Attentats du 13-Novembre : pour Jean-Louis Périès, le président de la cour d'assises spéciale, un dernier procès aux enjeux immenses

Article rédigé par
(avec AFP) - Catherine Fournier
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Temps de lecture : 5 min.
Le président de la cour d'assises spéciale de Paris, Jean-Louis Périès, au deuxième jour du procès du 13 novembre 2015, le 9 septembre 2021. (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCEINFO)

Le magistrat de 65 ans achève sa carrière sur un rendez-vous judiciaire historique. Portrait. 

Pendant plusieurs heures, sa voix va retentir dans la gigantesque salle d'audience. Jean-Louis Périès, le président de la cour d'assises spéciale de Paris, va procéder à la lecture de son résumé du dossier des attentats du 13 novembre 2015, vendredi 10 septembre, au troisième jour du procès. Un million de pages, 540 tomes, qu'il faut synthétiser oralement devant l'assistance, avec l'aide de ses deux premiers assesseurs. Une "figure imposée" et un "premier vrai contact avec l'ensemble des parties", comme le résume pour franceinfo le magistrat Régis de Jorna, qui l'a précédé dans la présidence d'un grand procès en matière de terrorisme, celui des attentats de janvier 2015. 

"Une virgule qui est mal placée et tout le monde va l'entendre, comme une fausse note", poursuit le magistrat, qui connaît Jean-Louis Périès depuis les bancs de l'Ecole nationale de la magistrature (ENM), promotion 1978. Ce dernier, aujourd'hui âgé de 65 ans, baigne depuis sa tendre enfance dans le milieu judiciaire puisque son grand-père était greffier au tribunal de Foix (Ariège) et son père juge d'instruction, notamment de l'affaire Dominici, un triple meurtre qui a défrayé la chronique dans les années 1950 et reste un des grands mystères criminels du XXe siècle.

Celui qui a renvoyé les époux Tiberi en correctionnelle

A la sortie de l'ENM, Périès fils débute sa carrière comme juge à Aubagne (Bouches-du-Rhône) avant de rejoindre Marseille, où il a grandi et dont il a gardé un léger accent. Il y devient juge d'instruction avant de monter en région parisienne pour passer du côté de l'accusation au parquet de Versailles, en 1986. Il y restera dix ans avant de redevenir juge d'instruction à Evry (Essonne), puis à Paris à partir de 2001. Il se spécialise alors dans la criminalité organisée et enchaîne les dossiers de drogue, de gangs, de filières d'immigration clandestine ou d'escroqueries.

L'affaire Tiberi va mettre un coup de projecteur sur ce parcours sans faute. En 2008, lassé (avec le deuxième juge d'instruction Baudoin Thouvenot) d'attendre les réquisitions du parquet qui traînent depuis trois ans, Jean-Louis Périès crée la surprise en renvoyant devant le tribunal correctionnel le maire du 5e arrondissement de Paris, Jean Tiberi, et son épouse Xavière dans l'affaire des faux électeurs, à quelques jours des élections municipales. Un an plus tard, il manifeste sur les marches du palais de justice de Paris avec la centaine de magistrats et d'avocats rassemblés contre le projet – avorté – du président Nicolas Sarkozy de supprimer la fonction de juge d'instruction.

Détaché depuis un an et demi sur "V13"

Au gré des avancements, Jean-Louis Périès est nommé premier vice-président du tribunal de Créteil (Val-de-Marne) en 2011 puis président de chambre à la cour d'appel de Paris en 2014. Il fait ses armes aux assises en présidant notamment le procès du meurtre de Sofia, une lycéenne brûlée vive par son petit ami à Saint-Denis, celui en appel d'Abdelhakim Dekhar, le tireur de BFM et Libération, ou encore le premier procès de l'attaque de policiers au cocktail Molotov à Viry-Châtillon. "Un président au très fort caractère, qui mène son audience, mais qui est intellectuellement très honnête", se souvient pour l'AFP Sarah Mauger-Poliak, qui y était avocate de la défense. "Il est très attentif aux parties et en particulier aux avocats, il laisse vivre les débats", complète son confrère Thibault de Montbrial.

Depuis avril 2020, Jean-Louis Périès est quasi exclusivement détaché sur le dossier dit "V13", pour "vendredi 13 novembre". Après quarante ans dans la magistrature, il a choisi d'achever sa carrière sur ce rendez-vous judiciaire historique, une course de fond de neuf mois aux enjeux immenses. Il a entamé cette mission avec calme et solennité depuis l'ouverture du procès. Aux côtés de ses huit assesseurs, dont les deux magistrates chevronnées Xavière Siméoni et Frédérique Aline, cet homme à lunettes, aux cheveux grisonnants, a tenu d'emblée à poser le cadre des débats, avec "la plus grande humilité". Si ce procès est "hors normes", tant par sa longueur que par sa charge émotionnelle, il est essentiel de rester dans le "respect de la norme, en clair, l'application de la procédure pénale et des droits de chacun, à commencer par les droits de la défense", a-t-il rappelé dans son propos liminaire. Un "cap" nécessaire pour préserver "la dignité de la justice".

Calme, fermeté et humour

A sa droite, dans le grand box vitré et sécurisé, onze hommes parmi les 20 qui vont être jugés – six figures du groupe Etat islamique sont jugées par défaut et trois accusés comparaissent libres. Le plus proche de la cour, pour des raisons d'ordre alphabétique, est aussi celui contre lequel pèsent les charges les plus lourdes : Salah Abdeslam, le seul survivant des commandos qui ont semé la terreur à Saint-Denis et Paris cette nuit-là.

Dès les premiers échanges, le président a dû faire preuve de patience et de fermeté pour contenir les sorties provocatrices de l'accusé. Mais aussi d'un humour fin, dont il sait faire preuve, selon ceux qui le connaissent. Ainsi, lorsque Salah Abdeslam lui répond qu'il n'a "plus de profession puisqu'il est un combattant de l'Etat islamique", Jean-Louis Périès rétorque, imperturbable, que lui avait noté "intérimaire", provoquant quelques rires dans la salle. 

Dans sa robe d'hermine, le président a aussi su recadrer les robes noires étourdies ou vindicatives pendant le long et fastidieux appel des 1 765 parties civiles, auxquelles se sont ajoutées jeudi plusieurs dizaines de nouvelles constitutions. C'est lui qui recueillera leurs témoignages douloureux à la barre pendant cinq semaines à l'automne. Comme le résume Jean-Michel Hayat, premier président de la cour d'appel de Paris, "c'est un magistrat qui a le sens de l'humain, une dimension essentielle pour un procès d'une telle ampleur". Et qui laissera son nom dans l'histoire judiciaire. 

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