"Ça n'a rien à voir avec nous" : en Moselle, le désarroi des habitants face aux rassemblements néonazis

En début d'année, une stèle en hommage à une division SS de la Seconde Guerre mondiale a été découverte sur un terrain privé de Volmunster (Moselle). C'est la dernière provocation en date de groupes néonazis allemands qui ont pris l'habitude de se rassembler de l'autre côté de la frontière.

La stèle avait été découverte sur une parcelle privée à Volmunster (Moselle), début janvier 2018.
La stèle avait été découverte sur une parcelle privée à Volmunster (Moselle), début janvier 2018. (MAXPPP)

"C’est bien dommage que notre petit village soit connu pour ça, alors que ça n’a rien à voir avec nous !" Dans les rues de Volmunster (Moselle), cette habitante a de quoi être en colère. C'est la photo de sa maison qui a été utilisée pour illustrer la découverte d'une stèle rendant hommage à une division SS sur la commune, en janvier 2018. Choquée par la découverte, elle a téléphoné aux médias parisiens pour se plaindre et réclamer qu'on change l'illustration. "J'ai une entreprise, vous comprenez ? C'est très gênant. Je n'ai pas envie d'être associée à cette histoire."

Depuis, l'enquête, menée par la brigade de recherches de la gendarmerie de Sarreguemines et les gendarmes de l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité, avec le concours de la justice allemande, a permis de mettre en examen, le 11 juillet, un Allemand vivant à Püttlingen, une commune située de l'autre côté de la frontière, dans la Sarre. Mais comment cette stèle a-t-elle pu se retrouver dans ce village paisible de Lorraine ? Six mois après, franceinfo est retourné sur les lieux. 

Découverte au hasard d'une randonnée

C'est au matin du 15 décembre que Gérard S. repère la pierre. Cet habitant d'un village voisin, habitué de ce chemin de randonnée surplombant Volmunster, aperçoit au détour du sentier, au pied d'une haie, un bloc de pierre polie. Ancrée dans un bloc de béton, elle a été érigée sur un petit terrain privé, coincé au milieu de champs cultivés, à trois kilomètres du bourg. Les fleurs déposées à sa base sont encore fraîches. Sur la roche noire, une inscription rendant hommage aux morts de la 17e SS Panzergrenadier Division, ainsi que sa devise "Drauf, dran und durch" ("En avant, on y va, à travers", en français).

La stèle était sur un terrain privé mais visible du chemin. Comme je connais bien la langue allemande, j'ai tout de suite compris le message. C'était une provocation.Gérard S.à franceinfo

Le retraité prévient le correspondant local du Républicain lorrainqui photographie la stèle et publie un article. Le lendemain, le démontage de la pierre est diligenté par le procureur de Sarreguemines. L'opération s'avère délicate. "Il pleuvait des cordes ce jour-là, à tel point que les gendarmes n'arrivaient pas à l'arracher du sol. Elle était lourde, coulée dans du béton, se rappelle un agriculteur voisin. Ils m'ont demandé de l'aide pour la sortir avec mon chariot télescopique." La pierre sert désormais de pièce à conviction dans cette enquête ouverte "pour apologie de crimes contre l’humanité". 

Une division liée au massacre de Maillé en 1944

Une des unités de la division SS honorée sur la stèle est en effet suspectée d'avoir participé à l'un des plus sanglants massacres de civils sur le territoire français. Celui du 25 août 1944, alors que Paris fête sa libération, dans le village de Maillé (Indre-et-Loire). Ce jour-là, les habitants sont traqués, massacrés dans leurs champs, leurs maisons, leurs jardins et leurs caves, rappelle le musée de la commune. Au total, 124 personnes, âgées de 3 mois à 89 ans, sont sauvagement assassinées en guise de représailles à des actes de sabotage menés par des résistants.

La découverte des inscriptions nazies a ainsi ravivé de douloureux souvenirs à 750 km de Volmunster. "Nous avons eu beaucoup d'appels de survivants pour exprimer leur colère, leur tristesse. C'est extrêmement difficile pour eux de concevoir que des personnes puissent faire cela", rapporte à franceinfo Romain Taillefait, responsable de la Maison du souvenir de Maillé. "S'ils ont fait ça, c'est qu'ils ne savent pas...", préfère-t-il avancer. 

C\'est sur ce terrain privé qu\'a été découverte la stèle et que tous les ans, des rassemblements néonazis sont organisés. 
C'est sur ce terrain privé qu'a été découverte la stèle et que tous les ans, des rassemblements néonazis sont organisés.  (SIMON GOURMELLET / FRANCEINFO)

Concerts et "pèlerinage" néonazis sur le terrain

Si la découverte a choqué le village sans histoires de Moselle, elle n'a guère surpris les habitants du coin. "Forcément, c'est choquant. Et nous n'avons rien à voir avec ça. Mais on est à 4 kilomètres de la frontière avec l’Allemagne...", souffle une habitante. Le terrain boisé de quelques centaines de mètres carrés appartient d'ailleurs à un Allemand de 34 ans, bien connu pour être proche des Hammerskins, un groupuscule nazi particulièrement violent, selon le Saarbrücker Zeitung (en allemand). L'un de leurs groupes de musique, Wolfsfront, s'y est même produit durant l'été 2016. 

