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Agnès Saal, moins dépensière à l'INA que son prédécesseur Mathieu Gallet ?

L'ancienne présidente de l'INA a été condamnée pour ses frais de taxi. Mais l'enquête judiciaire la visant a également laissé apparaître les dépenses généreuses de son prédécesseur, Mathieu Gallet.

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France Télévisions
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L'ancienne directrice de l'INA Agnès Saal et son prédécesseur Mathieu Gallet. (INA & MARTIN BUREAU / AFP)

Lors de son arrivée à la tête de l'INA, en avril 2014, Agnès Saal avait promis "une gestion rigoureuse" face à quelques journalistes médias. "J'ai prévenu les équipes que je suis janséniste, et que les séminaires dans les châteaux, les grands restaurants ne sont pas mon truc", avait-elle insisté. Deux ans plus tard, le vent a tourné. Ironie du sort, la voilà doublement condamnée, pour des frais de taxi faramineux facturés à l'INA et au Centre Pompidou. A chaque fois, Agnès Saal a plaidé coupable des fautes qui lui étaient reprochées.

Fin de l'histoire ? Peut-être. Au fil de l'enquête judiciaire pour "détournement de fonds publics", les dépenses de son prédécesseur Mathieu Gallet ont également été évoquées à plusieurs reprises. Selon des procès verbaux et des documents que francetv info a pu consulter, certains témoins ont en effet prêté à l'actuel PDG de Radio France un train de vie dispendieux, bien au-delà de celui de la femme qui lui a succédé en 2014 à l'INA.

Un "pot de départ" à 17 000 euros

Face au comptable de l'entreprise publique, les policiers ne cachent pas leur surprise, au moment d'évoquer la présidence de Mathieu Gallet, entre 2010 et 2014 : "Comment se fait-il que les frais de mini bar et de blanchisserie, supérieurs à 50 euros, dans un hôtel 5 étoiles à Biarritz aient pu être remboursés [par l'INA] ?" Selon nos informations, il s'agit de l'hôtel du Palais, un somptueux palace fréquenté par les professionnels du secteur, à l'occasion du Festival international des programmes audiovisuels (Fipa). Le comptable peine à répondre, mais il épingle tout de même l'ancien président : "[Agnès Saal] devait faire 80 euros [de notes de frais], hors taxis. Elle a dû faire en dix mois ce que monsieur Gallet faisait en un mois."

Au cours des auditions, d'autres sommes importantes apparaissent. "Comment se fait-il que l'INA ait payé le pot de départ de M. Gallet pour plus de 17 000 euros ?" s'étonnent également les enquêteurs, sans livrer davantage de détails. Là encore, le comptable est incapable de répondre. Contacté par francetv info, un proche de l'ancien président évoque, sans confirmer ni infirmer la somme, un "buffet déjeunatoire" proposé au millier de salariés du groupe, sur le campus de l'INA, à Bry-sur-Marne (Val-de-Marne). "C'est une opération interne, traditionnelle, organisée dans ce genre de cas, comme lors du départ d'Emmanuel Hoog." Le nombre d'invités réellement conviés n'a toutefois pu être vérifié et la nature exacte des prestations n'a pas été communiquée.

Quand Agnès Saal tacle Mathieu Gallet

Alors que l'enquête est dirigée contre Agnès Saal et ses frais de taxi, les enquêteurs évoquent à la marge les dépenses de son prédécesseur. En 2013, Mathieu Gallet ne perçoit aucun avantage en nature, mais "ses frais de voyage et de déplacement [hors frais de taxi] tels que déclarés s'élèvent à 15 081 euros" (contre 13 136 euros en 2012 et 9 058 euros en 1010). A titre de comparaison, les notes de frais d'Agnès Saal ont atteint 1 565 euros en dix mois – toujours hors taxi, bien entendu. Interrogée sur ces déplacements, Agnès Saal tacle son prédécesseur lors des auditions : "Je n'ai pas connaissance [de ces frais] dans le détail mais dans le montant global, et c'est pourquoi j'avais souhaité restreindre ce poste de dépense qui m'avait semblé trop élevé."

Rien de plus normal, selon l'entourage de Mathieu Gallet. Ces dépenses correspondent à une volonté d'internationaliser les activités de l'INA, explique un proche. Le voyage à Cuba payé par l'entreprise ? "C'était pour numériser les journaux cubains de 1960 à 1990, dans un partenariat avec l'ICAIC", justifie-t-on. Le président s'est également rendu en Afrique du Sud, pour des archives de Nelson Mandela et de l'ANC, ou dans les DOM-TOM, sur la question des fonds d'information de France Ô.

