"J'étais en face de trois cadavres..." Le récit d'un des otages de la porte de Vincennes

Un haut fonctionnaire à la retraite, présent dans l'Hyper Cacher attaqué vendredi par Amedy Coulibaly, revient sur ses longues heures d'impuissance face à l'agonie d'une victime et à un tueur déterminé.

Des fleurs déposées en hommage devant l\'épicerie casher de la porte de Vincennes à Paris, le 12 janvier 2015.
Des fleurs déposées en hommage devant l'épicerie casher de la porte de Vincennes à Paris, le 12 janvier 2015. (MEHMET KAMAN / ANADOLU AGENCY / AFP)

"Je ne suis pas juif, mais, aujourd'hui, je me sens terriblement juif." Un homme de 67 ans, haut fonctionnaire à la retraite, s'est retrouvé parmi les personnes prises en otage par Amedy Coulibaly vendredi porte de Vincennes à Paris. Il raconte sa version des faits à l'AFP, mardi 13 janvier. Il a souhaité conserver son anonymat. Dimanche, il a défilé avec sa femme contre le terrorisme.

"J'ai entendu une détonation, puis c'était la panique"

Client occasionnel du supermarché casher, cet homme voulait acheter du houmous vendredi. "J'étais dans le fond du magasin quand j'ai entendu une détonation." Pour avoir été en poste dans des pays en guerre, il comprend tout de suite, "au bruit caractéristique que fait la kalachnikov", qu'il s'agit d'une prise d'otages. "Puis ça a été la panique, les gens se sont précipités vers un escalier en colimaçon" qui menait au sous-sol

Il se réfugie alors dans une des chambres froides du magasin. Une pièce de 10 m2, encombrée de colis où se tapissent également une femme et son nourrisson. Il fait -5°C dans le "frigo", ce qui n'impressionne pas l'homme, qui a connu des températures de -40°C en Sibérie.

"Il y avait contre le mur un troisième qui agonisait"

Au bout d'une demi-heure, un otage descend leur dire : "Remontez tous ou il tue tout le monde." "J'ai hésité. Puis je me suis dit : 'Tant qu'à faire, je préfère mourir à l'air libre que dans une cave'." En haut de l'escalier, il tombe "sur le cadavre du malheureux - je l'ai su après-coup - qui avait essayé de prendre l'arme du terroriste. Il gisait dans une mare de sang, visage contre terre". "Venez, monsieur", lui a alors dit Amedy Coulibaly.

ll rejoint une douzaine d'otages, regroupés dans une travée proche de la sortie du magasin : le coin des alcools et des produits de luxe, comme le foie gras. "Il m'a effleuré que je pourrais, avant de mourir, en manger." Mais cette pensée frivole est vite chassée par une vision terrible. "J'étais juste en face de trois cadavres, à l'entrée du magasin. Deux étaient face contre terre, baignant dans leur sang. Mais le plus pénible, c'était qu'il y avait contre le mur un troisième qui agonisait. Il avait perdu conscience, mais il hoquetait encore..."

Le jihadiste propose de l'achever. Les otages l'en dissuadent. Les heures passent. Amedy Coulibaly demande à chaque otage de décliner son nom, âge, profession et origine. "J'ai dit : 'Français'. Il m'a demandé : 'Catholique ?'. J'ai répondu : 'Oui'." "Pour lui, l'origine c'était forcément la religion. Or, réduire quelqu'un à sa religion de naissance, c'est le summum du racisme", commente ce serviteur de l'Etat, qui a vécu dans plusieurs pays musulmans, et qui apprend l'arabe et s'initie à la lecture du Coran.

"Il nous a dit que c'était lui qui avait tué la policière"

Le jihadiste fait des "va-et-vient" dans le fond du magasin car il craint une irruption des policiers. Il demande alors que l'on bouche l'accès avec des palettes. Amedy Coulibaly, qui a confisqué les portables des otages, s'en sert pour passer de nombreux coups de fil, dont un à BFMTV.

"Il nous a dit que c'était lui qui avait tué la policière de Montrouge, qu'il s'était coordonné avec les frères Kouachi et qu'il avait été obligé de passer plus vite que prévu à l'attaque" du supermarché car l'étau policier se resserrait autour de lui.

"Je suis resté dans mon coin à essayer de faire le vide"

Avait-il des revendications ? "Il s'est mis à pérorer." Invoquant "la loi du Talion" et le désir de "vengeance", il a dressé un tableau des persécutions dont sont victimes les musulmans, "de la Birmanie jusqu'au Mali en passant par la Palestine et la Syrie", raconte l'otage.

"Ce qui m'a frappé, c'est qu'il a parlé des persécutions des musulmans en Birmanie - qu'on appelle les Rohingyas - par les bouddhistes : c'est pointu. On voyait que c'était un militant, pas un amateur. Et ça se voyait aussi à sa façon de manier les armes." Certains tentent un dialogue avec le jihadiste. Pas lui. "Je suis resté dans mon coin à essayer de faire le vide en moi, en attendant que ça passe."

Soudain, une explosion retentit dans le fond du magasin, à l'opposé de l'endroit où sont rassemblés les otages. Amedy Coulibaly s'y précipite, quand une seconde déflagration secoue la devanture. "Je vois le rideau se soulever, je me couche par terre, avec mon sac sur la tête. Puis Amedy Coulibaly se précipite vers la sortie principale..." Le terroriste est touché par une soixantaine de balles. Les otages vivants sortent, enfin libres.