Procès du 13-Novembre : le journal de bord d'un ex-otage du Bataclan, semaine 3

Article rédigé par
David Fritz-Goeppinger - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 13 min.
Le Palais de justice de Paris, lors du procès des attentats du 13-Novembre. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

David Fritz-Goeppinger fait partie de la douzaine de personnes prises en otage par les terroristes au Bataclan. Photographe, il tient son journal de bord pendant toute la durée du procès des attentats du 13-Novembre.

Le 13 novembre 2015, David Fritz-Goeppinger est au Bataclan lorsque la salle de concert est attaquée par trois hommes, armés de fusils d'assaut et de ceintures explosives. "Plus jamais de ma vie je n'oublierai ces visages", confie David. Pris en otage pendant deux heures et demie, il pense à chaque minute que son heure est venue. Jusqu'à l'assaut des policiers de la BRI. Cette nuit-là, les attaques coordonnées sur le Stade de France, des terrasses du 10e et 11e arrondissement de Paris et le Bataclan, font 130 morts, dont 90 dans la salle de concert, et plus de 400 blessés. Près de six ans plus tard, c'est le procès de ces attentats qui se tient à Paris. David Fritz-Goeppinger, aujourd'hui photographe, a accepté de partager via ce journal de bord son ressenti, en image et à l'écrit, durant les longs mois que va durer le procès historique de ces attentats du 13-Novembre qui ont marqué la France. Voici son récit de la troisième semaine.

>> Le journal de la deuxième semaine

>> Le journal de la quatrième semaine


Per Verbum, Per Gladium

Christophe Molmy, chef de la Brigade de recherche et d'intervention (BRI) de Paris au moment des attentats du 13-Novembre, le 22 septembre 2021 au Palais de justice.  (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

Mercredi 22 septembre. Aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres, puisque les deux témoins qui doivent se présenter à la barre sont deux personnes qui ont changé notre trajectoire le soir de l’attentat.

Pas un jour comme les autres aussi parce que je suis avec les "potages" [contraction de "pote" et "otage"] : à mes côtés, Stéphane, sa compagne et ses deux filles, ainsi que Sébastien, Marie, Grégory et Caroline. Nous nous sommes rassemblés pour soutenir l’ancien commissaire divisionnaire de la BRI, Christophe Molmy, qui dépose en seconde partie d’après-midi. À la barre, s’avance le commissaire de la BAC75N (Brigade anticriminalité du Nord de Paris). Lorsqu’il commence à témoigner, sa pudeur et son humanité inondent la salle. Un silence profond baigne le prétoire dans une atmosphère singulière. Ma première rencontre avec le commissaire date du 13 novembre 2015. C’est le premier policier à entrer dans la salle de concert. C’est son chauffeur et lui qui ont neutralisé, sur scène, un des trois terroristes. Cette action, décisive, fait totalement basculer le début de la prise d’otage : c’est ce qui pousse les terroristes à se retrancher avec nous dans le “couloir”, au premier étage.

À vrai dire, je suis admiratif de la combativité dont il a fait preuve. Ne l’ayant jamais vu, je me suis toujours imaginé un colosse, mais c’est un homme aux cheveux poivre et sel, qui se tient droit et porte un costume gris foncé accompagné d’une cravate, qui dépose. Je bois ses paroles et note compulsivement sa déposition dans mon carnet marron. Toujours avec humilité, il conclut son témoignage en lâchant dans un souffle : "Et puis, on a essayé de revivre comme avant."

L’exposé du commissaire fut dense et impressionnant au point que je quitte la salle pour commencer à écrire ce billet. Ces dernières paroles m’ont rappelé à quel point chaque personne qui a vu l’intérieur du Bataclan a été marquée et déformée. Les mois qui ont suivi l’attentat n'ont été, pour moi, qu’une quête des traces d’une existence qui n’était plus. Mais je me devais d’en trouver de nouvelles, celle d’une vie que je n’ai pas demandé à vivre. Celle d’un homme dont les souvenirs étaient restés coincés au 13 novembre 2015. Aujourd’hui encore, je me lève tous les jours en repensant à ma vie d’avant.