Loin de toute habitation et situé à quelques encablures de la frontière franco-allemande, l'endroit semble être devenu un lieu de rassemblement idéal pour les nostalgiques du nazisme. "Il y a toujours au moins une ou deux fêtes l’été, avec de la musique à fond. À chaque fois, il y a des bus, plein de grosses voitures. Ils se garent n'importe où sur les terrains alentour", confirme l'agriculteur qui exploite les parcelles voisines. "Les gens qui y participent sont pour la plupart tatoués, le crâne rasé. Mieux vaut ne pas trop s'approcher", glisse-t-il à franceinfo.

Seules traces de ces soirées aujourd'hui : des structures métalliques de plusieurs tentes, un bar et un petit chalet en contrebas. Sur une table, un autocollant contre le "politiquement correct" d'un journal d'extrême droite allemand trahit le passage de tels groupes.

Un autocollant contre le \"politiquement correct\" distribué par le journal d\'extrême droite \"Junge Freiheit\"  est collé sur une table de ce terrain de Volmunster (Moselle). 
Un autocollant contre le "politiquement correct" distribué par le journal d'extrême droite "Junge Freiheit"  est collé sur une table de ce terrain de Volmunster (Moselle).  (SIMON GOURMELLET / FRANCEINFO)

Pour le randonneur qui a découvert la pierre du scandale et qui possède un petit terrain juste à côté, la stèle était clairement destinée "à un pèlerinage". "Il y a eu des combats très violents sur cette crête en mars 1945 entre Allemands et Américains", rappelle-t-il, avant de préciser qu'un groupe est venu sur le terrain, il y a quelques années, guidé par un de ses membres qui semblait bien connaître les lieux. "C'était comme une visite touristique..."

"Pas prêt à un tel rassemblement"

Face aux restrictions et à la médiatisation auxquelles ils sont exposés en Allemagne, les groupes néonazis ont, en effet, trouvé une parade depuis des années pour faire la fête : traverser la frontière, en trompant les municipalités locales. C'est ce qui est arrivé, en 2014, à la ville d'Oltingue, dans le Haut-Rhin, et plus récemment, à Lengelsheim, village voisin de Volmunster.

Un soir de février 2017, cette petite commune de 250 habitants a vu débarquer plus de 300 hommes et femmes, tatoués, habillés de cuir et rangers aux pieds. "Un Allemand avait loué un hangar pour une durée d'un an et a organisé son soi-disant 'anniversaire'", se souvient le maire, Michel Behr, interrogé par franceinfo. "On a alors vu débarquer plus de 80 véhicules, dont un bus. Il y avait des Allemands en majorité, des Suisses, des Belges, des Russes mais aussi des habitants du Bas et du Haut-Rhin." Une estrade a été montée et des toilettes de chantier ont été acheminées au dernier moment. 

Ils brûlaient des palettes et chantaient des "Heil". Notre petit village n'était pas prêt à un tel rassemblement." Michel Behr, maire de Lengelsheimfranceinfo

"Toutes les fenêtres avaient été obturées pour que l'on ne puisse pas voir à l'intérieur", renchérit une voisine, à l'origine d'une plainte pour tapage nocturne. "La musique était très forte. Des basses, de la techno, une musique assourdissante, perturbante même. Face à tant de monde, on était démuni." Lengelsheim a connu une deuxième soirée de ce genre, quelques mois plus tard. Mais cette fois, les gendarmes, alertés, se sont cachés dans les maisons voisines pour prendre des photos des participants. 

C\'est dans ce hangar (à gauche) de Lengelsheim que plus de 300 néonazis ont débarqué un samedi de février 2017. 
C'est dans ce hangar (à gauche) de Lengelsheim que plus de 300 néonazis ont débarqué un samedi de février 2017.  (SIMON GOURMELLET / FRANCEINFO)

"Si des fans de Daech se rassemblaient là, on autoriserait cela ?"

Pour Daniel Schaff, le maire de Volmunster, la technique de ces groupes est bien rodée : "Une année, ils ont voulu louer la salle polyvalente chez nous. Empêchés au dernier moment, ils se sont repliés à Toul (Meurthe-et-Moselle). Ils ont toujours un plan B." Sur les forums ou sur Facebook, les lieux de ces concerts ou rassemblements illégaux ne sont jamais indiqués. Il faut téléphoner à un numéro temporaire ou écrire à une adresse mail pour obtenir un premier rendez-vous, avant d'obtenir l'adresse finale, expliquait, en 2014, le porte-parole de la cellule antifasciste de Sarrebruck (Allemagne)

Et lorsqu'il s'agit de lieux privés, il est délicat pour les forces de l'ordre d'intervenir. Dans la région, certains maires réclament ainsi une prise de conscience afin que les autorités soient plus réactives sur le sujet. "Si des fans de Daech se rassemblaient là, on autoriserait cela ?", s'indigne le maire de Lengelsheim. Lui a écrit au sénateur et au député de la circonscription pour que ces rassemblements cessent. Après la fête organisée en 2017, il a finalement obtenu que le propriétaire des lieux casse le bail de son hangar avec le locataire. 

Pour l'instant, aucun nouveau rassemblement néonazi n'a été signalé dans le secteur, précise la compagnie de gendarmerie de Sarreguemines. Et depuis la découverte de la stèle, les habitants de Volmunster n'ont revu personne sur le terrain boisé. Pourtant, autour du trou où était plantée la stèle, les herbes hautes écrasées et les cendres d'un feu témoignent d'un passage récent. Les néonazis ne semblent pas avoir encore abandonné la zone.