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Air Cocaïne : le récit de la folle semaine où les pilotes se sont évadés

Comment Pascal Fauret et Bruno Odos, condamnés à vingt ans de prison pour trafic de drogue, ont-ils réussi à quitter cette île des Antilles pour rejoindre la métropole ? Récit d'un périple qui recèle, néanmoins, bien des zones d'ombre.

Article rédigé par
Anne Brigaudeau, avec Anne-Charlotte Hinet, Benoît Gadrey, Marie-Violette Bernard - franceinfo
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Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
Pascal Fauret et Bruno Odos à Higuey, en République dominicaine, lors de leur procès pour trafic de drogue, le 4 février 2014. (ERIKA SANTELICES / AFP)

Exploit digne de James Bond ou barbouzerie à la Bob Denard ? L'évasion de Pascal Fauret et Bruno Odos, les deux pilotes français condamnés le 14 août 2015 à vingt ans de prison en République dominicaine pour trafic de drogue, a été commentée sans aménité. Car les évadés de l'affaire Air Cocaïne laissent derrière eux deux autres condamnés dans cette affaire, Alain Castany et Nicolas Pisapia, qui craignent des mesures de rétorsion et leur retour en prison.

Tous les quatre avaient été arrêtés le 20 mars 2013 à bord d’un Falcon 50 chargé de 680 kg de cocaïne, prêt à décoller de l'aéroport de Punta Cana pour Saint-Tropez. Tous ont toujours assuré ignorer avec quel chargement ils voyageaient.

Retour sur la folle semaine du 18 au 25 octobre, qui a vu se dérouler cette évasion rocambolesque avec la complicité de l'expert en sécurité aérienne Christophe Naudin et du député européen Front national Aymeric Chauprade.

Quatre plans d'évasion préparés en amont

L'affaire se mijotait depuis un mois et demi. Qui en a pris l'initiative ? Christophe Naudin déclare à francetv info avoir été contacté par Aymeric Chauprade (qui dit l'inverse) et avoir accepté "de participer à l’exfiltration" parce qu'on "n’abandonne pas des compatriotes, des gens qui ont servi la France au plus haut niveau pendant vingt ans".

L'histoire se noue autour d'amitiés de chambrée : pour s'évader, les deux pilotes joignent de vieilles connaissances rencontrées lorsqu'ils travaillaient pour l'Aéronavale, le service aérien de la marine française. Une dizaine d'anciens militaires – marins et ex-agents de la DGSE – répondent présents.

Sur le papier, les têtes pensantes du commando, dont Christophe Naudin et Aymeric Chauprade, élaborent quatre plans de fuite : par bateau, par avion, par jet-ski et par hélicoptère. Tentant, ce dernier scénario est finalement abandonné car les pilotes de l'engin sont jugés peu fiables. Au point qu'on leur fournit des informations erronées. "Pour éviter d'être dénoncés prématurément, expose Le Figaro, les concepteurs de l'évasion ont donné une fausse date aux pilotes d'hélicoptère, leur laissant croire que le 25 octobre avait été la date retenue".

Nom de code : "Dîner en ville"

En réalité, pilotée depuis Paris, avec deux équipes parties sur place et des complicités en République dominicaine, l'évasion aura lieu bien plus tôt. Des incertitudes demeurent sur la date de départ, mais, selon les informations de France 2, Pascal Fauret et Bruno Odos ont quitté la République dominicaine le dimanche 18 octobre. 

Tout est planifié : arrivé quelques jours plus tôt en République dominicaine, Aymeric Chauprade publie même trois jours plus tard, mercredi 21 octobre, ce tweet pouvant faire croire que les pilotes (peu surveillés puisqu'ils n'ont comme seule obligation que de se signaler une fois par mois aux autorités) sont toujours sur l'île. 

La presse ignore encore le rôle que l'eurodéputé frontiste a joué dans cette "exfiltration", mais il a le CV idéal pour l'opération. Familier de l'île, Aymeric Chauprade y compte, rapporte L'Opinion, "de nombreux amis et un vaste carnet d'adresses. De 2009 à 2012, il a même été conseiller du président de la République [dominicaine] Leonel Fernández, sur les questions internationales"

Dans Paris Match, l'officier de réserve de la marine nationale affirme avoir été responsable de l'équipe numéro 1 de l'opération d'évasion, baptisée "Dîner en ville". "Au téléphone, on a fait croire qu'on organisait une grande bouffe. Les convives étaient les pilotes, les cuisiniers les organisateurs. L'équipe "poisson" était chargée de l'opération en mer, l'équipe "volaille" du voyage en avion", détaille-t-il dans Le Parisien.

