"Des corps, des corps, des corps" : au procès des attentats du 13-Novembre, plongée dans "l'horreur" du Bataclan

Au huitième jour d'audience, la cour d'assises spéciale a procédé au récit à la fois froid et émouvant des premières constatations effectuées au Bataclan, où 90 personnes ont trouvé la mort le soir du 13 novembre 2015.

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Au procès du 13-Novembre, le 17 septembre 2021, des parties civiles écoutent un extrait d'un enregistrement sonore de l'attaque du Bataclan, où 90 personnes ont été tuées, le soir du 13 novembre 2015. (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCEINFO)

Attention : le contenu de cet article, qui évoque la tuerie du Bataclan le 13 novembre 2015, est susceptible de heurter votre sensibilité.

En ce huitième jour au procès du 13-Novembre, la salle d'audience est bondée. Remplie de journalistes, mais aussi et surtout de parties civiles, plus nombreuses que les jours précédents. Selon le parquet national antiterroriste, 141 d'entre elles sont venues assister, vendredi 17 septembre, au récit des premières constatations effectuées au Bataclan, où 90 personnes ont trouvé la mort le soir du 13 novembre 2015. L'audience s'annonce lourde, et la plupart des parties civiles présentes portent un tour de cou rouge, le code signifiant qu'elles ne souhaitent pas répondre aux questions de la presse.

"Vous allez être dans l'horreur pendant des heures"

C'est par un mot pour les parties civiles que le témoin qui s'avance à la barre, costume gris clair, crâne chauve, commence sa présentation. "Il va s'agir pour moi de répondre à [leurs] très nombreuses questions", expose Patrick Bourbotte. L'enquêteur de la brigade criminelle, chargé des constatations dans la salle de spectacle, ne cache pas sa "difficulté" à évoquer ces "événements tellement particuliers, hors-normes". "Le chaos, on peut en parler", raconte le témoin, déjà visiblement ému. Les policiers de son équipe, pourtant "habitués à des scènes macabres", sont "confrontés à des scènes qu'on a l'habitude de [ne] voir [qu']aux journaux télévisés et qui concernent d'autres pays", poursuit-il. 

"Il n'y a pas d'autres mots dans la langue française pour parler de [cette soirée] que la sidération."

Patrick Bourbotte, membre de la brigade criminelle

devant la cour d'assises spéciale

Ce soir-là, les policiers en charge des constatations arrivent sur place à 23 heures, mais leur travail ne débute réellement qu'à 5 heures du matin. La priorité est aux secours. Un membre de la BRI, mobilisée lors de l'assaut final, glisse à Patrick Bourbotte : "Bonne chance, vous allez être dans l'horreur pendant des heures."

Lorsque l'enquêteur pénètre dans la salle, "l'ambiance est saisissante, lugubre, froide". La hauteur du bâtiment lui donne "un aspect de cathédrale". Il progresse dans l'enceinte, marchant sur "du sang coagulé", près de "morceaux d'os", de téléphones qui vibrent, de sacs, "et des corps, des corps, des corps...". L'homme de 51 ans le répète à deux reprises : "On n'a jamais vu ça." 

Dix zones de constatations

A l'intérieur du Bataclan, les corps de 71 victimes. Quatorze autres gisent à l'extérieur, cinq personnes mourront à l'hôpital des suites de leurs blessures. Face à l'ampleur de la scène de crime, les enquêteurs procèdent aux constatations avec une méthodologie  qui "s'apparente à celle des crashs aériens". "Il s'agit de subdiviser un espace énorme en sous-zones", précise Patrick Bourbotte. Le Bataclan est ainsi divisé en 10 zones, de "A" à "J". Pendant de longues minutes, l'enquêteur revient sur chacune d'entre elles avec une précision clinique, plan de la salle à l'appui.

En zone J, située à l'étage du Bataclan, les enquêteurs retrouvent un dictaphone. On apprendra plus tard qu'il a capté l'intégralité de l'attaque. Un peu plus loin, dans la cage d'escalier, située en zone A, le corps du terroriste Foued Mohamed-Aggad, qui a déclenché son gilet explosif, et celui d'Ismaël Omar Mostefaï, tué par la déflagration. Le corps de ce dernier "est entier, mais n'est pas identifiable, car son visage est arraché au deux tiers", rapporte froidement le témoin.

Il poursuit son exposé par l'analyse de la scène du Bataclan, où le troisième assaillant a actionné sa ceinture explosive. L'enquêteur n'omet aucun détail des restes du corps du terroriste Samy Amimour retrouvés sur place. Jusqu'à évoquer sa "tête posée au fond à droite de la scène".

La zone "macabre" de la fosse

Aucune partie de la salle n'a échappé aux constatations, y compris les toits ou les combles au-dessus de la loge où des spectateurs avaient trouvé refuge lors de l'attaque. Patrick Bourbotte n'a eu qu'une "hantise" : "Passer à côté d'une victime blessée, qui se serait glissée dans un trou de souris" pour se cacher et y serait décédée.

Son récit est minutieux, terrifiant. Il le devient encore davantage lorsqu'il évoque le rez-de-chaussée du Bataclan, où 69 corps se trouvent. "Nous rentrons dans le vif du sujet", soupire-t-il. Le témoin se souvient de huit corps "enchevêtrés", saisis par la mort en même temps. Puis de cinq autres au niveau du bar. 

"On a l'impression d'une exécution individuelle de ces [cinq] victimes l'une après l'autre."

Patrick Bourbotte, enquêteur

devant la cour d'assises spéciale

Sa gorge semble se resserer lorsqu'il aborde les constatations dans la fosse de la salle, "la zone la plus macabre", où 44 corps de victimes sont retrouvés. Certaines ont été tuées par des coups de kalachnikovs tirés à courte distance. "On est sur des plaies délabrées, des crânes explosés, des visages méconnaissables", souffle l'enquêteur.

22 secondes qui paraissent une "éternité"

Patrick Barbotte en vient à aborder le "moment le plus difficile" de son témoignage : la diffusion d'un court extrait de l'enregistrement du dictaphone qui a capté l'attaque. La bande-son dure "22 secondes qui semblent une éternité, mais c'est nécessaire", justifie le policier. "Elle est indicative du côté brusque et de la barbarie de l'instant."

Avant l'écoute, certaines parties civiles quittent la salle d'audience, sur invitation de la cour. Un avocat rappelle le numéro de téléphone des psychologues disponibles pour celles qui suivent le procès via la web-radio. Un long silence gagne ensuite la salle, avant que ne retentissent les guitares rock des Eagles of Death Metal, rapidement coupées par les premiers tirs de kalachnikovs. L'enregistrement est d'une violence inouïe.

Dans une ambiance pesante, le témoin reprend fébrilement la parole. Du reste des 2h38 d'enregistrement, il ne lira que quelques extraits. Il rapporte les propos tenus par les trois assaillants, leurs revendications : "Vous bombardez nos frères en Syrie. Pourquoi on est ici nous ? On est venus ici pour vous faire la même chose."

Patrick Bourbotte achève sa présentation en projetant des photos panoramiques du Bataclan, prises après sa réfection. La salle est vide, mais sur chaque zone apparaît l'emplacement des victimes, matérialisées par des points bleus. Par la voix quelque peu hachée de l'enquêteur, les noms des victimes résonnent dans l'immense salle d'audience. "Je voudrais terminer en disant que je m'associe de tout cœur aux parties civiles et que je leur souhaite énormément de courage", conclut-il, les larmes aux yeux.

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