Toulouse : "La décision d'intervention est d'abord politique"

Dans un entretien à FTVi, Christophe Caupenne, ex-négociateur pour l'unité d'élite de la police, explique pourquoi il est normal que les négociations avec le forcené de Toulouse soient longues. 

Des membres du Raid, le 21 mars 2012, à Toulouse (Haute-Garonne) lors de l\'opération d\'interpellation du tueur présumé de Toulouse et Montauban.
Des membres du Raid, le 21 mars 2012, à Toulouse (Haute-Garonne) lors de l'opération d'interpellation du tueur présumé de Toulouse et Montauban. (LIONEL BONAVENTURE / AFP)

De 2000 à 2011, Christophe Caupenne a été négociateur au Raid, une unité d'élite de la police nationale. Il est titulaire d'un Master 2 professionnel d'expert en négociation et en situation de crise. Il est aussi diplômé en criminologie appliquée à l'expertise mentale. Auteur du livre intitulé Négociateur au Raid (éditions du Cherche-Midi), il décrypte pour FTVi les opérations toujours en cours, jeudi 22 mars, pour interpeller Mohamed Merah, l'auteur présumé des tueries de Toulouse et Montauban, retranché chez lui depuis mercredi matin.

FTVi : Pour un ancien du Raid, interrogé par Le Monde, le verdict est sans appel : l'opération "a merdé."  Etes-vous de cet avis ?

Christophe Caupenne : Non, je ne vois pas de quel point de vue on pourrait dire cela. Pour moi, les choses suivent leur cours. Cela dure parce qu'on le veut vivant. Or, on le sait, l'homme est particulièrement déterminé, lourdement armé et dit maintenant qu'il veut "mourir les armes à la main".

Les lieux n'offrent pas de complexité d'intervention particulière : il s'agit d'un faux rez-de-chaussée [un entresol] et non pas d'un appartement situé par exemple au 10e étage, ce qui rendrait l'opération plus complexe. On pourrait donner l'assaut mais la décision d'intervention est d'abord politique. Elle sera lourde de conséquences si l'homme est tué.

FTVi : Pourquoi la police n'a-t-elle pas cueilli le suspect à la sortie de son appartement ?

C. C. : Je pense que, dans l'esprit des responsables, les conditions de sécurité que les forces de l'ordre souhaitaient mettre en place les ont conduites à une stratégie de l'encerclement et non pas d'une interpellation dans la rue avec tous les risques que cela comporte, à savoir une possible fuite du suspect ou une fusillade qui aurait pu faire des victimes parmi les civils ou les policiers.

FTVi : Pourquoi les policiers n'ont-ils pas recours à un gaz neutralisant ?

C. C. : Parce que c'est d'un emploi compliqué. D'abord en France, c'est illégal. Il existe toute une jurisprudence à ce sujet et elle ne nous permet pas d'utiliser ce type d'arme, car en fait, c'en est bien une. Il faut savoir en effet qu'utiliser ce qu'on peut appeler un anesthésiant revient en réalité à prendre le risque de tuer la personne. Car, en fait, on doit contrebalancer, dans le même instant, l'effet neutralisant du produit utilisé par l'ajout de substances chimiques qui donnent un surcroît d'énergie à la personne visée. Et là encore, imaginez qu'on n'y parvienne pas et que Merah décède...

FTVi : Pourquoi le Groupe d'intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) n'intervient-il pas ?

C. C. : En fait, le GIGN et le Raid utilisent les mêmes savoir-faire, les mêmes techniques d'intervention. Nos confrères de la gendarmerie feraient la même chose que nous.

FTVi : Pourquoi ne procède-t-on pas de la même manière qu'aux Etats-Unis, où les interventions sont en général plus "musclées" ?

C. C. : Tout tient à la procédure d'intervention. Là-bas, les négociateurs reçoivent un mandat qui est, le plus souvent, limité dans le temps. C'est une procédure linéaire où, pendant un délai donné, le négociateur fait son travail tant qu'il semble utile de le faire. Mais si les revirements sont nombreux ou si des éléments nouveaux et imprévus surgissent, le chef des opérations, d'un commun accord avec le négociateur, lève ce mandat et passe la main au groupe d'assaut. Dans ce cas, il n'est plus question de négociation mais de neutralisation rapide de la personne visée.

En France, nous cherchons à épuiser le forcené, à le déconditionner mentalement, à le faire "atterrir" peu à peu et cela peut prendre beaucoup de temps. Rappelons que la prise d'otages à la maternelle de Neuilly-sur-Seine, en 1993, avait duré 46 heures. Et le record s'élève à 48 heures de négociation, dans un établissement pénitentiaire.