Hyper Cacher : "La chasse au scoop aurait pu être fatale aux otages"

L'avocat de six anciens otages, Patrick Klugman, a déposé plainte contre X pour "mise en danger de la vie d'autrui". Il nous explique les motivations de cette action en justice.

Des fourgons de CRS stationnent devant l\'Hyper Cacher au soir de la prise d\'otages, à Paris, le 9 janvier 2015.
Des fourgons de CRS stationnent devant l'Hyper Cacher au soir de la prise d'otages, à Paris, le 9 janvier 2015. (ERIC FEFERBERG / AFP)

La chaîne d'information en continu BFMTV a-t-elle mis en danger la vie d'autrui lors de l'attentat à l'Hyper Cacher, porte de Vincennes ? C'est ce que lui reprochent six ex-otages, qui s'étaient réfugiés dans une chambre froide au sous-sol de la supérette. Le 9 janvier, alors qu'une télévision diffusait BFMTV dans le magasin en présence du terroriste, un journaliste de la chaîne avait dit : "Il y a une personne, une femme, qui se serait cachée dès le début, dès l'arrivée de cet homme à l'intérieur du supermarché, qui s'est cachée dans une chambre froide (...)."

L'avocat de ces six ex-otages, Patrick Klugman, a déposé plainte contre X pour "mise en danger de la vie d'autrui", le 27 mars. Il nous explique les motivations de cette action en justice.

Qui sont les personnes qui portent plainte ?

Ce sont tous d'anciens otages à l'Hyper Cacher qui étaient cachés dans la chambre froide, au sous-sol. Leur vie aurait pu être mise en danger par la révélation de BFMTV. Au moment de la prise d'otages, certaines familles ont vu l'information sortir en direct et elles ont été terrorisées. Cela a été un vrai traumatisme. Elles s'en sont d'ailleurs plaintes immédiatement après l'assaut. L'idée que leurs proches auraient pu être morts parce que les journalistes faisaient de la chasse au scoop a constitué l'un de leurs plus grands chocs. Une chasse au scoop qui aurait pu être fatale.

Pourquoi avoir fait le choix d'une plainte contre X ? BFMTV n'est-elle pas la seule cible ?

On aurait effectivement pu procéder par voie de citation directe, car j'estime que l'infraction est parfaitement constituée. Mais cette plainte contre X permet de demander au parquet l'ouverture d'une enquête, pour déterminer la personne responsable de cette infraction : est-ce le journaliste [Dominique Rizet], le patron de la chaîne [Alain Weill], le directeur de la rédaction [Hervé Béroud], quelqu'un d'autre encore ? Qui prend la décision de diffuser cette information ? Je ne veux pas accabler Dominique Rizet. Je n'ai pas de vindicte contre une chaîne particulière. Pour les autres médias, même s'il y aurait beaucoup à dire sur leur attitude dans le traitement des attentats de janvier, je n'ai pas d'éléments qui m'auraient permis de nourrir une plainte contre eux.

Le directeur de la rédaction, Hervé Béroud, a reconnu que la diffusion de cette information était "une erreur". Pourquoi ce mea culpa ne vous suffit-il pas ?

Hervé Béroud a reconnu une erreur un mois et demi après les faits, après avoir longuement contesté tout dérapage et toute faute. Il s'était plaint de l'action du CSA à l'encontre de plusieurs médias et notamment de BFMTV. Ensuite, il a piteusement rétropédalé, sans aucun égard pour les personnes dont la vie avait été mise en danger. Il aurait fallu une réaction spontanée, volontaire de la chaîne. Elle aurait pu constituer une commission pour analyser ce qui s'était passé. Rien n'a été fait. C'est presque une injure pour les ex-otages. L'attitude de la chaîne après la séquence du 9 janvier a largement contribué à forger la décision de porter plainte. 

N'est-ce pas au CSA, et non à la justice, de mettre en garde et, si besoin, de sanctionner les médias audiovisuels ? 

Vous comme moi, les journalistes, les avocats, les médecins, nous sommes tous des justiciables. On ne peut pas revendiquer une influence aussi importante que celle de "la première chaîne d'info de France" et refuser d'assumer la responsabilité, qui est le corollaire du pouvoir. Il est naturel de saisir la justice, d'autant que mes clients n'ont pas accès au CSA, ils ne peuvent pas se plaindre directement auprès de lui. 

La confusion au moment des attentats de janvier peut-elle relativiser, selon vous, "l'erreur" commise par BFMTV ?

C'est dans les situations compliquées qu'on réalise s'il y a du professionnalisme, au sein d'une rédaction. Au-delà du journalisme se pose ici la question des processus au sein d'une chaîne d'information. La paupérisation de la fabrication de l'information peut s'avérer dangereuse. On sait qu'on sera amené à revivre les choses. La prise d'otages à l'Hyper Cacher n'est pas la dernière attaque terroriste en France. Il faut s'arrêter sur ce qui s'est passé, regarder, réfléchir, et éventuellement faire amende honorable. L'autojustification ne permet pas de parer à la prochaine faute. 

Qu'attendez-vous de cette plainte ?

Nous attendons que l'enquête détermine les tenants et aboutissants de la chaîne de responsabilité, et espérons qu'un procès aura lieu. Aujourd'hui, le cadre juridique face à ce genre d'événements fait défaut. Cette plainte est aussi dans l'intérêt des médias.