle ne regrette pas. "Je préfère donner ma vie que de cautionner la mort d'autres personnes", a lâché cette femme de 48 ans, au 109e jour d'audience.

Sonia a commencé par se replonger dans la funeste soirée du 13 novembre 2015. Comme de nombreux Français, elle regarde, dans son appartement en Seine-Saint-Denis, le match amical de football entre la France et l'Allemagne, qui a lieu au Stade de France. Trois terroristes se font exploser autour de l'enceinte, mais le match n'est pas interrompu. Soudain un message s'affiche sur l'écran : il alerte sur les attentats qui sont en cours. Sonia voit alors Hasna Aït Boulahcene, une jeune femme de 26 ans à la dérive que cette bénévole héberge pour lui "redonner une seconde chance", passer devant la télévision "en rigolant, en disant que c'était normal car c'étaient des mécréants".

Deux jours plus tard, Hasna, "surexcitée", reçoit un appel téléphonique et une adresse pour se rendre à un mystérieux rendez-vous. "Un monsieur lui demandait d'aller chercher son cousin de 17 ans qui avait des problèmes", rapporte Sonia à l'audience. En réalité, il s'agit d'Abdelhamid Abaaoud. Hasna lui saute dans les bras lorsqu'il sort d'un buisson près d'un talus, en contrebas de l'autoroute, à Aubervilliers. Puis il se dirige vers Sonia, qui a accompagné la jeune femme. "Il est arrivé, il m'a serré la main, il s'est présenté", se remémore-t-elle. D'après son témoignage, elle fait vite le rapprochement. 

"Je lui ai dit : 'Est-ce que vous avez participé aux attentats ?' Il m'a dit : 'Oui, les terrasses c'est moi.' Je me suis figée. J'avais envie de me couper la main."

Sonia, témoin

lors de l'audience

Sonia engage la conversation et tente de convaincre Abdelhamid Abaaoud "qu’il a tué des innocents, que l'islam, ce n'est pas ça". "Il m'a dit qu'on était des morceaux de pain blanc, qu'il veut nous faire sauter le matin quand il se lève." Le coordinateur des attentats des terrasses et du Bataclan la menace de représailles si elle dit quelque chose.

"J'ai très bien reconnu Abaaoud"

"Toute la nuit, on n'a pas dormi", poursuit Sonia. Sa voix modifiée, aux accents métalliques de robot, résonne dans la salle. Sa silhouette sombre, en double, bouge légèrement sur l'écran. Elle raconte sa décision d'appeler le numéro vert dédié aux attentats. "J'ai expliqué qui j'avais vu. On ne m'a pas crue. J'ai été menaçante, j'ai insisté", relate-t-elle.

Finalement, elle est entendue par les enquêteurs de la Sous-direction antiterroriste (Sdat) et leur donne un détail décisif. "On m'a demandé si quelque chose m'avait marquée. J'ai dit : 'Oui, ses baskets orange'. On m'a amené une planche photos. J'ai très bien reconnu Abaaoud", explique Sonia. Cette paire de baskets orange fluo est loin d'être anodine : ce sont les chaussures que porte Abdelhamid Abaaoud sur les images de vidéosurveillance du métro, le 13 novembre 2015, alors qu'il vient de participer aux attaques sur les terrasses parisiennes. Elles seront retrouvées cinq jours plus tard, lors de l'assaut du Raid dans un immeuble à Saint-Denis où s'était réfugié le chef des commandos. 

Une "planque" que les enquêteurs localisent grâce à Sonia. Cette dernière réussit à convaincre Hasna Aït Boulahcene de lui donner l'adresse. "Le monsieur de la Sdat m'a dit d'aller chercher une bouteille pour la faire parler et c'est vrai que ça a marché", dévoile Sonia, qui décrit Hasna comme une jeune femme "à l'histoire chaotique", qui "portait le niqab et en même temps buvait de l'alcool et fumait". L'anecdote fait sourire au milieu de son récit effarant. Car c'est aussi lors de cette conversation qu'Hasna révèle que son cousin prépare des attentats dans un centre commercial de La Défense (Hauts-de-Seine). Sonia tremble de peur, mais elle rappelle les enquêteurs : "Je dis à la Sdat : 'Ça va se passer très bientôt, c'est jeudi qu'ils vont attaquer'." "Votre geste a pu éviter d’autres attentats", salue le président de la cour d'assises spéciale. 

"Je me suis sentie sale"

Le ton est le même du côté des avocats des parties civiles, qui la félicitent pour son courage. Mais la témoin apparaît comme une femme meurtrie. Alors que Samia Maktouf, avocate de plusieurs victimes des attentats, révèle que Sonia "s'est lavé les mains à l'eau de Javel" après sa rencontre avec Abdelhamid Abaaoud, cette dernière confie encore reproduire ce geste. "Je me suis sentie trahie, je me suis sentie sale. Vous savez, quand vous serrez les mains d'un assassin… C'est comme si c'était moi qui avais tué ces innocents, c'était une honte, une cicatrice que je garderai à vie", souffle-t-elle.

Bien que suivie par une professionnelle de santé, Sonia témoigne de la difficulté à mener une vie normale. Elle évoque des insomnies et le souvenir douloureux des attentats, ravivé chaque année. 

"Ma psychiatre me fait prendre conscience que je suis victime aussi, mais je ne veux pas être victime, je ne veux pas prendre la place des victimes."

Sonia, témoin

lors de l'audience

Les victimes tiennent pourtant à rendre hommage à cette femme. A la fin de son témoignage, quelques applaudissements retentissent du côté des parties civiles. "Ce n'est pas l'endroit pour se manifester", les reprend le président de la cour d'assises spéciale de Paris. Le calme revenu, il suspend l'audience.

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