Violences policières : "Des pratiques de plus en plus banales, mal connues de la justice et peu sanctionnées"

Cinq jours après la violente agression d'un jeune homme lors de son interpellation à Aulnay-sous-Bois, Didier Fassin, sociologue, revient sur le comportement de certains policiers dans les quartiers. 

Plusieurs centaines de personnes, encadrées par des policiers anti-émeute, ont manifesté dimanche 6 février à Aulnay-sous-Bois. Ils réclamaient \"Justice pour Théo\", gravement blessé lors de son interpellation quatre jours plus tôt.
Plusieurs centaines de personnes, encadrées par des policiers anti-émeute, ont manifesté dimanche 6 février à Aulnay-sous-Bois. Ils réclamaient "Justice pour Théo", gravement blessé lors de son interpellation quatre jours plus tôt. (FRANCOIS GUILLOT / AFP)

Didier Fassin, anthropologue à l'école des hautes études en sciences sociales (EHESS) et auteur d'une enquête sur les patrouilles de sécurité, estime mardi 7 février sur franceinfo qu'il y a une "forme de cruauté morale des policiers dans les cités", après l'agression violente d'un jeune homme par quatre policiers, jeudi 2 février à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).

franceinfo : Que comprendre du témoignage de Théo, ce jeune homme violemment agressé, lorsqu'il dit : "Quand la police approche, il faut aller vers les caméras de surveillance" ?

Didier Frassin : C'est symptomatique de l'état d'esprit dans les cités. Très souvent, les violences policières sont dissimulées derrière des outrages et rébellions. Si une personne blessée porte plainte alors qu'il n'y a pas de preuves, les policiers se retournent contre elle en parlant d'outrages et de rébellions. La victime des violences devient accusée. Dans un tribunal, c'est la parole des policiers contre la parole d'un jeune, qui ne fait pas beaucoup le poids. C'est un système de double peine puisqu'il est à la fois puni dans la rue, et sanctionné au tribunal.

La police est-elle synonyme de violences et d'injustices ?

Évidemment, cela ne concerne pas tous les policiers mais ce sont des comportements assez fréquents, régulièrement dénoncés par les habitants et bien connus par les commissaires.

Il y a, de plus en plus, une forme de cruauté morale : des humiliations, des insultes, souvent à caractère raciste, des provocations dans la rue de la part de policiers.Didier Frassin, directeur d'études à l'EHESSà franceinfo

Il ne s'agit pas de généraliser ces pratiques à l'ensemble des policiers mais il faut le dire : ces pratiques sont de plus en plus banales, mal connues de la justice et peu sanctionnées.

Les policiers sont-ils suffisamment qualifiés et expérimentés ? Qui envoie-t-on dans ces quartiers dits sensibles ?

Ces quartiers ne constituent pas les premiers choix des policiers. Ce sont les agents les plus jeunes qui rejoignent ces commissariats après leur formation. Les plus anciens cherchent à les quitter pour des quartiers plus calmes. Ces jeunes policiers n'ont bien souvent aucune expérience personnelle de ces quartiers. Ils viennent plutôt de petites villes de province, voire de zones rurales, et se retrouvent projetés dans un monde qui leur est inconnu, qui leur paraît hostile.

Que pensez-vous de la proposition de loi sur l'extension de l'usage des armes dans la police ?

Cette proposition de loi élargit les possibilités d'utilisation des armes, elle permettrait par exemple à des policiers de pouvoir tirer sur une personne en fuite. Cela se rapproche de ce que l'on voit aux États-Unis, où il y a 1 100 personnes tuées chaque année par les policiers. Quelle société voulons-nous ? Quelle police voulons-nous ? Je pose la question. Car je trouve cette évolution dangereuse.

"Très souvent, les violences policières sont dissimulées derrière des outrages et rébellions" Didier Fassin à franceinfo
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