Après une interruption de séance, Christophe Molmy se présente face à la cour. Je reconnais bien son intonation et sa maîtrise. Il commence un long exposé sur l’histoire de la BRI avec des dates clés et des références à d’autres services de police. Son exposé est riche d’informations très précises concernant l’opération au Bataclan. J’observe au loin les doigts des journalistes taper frénétiquement sur leurs claviers. Sur la toile de projection de la salle d’audience sont projetés des graphiques, des schémas et des reconstitutions 3D du Bataclan. Son récit se précise sur le couloir, notre couloir. Quand, sur la slide suivante, deux photos de celui-ci apparaissent. Ce si petit couloir, qui a vu nombre d’artistes, d’ingénieurs du son, de fans et autres scènes de vie d’une salle de concert. Ce si petit couloir qui aurait pu être la fin. Même si je connais le lieu, revoir l’étroitesse familière de cette minuscule coursive de service me renvoie directement à l’attentat. Nous accueillons, les potages et moi, ces deux images comme un réel soulagement. J’ai l’impression qu’enfin, après avoir attendu six années, le monde voit. Nous devons la vie à ces deux hommes et leurs brigades. La dernière image de la présentation étant la cocarde de la BRI et son historique gargouille, c’est elle qui accompagnera le commissaire Molmy jusqu’à la fin de sa déposition. Flottant telle une bannière guerrière, les mots de la devise de la brigade n’ont jamais eu autant de sens qu’aujourd’hui : Per Verbum, Per Gladium.*

Il commence à faire frais lorsque nous sortons du Palais. Je retrouve quelques amis journalistes et parties civiles. Derrière les portes vitrées de l’entrée du Palais, je vois la silhouette de Christophe Molmy apparaître, je lui propose un portrait, il accepte.

Aujourd’hui n’est définitivement pas un jour comme les autres.

*Par le verbe, par l'épée.


La manifestation de la vérité

Rue de Harlay, sur l'île de la Cité, où se situe le Palais de justice de Paris. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

Vendredi 24 septembre. À mon arrivée rue du Harlay, je m'arrête un instant pour photographier la plaque de la rue. Combien de fois suis-je passé ici ces six dernières années ? Aujourd'hui et après deux experts, ce sera au tour de Sdat99* de reprendre sa place face à la cour pour exposer le volet des revendications après les attentats du 13 novembre.

En imaginant ce qu'allait être ce procès, j'avais beaucoup de mal à trouver quelles étaient mes attentes exactes. Je me demandais même si j'allais avoir quelques réponses, ou si, à l'inverse, cela pouvait générer de nouvelles questions.

Douze jours d'audience et je n'ai jamais autant appris de la procédure. Après l'écriture et la publication de mon livre, des détails de l'attentat ont lentement commencé à dériver vers un autre pan de ma mémoire, un pan moins vivant, plus inerte. Alors, pour mieux me souvenir, je note, je dessine et rature mon carnet, quitte à déchirer des pages, car je ne veux pas oublier ces moments clés de ma reconstruction et de l'expression de la justice. Certains détails qui étaient profondément enfouis dans ma mémoire refont surface et questionnent des éléments exposés par certains dépositaires. Comme cette image, qui peut sembler inintéressante mais qui me suit depuis l'attentat : les chargeurs étaient-ils bien scotchés entre eux ? Ou bien : qu'étaient ces fils et morceaux de plastique que je sentais entre mes doigts après l'explosion dans le couloir ? Les gilets étaient-ils jaune ? Ces exemples sont constitutifs de la mémoire de “mon” événement traumatique. Ce sont eux qui, in fine, existeront dans la manifestation la plus violente de celui-ci : le syndrome stress post-traumatique. Le SSPT (ou PTSD en anglais pour post-traumatic stress-disorder) est une sorte de déformation de la réalité à cause de l'événement traumatique, celui-ci s'invitant dans votre vie quotidienne avec différents symptômes : flashs, reviviscences, insomnies, cauchemars, anxiété aiguë, attaques de panique…

L'une des trois auditions d'aujourd'hui est celle d'un expert en explosifs. Il vient parler des constatations sur les gilets portés par les terroristes sur les différents sites d'attentat. Derrière le président sont projetées les images de différents éléments plastiques qui semblent informes, mais l'expert les a tous identifiés. Diapositive après diapositive, il continue son rapport. Jusqu'à la projection d'une série de trois photos, dont une qui a davantage attiré mon attention. Sur la photo apparaissent des morceaux de plastique sur un sol foncé et peint, ainsi qu'un nœud de fils fondus avec en commentaire : Bataclan.