Jour J : le départ en bateau de République dominicaine

L'expédition débute d'ailleurs sous le signe des agapes. Les pilotes, qui se savent géolocalisés par leurs portables, se rendent ouvertement à l'hôtel El Embajador, dont Aymeric Chauprade est un habitué. Puis ils vont dîner, selon Paris Match, dans un restaurant réputé, avant un retour à El Embajador, où les deux fugitifs abandonnent leurs téléphones.

A l'aube, le trio quitte l'hôtel, prend la voiture et monte vers 6 heures du matin, près de Punta Cana, dans une embarcation où se trouve l'assistant parlementaire de Jean-Marie Le Pen, Pierre Malinowski.

Mené par le "chef poissons" Chauprade, le bateau de pêche conduit les deux pilotes jusqu'au voilier commandé par le "chef volailles" Naudin. Pleins gaz : il faut se presser, le voilier a de l'avance et ne veut pas se faire repérer, raconte Match. A moins de 8 milles des côtes dominicaines, les pilotes sont transbordés, puis la barque de pêcheur rentre tranquillement au port. Chauprade et sa bande y festoient, avant de retourner à l'hôtel récupérer les téléphones et de les abandonner dans un bar louche où ils seront volés. C'était le but : que les portables se promènent dans l'île.

Une croisière en voilier puis un vol vers la Martinique

Champagne, "les crustacés sont dans la nasse" (message codé pour signifier que les pilotes sont sortis de l'île) !

Et vogue le navire : malgré quelques ennuis mécaniques, la fine équipe joue les plaisanciers en goguette. Elle évite avec succès les patrouilles – américaines notamment – qui sillonnent cette mer des Caraïbes où le trafic de drogue bat son plein. Le 27 octobre, BFMTV publiera un cliché des pilotes à bord du premier bateau, cadré serré. 

Quelques jours plus tard, France 2 révèle que le troisième homme, flouté, est Pierre Malinowski.

Quand les deux fuyards arrivent-ils sur l'île franco-hollandaise de Saint-Martin ? Vraisemblablement le jeudi 22 ou le vendredi 23 octobre. Avaient-ils un double de leurs passeports ? Pascal Fauret affirme à BFMTV (à 4' sur la vidéo) que "peut-être que la République dominicaine ignore que chaque pilote dans l'aviation d'affaire (…) a deux passeports". A France 2, il montre sa carte d'identité, refaite par l'ambassade de France en République dominicaine après la confiscation par les autorités du pays de son passeport (ou de l'un de ses passeports).

Carte d'identité ou passeport, peu importe : toute la presse s'accorde à dire que les pilotes ont voyagé en toute quiétude avec de vrais papiers et sous leur véritable identité. A Saint-Martin, "parce que ce sont des pilotes, avec des contacts dans le milieu, ils effectuent un vol discret en direction de la Martinique", souligne Europe 1. Puis, de Martinique, cap sur la métropole en vol Corsair. Selon des informations de France 2, ils arrivent à Paris samedi 24 octobre au matin.  

Un retour en France plus agité que prévu…

Là, ils vont très vite déchanter. Les pilotes pensaient s'être échappés dans la discrétion, et comptaient se reposer chez eux, en famille, quelques jours, voire quelques semaines. C'est raté. La nouvelle s'est ébruitée dès le vendredi 23 octobre, avant même que leur appareil ne se pose sur le sol français. "On avait prévu un sas de décompression à leur retour, ça ne s’est pas déroulé comme prévu", regrette Christophe Naudin. Il ajoute avoir "une idée de qui a fait fuiter l’info" et se dit certain que la balance est un des membres du commando.

Pour couper court à la curiosité de la presse, les deux pilotes finissent par accorder une longue interview, mardi 27 octobre, au journal de 20 heures de France 2. Mais ils refusent avec sécheresse de donner des détails supplémentaires sur leur odyssée.


Affaire "Air Cocaïne" : Pascal Fauret et Bruno Odos au JT de France 2

… qui se termine derrière les barreaux

La justice sera plus insistante. Les pilotes voulaient fuir les geôles dominicaines ? Ils dorment désormais derrière les barreaux marseillais. Les autorités françaises n'ont apprécié ni cette évasion, ni ses singuliers complices, ni la mise en cause publique et répétée des institutions dominicaines.

Epilogue provisoire : Bruno Odos a été écroué mardi 3 novembre et Pascal Fauret dans la nuit du mercredi 4 au jeudi 5 novembre à la prison des Baumettes, à Marseille. Quant aux protagonistes de cette équipée, ils préfèrent maintenant garder le silence jusqu'à la libération des pilotes. Ajoutons que la traversée aurait coûté, selon Christophe Naudin, une centaine de milliers d'euros. Qui a payé ? Mystère.

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