Le 22 avril 2015, quelques jours après les révélations dans la presse, Agnès Saal adresse un texto à un proche : "Le contrôle économique m'a adressé une note demandant que je prenne une série de mesures [déjà programmées par moi] pour 'mettre fin aux irrégularités constatées' dans la gestion de MG". Impossible d'en savoir davantage. Contacté par francetv info, le Contrôle général économique et financier (CGEFI) n'a pas souhaité répondre à nos questions.

Le salaire en hausse pendant trois ans

La rémunération de l'actuel président de Radio France émerge également au cours de l'enquête. "Le salaire de M. Mathieu Gallet a augmenté de 55% entre 2010 et 2013", constatent ainsi les enquêteurs de la brigade de répression de la délinquance économique (BRDE), après avoir consulté les relevés de frais généraux transmis par l'INA. "Plus surprenant, Mathieu Gallet est, depuis 2010 au moins, le personnel le mieux rémunéré de l'INA mais l'écart entre sa rémunération et celle du personnel le suivant immédiatement était de 1% en 2010 et 47% en 2013." Après l'arrivée d'Agnès Saal, le budget de fonctionnement de la présidence diminue de 20 000 euros, selon les chiffres de l'Inspection générale des affaires culturelles (IGAC).

A son arrivée, celle-ci assure également avoir bataillé contre les frais de communication engagés par Mathieu Gallet. "Je pense que mon prédécesseur a utilisé les possibilités que lui offrait l'INA sans volonté manifeste de restreindre ses dépenses en matière de frais de fonctionnement ou de recours à des prestations de conseil."

Il arrivait d'un univers radicalement différent du mien. Il avait une expérience professionnelle dans le secteur privé, puis dans un cabinet ministériel. Je pense que les règles applicables en matière de gestion des fonds publics et en matière d'application du code des marchés publics lui étaient inconnues.

Agnès Saal

face aux enquêteurs

Quelque 1,3 million d'euros sont ainsi évoqués, "un montant global de dépense en conseil de communication et de stratégie". Après avoir épluché tous ces contrats, Agnès Saal estime que la moitié d'entre eux n'avait pas respecté la mise en concurrence des entreprises. Après un rapport au vitriol de la CGEFI – un service de Bercy – et une enquête de la Cour des comptes, le parquet de Créteil a d'ailleurs ouvert une enquête préliminaire, en mai 2015, pour "favoritisme" sur "des contrats passés entre 2010 et 2014, relevant de la présidence". Depuis, silence radio. Impossible de savoir si Mathieu Gallet a été entendu par les enquêteurs. Contacté par francetv info, son avocat n'a pas souhaité commenter une affaire en cours – mais l'est-elle toujours ?

Pour enfoncer le clou, Agnès Saal insiste sur les économies réalisées sous sa présidence. Les dépenses sont d'ailleurs passées de 90 000 à 70 000 euros, selon le budget prévisionnel consulté par l'Igac, et transmis lors du dossier.

"La prochaine fois, ce sera du pain et du beurre"

Dans ce cas, comment explique-t-elle avoir facturé plus de 23 000 euros de taxi ? L'ancienne présidente de l'INA assure qu'elle ne pouvait recourir à une voiture de fonction, faute de posséder le permis. Elle aurait donc choisi un abonnement de taxi, plutôt que d'embaucher un conducteur, dont elle estimait le coût à 62 000 euros par an.

"Il était entendu que l'usage de l'abonnement couvrait l'ensemble des utilisations de même que l'aurait fait un véhicule de fonction", justifie-t-elle auprès des enquêteurs. Si l'affaire avait été plaidée, son avocat aurait d'ailleurs choisi de livrer bataille sur ce point. Mais une telle règle n'a jamais été rédigée noir sur blanc. Encore moins pour en faire bénéficier son fils, qui a bénéficié du tiers des courses douteuses, lors des dix mois de présidence (soit 201 trajets au total).

"Agnès Saal avait la réputation d'être très intransigeante sur ses frais", insiste pourtant l'ancien secrétaire général de l'INA, face aux enquêteurs. Contactée par francetv info, une source syndicale se souvient d'un petit déjeuner trop fourni en viennoiseries, un beau matin au siège de l'INA. "Elle n'était pas contente, elle a dit : 'La prochaine fois, ce sera du pain et du beurre'. Elle travaillait de 6 heures à 23 heures et le midi, c'était un yaourt." Interrogé sur le scandale des taxis, l'ancien secrétaire général livre cette explication surprenante : "A l'INA comme au Centre Pompidou, elle dépensait beaucoup moins que ses prédécesseurs. Du coup, ses volumes de dépenses étant moindres, ils étaient beaucoup moins contrôlés."

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