J'ai, au fur et à mesure des années, tenté de comprendre et de trouver des réponses à travers le prisme de l'enquête et des témoignages d'autres victimes pour compléter mon propre schéma mémoriel. Mais la trame absolue de l'événement est pratiquement impossible à reconstruire, en grande partie à cause du stress que le cerveau a subi durant l'attentat. Un des seuls moyens d'y avoir accès d'une façon pratiquement intacte est de se pencher sur la procédure et ses constatations.

Je regarde l'heure sur mon téléphone, il est temps de quitter la salle d'audience et Sdat99 pour aujourd'hui. Je descends les marches du Palais en ayant conscience que derrière moi se déroule sans doute l'épisode le plus important de ces six dernières années, celui de la manifestation de la vérité.
*Lire semaine 1, lundi 13 septembre.


Mes cahiers V-13

Chacune des photographies de David Fritz-Goeppinger est prise avec son téléphone portable. Des portraits "simples, face caméra, comme lorsque l’on rencontre quelqu’un dans la vraie vie". (SOPHIE PARMENTIER / RADIO FRANCE)

Lundi 27 septembre. J'étais ce matin dans les locaux de franceinfo pour répondre à une interview sur le journal de bord pour le podcast d'information "Le Quart d'Heure" présenté par Céline Asselot. Parler du journal et de mes motivations à écrire celui-ci m'a donné envie de présenter mon travail plus en détail.

Ma trajectoire professionnelle dans la photographie démarre en 2009 dans le 15e arrondissement de Paris, au Lycée Brassaï. Même si l'envie de faire de la photographie mon métier date de bien avant, c'est la rencontre avec cette préparation professionnelle qui m'a donné le goût de l'image. Plus tard, ayant abandonné le rêve d'être photographe, ma vie prend une tournure différente : je serai barman jusqu'aux attentats du 13-Novembre. Après le 13 et malgré mes essais pour reprendre une "vie normale", passer derrière le comptoir du bar est devenu impossible. Je cesse toute activité jusqu'en 2018, année de changement pour moi : je redeviens photographe.  

Depuis l'attentat, l'envie de témoigner, de raconter et d'expliquer ne m'a jamais quitté. À tel point qu'il y a un an, j'ai publié un livre dans lequel je raconte ma soirée du 13 novembre 2015, mais surtout l'après. C'est en publiant mon livre que je découvre que l'écriture est pour moi le meilleur moyen pour prendre les rênes de l'événement et de ma vie. Même si le procès restait un horizon abstrait, je ne voulais pas subir les neuf mois d'audience, je voulais agir. En vacances à la montagne en janvier dernier quand Gaële Joly,  journaliste au service police/justice de franceinfo m'envoie un message sur Twitter : [...] "On pourrait parler éventuellement d'une collaboration…" L'ébauche du journal de bord naît quelques semaines après.

Alors, comment raconter des moments aussi intimes et importants pour moi ? Comment rapporter ma propre vision, mon propre angle de caméra du procès ?  

Dans mes articles, la photographie fait la moitié du travail. Chacune est prise avec mon téléphone portable, celui-ci m'accompagne partout et c'est un réel allié dans des cadres très sécurisés comme celui du Palais. Mes portraits sont simples, face caméra, comme lorsque l'on rencontre quelqu'un dans la vraie vie : sans fioritures ni apparat. Mon intention est de créer une réelle rencontre entre les lecteurs et chaque sujet. Sophie par exemple, sur l'article du 15 septembre, a naturellement pris la pose et personne ne pourrait se douter de son parcours depuis l'attentat. Mais derrière ces sourires, ces poses, ces attitudes, se trouvent des personnes avec des destins marqués par le 13-Novembre.

