Plan de lutte contre le terrorisme : "Il ne faudrait pas que tout le monde soit perçu comme irrécupérable"

Le Premier ministre a présenté un nouveau dispositif d'action contre le terrorisme. Le sociologue Farad Khosrokhavar juge que des dispositifs pour intégrer et réinsérer des terroristes manquent à l'appel.

Photo d\'illustration. Prison de Fleury-Merogis.
Photo d'illustration. Prison de Fleury-Merogis. (OLIVIER ARANDEL / MAXPPP)

Le Premier ministre Edouard Philippe a présenté, vendredi 13 juillet, un nouveau plan de lutte contre le terrorisme, pour compléter et renforcer le plan national de prévention de la radicalisation, annoncé il y a cinq mois. Parmi la trentaine de mesures présentées, l'augmentation des pouvoirs de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), la création d'un parquet national anti-terroriste et la création d'une cellule de profilage des auteurs d'actes terroristes et d'identification des facteurs de passage à l'acte.

Invité de franceinfo vendredi 13 juillet, Farad Khosrokhavar, sociologue et directeur de l'observatoire des radicalisations à la Maison des sciences de l'Homme, estime qu'"il n'y a pas de mesures pour intégrer [les terroristes] dans la vie sociale." L'auteur du livre "Le Nouveau jihad en Occident" assure qu'"on les considère avec une très grande suspicion et on ne leur donne pas de seconde chance."

franceinfo : Certains magistrats estiment que le parquet national antiterroriste est inutile, voire inefficace. Est-ce également votre avis ?

Farad Khosrokhavar : S'il y a une centralisation de l'information, ça peut être toujours très utile. Cela étant, il ne faut pas croire que ça va faire des miracles. Il y a une quarantaine de mesures, dont 32 sont connues et huit qui sont tenues secrètes mais qui seront applicables immédiatement et qui visent à une plus grande efficacité. Il y a notamment le suivi des individus pour des professions sensibles. Ils ne pourront pas avoir accès à ces professions comme à la RATP, à l'aéroport ou dans d'autres domaines. Il y a un risque de discrimination mais il est minime si l'Etat suit la loi existante. Si c'est avéré que l'individu a été condamné pour "association de malfaiteurs en vue d'une action terroriste, par exemple, cela fonctionne. Si c'est sur des fichés S, en revanche, ça ne peut pas s'appliquer légalement. Il faudrait qu'il y ait une nouvelle législation.

Concernant la prévention, on est presque surpris que la cellule de profilage des auteurs d'actes terroristes n'existe pas déjà...

Sous cette forme systématique, ça n'est pas le cas. Ça existe mais il n'y a pas d'obligation légale de partager les informations, d'avoir des informations sur un fichier centralisé. Par conséquent, sur ce plan, c'est un progrès. Le reproche que je fais à ces mesures n'est pas à ce niveau-là : ce sont toutes les mesures coercitives. Il n'y a pas de mesures pour les intégrer dans la vie sociale, pour leur faciliter l'accès à une vie normale, comme le font par exemple les Danois. Ils essaient de les intégrer, pas uniquement par la prison ou d'autres mesures contraignantes mais aussi par une possibilité nouvelle qui leur est offerte de s'intégrer dans la société et mettre en sourdine leurs actions violentes. Là, ça n'existe absolument pas. On les considère avec une très grande suspicion et on ne leur offre pas une seconde chance. Je comprends parfaitement que dans la société il ne faille pas faire d'angélisme mais, en même temps, il ne faudrait pas que tout le monde soit perçu comme irrécupérable. On pourrait mettre la carotte et le bâton dans les mêmes mesures, qu'il y ait un équivalent ou une mesure symétrique à ces mesures coercitives, afin de leur donner une seconde chance. Or, il n'y en a pas.

A quoi est due cette absence ? Un manque de moyens, de volonté ?

C'est un manque de moyens mais nous sommes aussi dans une société profondément traumatisée. La France a plus souffert du terrorisme jihadiste que les autres pays européens. Il y a eu, en deux ans, quelques 300 morts. Par conséquent, la société en a peur et l'Etat ne peut pas se permettre d'être tendre à leur égard. J'espère qu'on arrivera à surmonter cette crainte et cette appréhension vis-à-vis de ces individus qui sont dangereux en partie, personne ne peut le nier. Le problème est qu'on ne peut pas dans une démocratie, pendant 20 ans par exemple, mettre un gendarme derrière plus d'un millier d'individus qui semblent relever du cadre de la radicalisation. Par conséquent, il faurait leur donner aussi la chance de s'intégrer, à tout le moins à ceux qui n'ont pas de sang sur les mains. Ne pas les mettre tous dans le même panier.

Face au profil de ces individus, isolés, sans liens avec des structures exisantes, les rapports judiciaires sont difficiles. On a l'impression qu'on est dans une forme de tatônnement.

Les juges ont peur de se faire abuser par ces jeunes. On sait bien que, par exemple, il y avait un jeune qui avait donné sa parole à une juge qu'il voulait vivre normalement. Il est ensuite allé tuer un prêtre en Normandie. Il y a des cas de cette nature mais il ne faut pas que l'horizon soit totalement bouché pour eux parce que ça peut avoir un autre danger. Si l'horizon est totalement bouché, ils peuvent penser qu'il n'y a pas d'autre solution que de rompre avec la société. C'est un danger qui, sur le long terme, nous guette.