Une victime craque au procès de Jacques Rançon : "Son traumatisme n'a pas été pris en charge et c'est inadmissible"

Sabrina, victime du tueur présumé des "disparues de la gare de Perpignan", a été entendue par la cour d'assises des Pyrénées-Orientales jeudi. A la barre, elle a revécu son agression. Un moment violent analysé pour franceinfo par Muriel Salmona, spécialiste du stress post-traumatique. 

Jacques Rançon, lors de son procès devant les assises des Pyrénées-Orientales, le 5 mars 2018. 
Jacques Rançon, lors de son procès devant les assises des Pyrénées-Orientales, le 5 mars 2018.  (RAYMOND ROIG / AFP)

Un cri déchirant a retenti, jeudi 15 mars, dans la cour d'assises des Pyrénées-Orientales qui juge, depuis une semaine, Jacques Rançon, surnommé "le tueur de la gare de Perpignan". A la barre, Sabrina, mère de quatre enfants, est venue raconter l'agression dont elle a été victime en mars 1998. Vingt ans après les faits, presque jour pour jour, elle a revécu avec effroi la rencontre avec cet homme, le moment où elle a compris ses intentions. Puis l'agression elle-même, les coups de couteau, son éventration…

Un témoignage violent qui a glacé la salle d'audience, la jeune femme terminant son intervention au bord de l'évanouissement. Après son agression, Sabrina n'a jamais été suivie psychologiquement. A la cour, elle a expliqué les années de souffrance qui ont suivi, ses crises de paranoïa et ses angoisses permanentes.

Franceinfo a interrogé la psychiatre Muriel Salmona, présidente de l'association Mémoire traumatique, spécialiste du stress post-traumatique, pour comprendre ce qui s'est joué pour la victime lors de cette déposition. 

Que s'est-il passé lorsque Sabrina est venue déposer à la barre ? On a eu l'impression qu'elle revivait son agression… 

C'est précisément cela. D'après les comptes-rendus que j'ai pu lire, on a bien eu affaire à une victime qui revivait, c'est le mot, son traumatisme. C'est bien la preuve qu'elle n'a pas été correctement prise en charge psychologiquement et c'est totalement inadmissible. Voilà ce contre quoi je me bats depuis des années.

Je pense qu'elle est venue au tribunal parce qu'elle a ressenti le besoin de savoir et de comprendre pourquoi cela lui est arrivé. C'est normal. Mais clairement la procédure représentait un risque très important pour son état psychique qui aurait dû être évalué. Elle a sans doute eu l'impression d'être en état de témoigner sans en connaître les risques. Et elle a explosé et s’est effondrée à la barre. Cela montre bien à quel point elle aurait être dû être suivie et accompagnée psychologiquement, et à quel point il aurait été essentiel de l’informer de la nécessité d’être prise en charge et de lui proposer des soins pour traiter son psychotraumatisme. Les médecins qui l'ont suivie auraient dû s'en préoccuper, comme lors de son hospitalisation pour ses blessures physiques, mais aussi lors de ses grossesses.

Pourquoi est-ce si dangereux de ne pas être pris en charge ? 

Cette jeune femme aurait pu mourir sous les coups de couteau, évidemment. Mais elle aurait très bien pu mourir du stress et de la terreur. Ces traumatismes provoquent de très importantes sécrétions de cortisol et d'adrénaline qui peuvent entraîner des arrêts cardiaques. Le fait de revivre ce genre de traumatisme est dangereux pour le cerveau, cela provoque un stress extrême, et des atteintes neurologiques qui seront à l'origine d'un psychotraumatisme qui peut durer des années voire des dizaines d’années. 

En plus, cette jeune femme a été confrontée à son agresseur. Ce qui ajoute à la violence. Personnellement, je demande toujours que mes patients qui ont des troubles psychotraumatiques encore importants, ne soient pas placés en contact direct avec leur agresseur, qu'ils soient protégés.

Être exposé à l’agresseur, faire le récit des violences subies réactive le traumatisme en déclenchant la mémoire traumatique. J'ai par exemple assisté une patiente lors du "procès de l'électricien", ce violeur qui a sévi pendant des années dans le 16e arrondissement et à qui l'on attribue plus de 70 victimes. On avait fait tout un travail avec elle pour la préparer à la confrontation. Elle a pu traverser cette épreuve. Mais quand il est entré dans la salle, il a jeté ce que j'appellerais un "regard de tueur" aux parties civiles (onze seulement sont venues sur place, les autres n'ont pas réussi). Et je l'ai sentie basculer. C'était effarant. On ne se rend pas compte de la violence que cela peut représenter.

La mémoire traumatique est une véritable torture. Rien ne justifie, même au nom de l'établissement des faits et de l'avancée du dossier judiciaire, qu'on torture les victimes et qu'on leur fasse revivre ça.

Comment expliquer que Sabrina n'ait jamais bénéficié d'un suivi psychologique après son agression ? 