Ainsi, je pourrais dire que le texte remplit la seconde partie du travail, plus introspective et donne un extrait plus profond de ma lecture de l'événement qu'est le procès des attentats du 13 novembre. J'essaye tant bien que mal de trouver les mots justes qui décrivent au mieux ma journée, mes émotions et mes rencontres. Des mots justes qui témoignent des évolutions quotidiennes du procès. Je m'efforce, dans chaque "billet" de mon journal d'emmener les lecteurs avec moi à travers mes journées au Palais et de proposer un point de vue plus humain, moins journalistique. Je ne suis expert ni en affaires terroristes ni en justice. Juste un homme marqué qui écrit et photographie ce qu'il voit.

Demain commence un moment clé du procès, les premières dépositions de parties civiles victimes des attentats du 13 novembre 2015. Je serai, comme les autres jours, présent au fond de la salle à gratter mon carnet marron.


L'absence

Sophie Dias, la fille de Manuel Dias, seule victime décédée au Stade de France le 13 novembre 2015, tué par la ceinture explosive d'un kamikaze. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER)

Mardi 28 septembre. Voilà plusieurs jours que le procès a commencé. Plusieurs jours où les différents dépositaires se sont succédé à la barre, face à la cour. L'interruption de trois jours semble avoir duré une éternité mais je reprends vite mes repères. J'arrive pile à l'heure pour le début des débats du jour, je m'installe à ma place, c'est-à-dire au fond, rangée de droite.

La journée d'aujourd'hui marque un tournant dans le procès, puisque les premières parties civiles victimes des attentats vont enfin déposer. Le Président a décidé qu'elles se feront dans l'ordre de chaque site d'attentat. Ce sont une partie des gardes républicains présents aux abords du Stade de France qui déposeront les premiers. Ils sont là pour raconter leur soirée du 13 novembre et surtout tout ce qui a suivi. Certains témoignent en civil tandis que d'autres ont décidé de porter la tenue des gardes. Une silhouette m'interpelle plus que les autres. Je distingue, au niveau du col, sous la veste officielle d'un garde, le cordon vert des parties civiles. Comme si ce cordon était le symbole d'une fragilité dissimulée aux yeux du public. La totalité des gendarmes qui déposent racontent n'avoir eu aucun voir peu de soutien psychologique après le 13, tous, ont pleuré face à la cour en racontant l'après. En entendant leur témoignage, j'ai la même impression qu'avec mes proches. C'est la famille qui est le premier réceptacle, la première caisse de résonance de la douleur pour la victime. C'est la résonance de cette douleur qui ancrera le traumatisme dans la trajectoire de nos existences.

Peu de temps après, Sophie Dias s'approche du micro pour s'adresser à la cour. Elle est habillée en noir et porte de grandes lunettes avec un motif écaille de tortue. Elle est la fille de l'unique victime décédée de l'attentat du Stade de France, Manuel Dias. Pendant plusieurs minutes elle raconte "son 13 novembre", ses douleurs, comment elle a appris le décès de son père, comment aujourd'hui ils essayent, sa famille et elle, de continuer à vivre avec cette absence insupportable. Elle maîtrise son récit, elle ne flanche pas et laisse peu de pause malgré l'émotion. Du fond de la salle, je scrute les écrans et l'observe, elle est la porte-parole de la mémoire de sa famille et du traumatisme collectif qu'ils ont subi. Manuel Dias n'était pas le "passant" du Stade de France, c'était le papa d'une famille forte et unie. Parfois durant les longues séances je pense à ma famille, à mon épouse, à ceux qui aujourd'hui me renvoient vers l'avenir sans oublier la fracture que fut l'attentat dans notre vie. Entendre Sophie parler de son père me renvoit au mien, à ses bras qui m'ont accueilli le lendemain de l'attentat, à ses mains calleuses, à sa présence. Aujourd'hui Sophie a enfin pu raconter qui était son père, pour elle, pour eux, pour la justice.

Je la croise à sa sortie de la salle et lui propose un portrait, elle accepte. Derrière ce masque et ses lunettes, se cache la douleur d'un père qu'on a emporté mais aussi la détermination à faire entendre sa mémoire. Je quitte le Palais peu de temps après, en commençant mentalement l'écriture de ce billet tandis que l'audience se poursuit dans le prétoire.

David Fritz-Goeppinger. (FAO WARDSON)

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