Tout simplement parce que les psychotraumatismes ne sont pas du tout pris en compte alors qu’ils sont à l’origine de très grandes souffrances (une victime sur deux fait des tentatives de suicides et des dépressions à répétition). Il s'agit là d'un véritable problème de santé publique. Parmi mes patients, je compte de nombreuses victimes du 13-Novembre qui ont eu une prise en charge psychologique immédiate par les CUMP (cellules d'urgence médico-psychologiques) mais qui, depuis, galèrent pour trouver des professionnels formés pour soigner leur trauma au long cours. 

En France, on n'a pas du tout ce réflexe. On sait que les coups et blessures nécessitent des soins. Mais on a une méconnaissance totale de l'effet dévastateur des psychotraumatismes qui ont des conséquences gravissimes, à la fois sur la santé mentale et la santé physique. 

C'est comme quelqu'un qui est renversé par un bus et qu'on laisse rentrer chez lui, se réparer tout seul : le psychotraumatisme, c'est un éclatement total du psychisme, avec des "fractures" neuro-psychologiques. Et on ne les prend pas en compte ! C'est le cas des patients que je suis et qui se trouvaient au Bataclan. Leurs blessures physiques par balle ont été bien soignées. Mais leur mauvais suivi psychologique a transformé leur vie en enfer. Ils ont peur de sortir, de prendre les transports… Certains vivent dans une panique permanente. 

Dans quels pays a-t-on une meilleure connaissance du problème ? 

Dans certains pays, touchés par les guerres notamment, comme Israël ou les Etats-Unis, la prise en charge est un peu plus développée. Elle a d'abord concerné les soldats qui revenaient des théâtres de guerre et, peu à peu, cela s'est étendu aux autres victimes. Mais globalement, la prise en charge est insuffisante un peu partout. 

On assiste parfois à une psychiatrisation, dans le mauvais sens du terme. On va souvent traiter les troubles anxio-dépressifs, phobo-obsessionnels, et on va traiter les personnes qui anesthésient leurs souffrances avec de l'alcool ou de la drogue. Mais on ne les relie pas au traumatisme, la cause exacte, qu'on ne prend pas en charge.

"Aujourd'hui, il faut qu'elle entame un travail thérapeutique, sinon elle ne s'en sortira pas", affirme un avocat des parties civiles. Vingt ans après les faits, est-ce encore utile ?

Oui, ce n'est jamais inutile, même 20, 30 ou 40 ans après les faits. Je suis par exemple une octogénaire qui a vécu toute sa vie avec le trauma d'un inceste gravissime et le travail que nous faisons lui permet enfin de traiter son psychotraumatisme et d’apaiser ainsi sa souffrance et de ne plus vivre dans la peur.

En quoi consiste cette prise en charge ? 

Il s'agit d'un travail psychothérapique d’intégration, sur les faits et les émotions, pour les faire passer de la mémoire traumatique à la mémoire autobiographique. 

C'est-à-dire ? 

Au moment du traumatisme, dans un réflexe de survie, le cerveau crée une disjonction, une dissociation pour ne plus souffrir. Il éteint la réponse émotionnelle, pour anesthésier la douleur et le stress de la terreur, mais cela a aussi un effet sur la mémoire. Cela crée une interruption de l'intégration des événements dans le contexte spatio-temporel, cela les enferme dans une sorte de boîte noire, ils restent "hors temps", fragmentés, et peuvent ressurgir à n'importe quel moment. Voir sa cicatrice, voir du sang, croiser quelqu'un qui ressemble à son agresseur, sentir une odeur particulière peut tout rallumer et faire revivre le traumatisme à l’identique.

On travaille pour que ces événements s'inscrivent dans la mémoire autobiographique, bien dans leur contexte, et que les victimes puissent les transformer en un récit cohérent et contrôler ainsi leurs émotions. Le fait de se les remémorer sera toujours douloureux, mais elles ne les revivront pas comme s’ils se reproduisaient et n’auront plus besoin d’avoir des stratégies de survie. 

Et comment pourrait-on améliorer les choses ? 

Nous avons été partiellement entendus par les autorités, qui ont enclenché la création de dix centres pluridisciplinaires du soin du psychotraumatisme, mais ce n'est pas suffisant. Il faut que tous les médecins soient formés à dépister chez leurs patients les violences subies et leurs conséquences psychotraumatiques.

Or, d'après une étude que nous avons menée en 2013 avec la MIPROF (Mission interministérielle de protection des femmes victimes de violences), plus de 80% des étudiants en médecine affirment n'avoir jamais reçu de formation sur le psychotrauma, alors qu'ils sont 95% à être en demande. C'est du mépris pour les victimes.

Il faut également protéger ces dernières tout au long des procédures judiciaires : dans une autre enquête que nous avons menée en 2015, plus de 80% des victimes expliquaient les avoir mal vécues et présentaient un risque suicidaire augmenté.

Ce manque de prise en charge est un véritable scandale alors qu'il suffirait de former les médecins et les professionnels de la justice. Et cela change la vie des victimes.