"C'est tellement long, alors que la solution n'était pas loin" : les avocats de la famille d'Estelle Mouzin reviennent sur dix-sept ans d'une affaire hors norme

Michel Fourniret et son ex-femme Monique Olivier seront transportés jeudi par la justice à Guermantes, là où Estelle a été enlevée le 9 janvier 2003. La police et la justice ont-elles failli dans cette affaire ? C'est la conviction des avocats Corinne Herrmann et Didier Seban qui représentent la famille Mouzin.

Article rédigé par
édité par Timour Ozturk - franceinfo - Delphine Gotchaux
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Dans le bureau de Corinne Hermann, avocate d'Éric Mouzin. Une carte de l'Île-de-France avec des photos d'Estelle Mouzin et des punaises rouges pour marquer des hypothèses de déplacement avant, pendant et après son enlèvement. (DELPHINE GOTCHAUX / RADIO FRANCE)

La juge d'instruction Sabine Khéris convoque jeudi 15 octobre à Guermantes, en Seine-et-Marne, Michel Fourniret et son ex-épouse Monique Olivier sur les lieux où le tueur en série est accusé d'avoir kidnappé en 2003 Estelle Mouzin, avant de la séquestrer puis de la tuer. Dans son vaste cabinet du boulevard Saint-Germain à Paris, le tandem Didier Seban/Corinne Herrmann est la mémoire de l'enquête sur la disparition de la fillette. "On se trouve dans un grand couloir dans lequel il y a des étages et des étages de rayonnage qui parlent des affaires Fourniret, de l'affaire Estelle Mouzin", décrit Maître Seban.

Depuis la disparition d'Estelle, alors âgée de 9 ans, le 9 janvier 2003, huit juges se sont succédés dans ce dossier, confié à la police judiciaire de Versailles. Une enquête hors norme, avec des milliers d'auditions, beaucoup de fausses pistes, mais une que les enquêteurs n'ont jamais voulu véritablement creuser selon Didier Seban : "Quand ils rendent Michel Fourniret à la France, les policiers belges disent qu'ils pensent que c'est lui dans l'affaire Estelle Mouzin, parce qu'elle ressemble beaucoup à une autre petite fille du même âge, enlevée à la sortie d'une boulangerie, Elisabeth Brichet, pour laquelle Michel Fourniret est passé aux aveux."

"On ne voudra pas entendre ce qu'il dit"

Mais l'avocat se rappelle que la justice française écarte promptement cette hypothèse : "Très vite on se heurte à la conviction de gens qui n'ont pas travaillé cette piste, qui pensent que ce n'est pas lui. On a pourtant tout essayé. On va amener la juge d'instruction ainsi que le chef d'enquête à Charleville. On va leur demander de venir au procès de Michel Fourniret, pour qu'ils se rendent bien compte de comment il fonctionne", se souvient-il.

Puis à un moment donné, ça dérape, je crois que c'est vraiment une réaction du type : 'Ce ne sont pas les avocats qui vont nous dire comment on va faire'. Ni les Belges, ni les avocats.

Maître Didier Seban

à franceinfo

Pourtant, en juin 2007, le tueur en série écrit deux lettres depuis sa prison, dont une à Éric Mouzin, pour lui parler, écrit-il, "de père à père". "Il écrit au président de la chambre d'instruction de la cour d'appel de Reims, raconte Didier Seban, en lui disant 'je ne comprends pas, je vais être jugé pour une dizaine d'affaires criminelles, mais il y en a trois pour lesquelles je ne vais pas être jugé".

Didier Seban a toujours considéré ces écrits comme des indices d'importance : "Si c'est pas des aveux ça ! Si ce n'est pas une manière de dire 'c'est moi, attendez un peu, vous m'avez oublié sur ces affaires'. Tous ces cailloux qu'il va mettre pour montrer que le chemin mène à lui, on ne voudra pas les ramasser, on ne voudra pas entendre ce qu'il dit, il faudra qu'à chaque fois on le remette sur le tapis au point de se faire traiter d'obsessionnels de Michel Fourniret, raconte l'avocat.

C'est ça qui nous met en colère, c'est qu'il y a peut-être des choses qu'on ne saura jamais parce qu'on a mis trop de temps à les chercher.

Maître Didier Seban

à franceinfo

L'avocat insiste : "Il avait dit lui-même : 'J'ai tué deux personnes par an depuis ma libération'. Ça veut dire qu'il manque une quinzaine ou une vingtaine de meurtres non-élucidés où les parents attendent, où la justice s'active, mais sans mettre en lien tous ces dossiers. Dix-sept ans pour Éric, quatorze ou quinze ans pour nous ses avocats, c'est tellement long, alors que la solution n'était pas loin."

"Estelle est entrée dans notre vie, elle en fait partie"

Il aura donc fallu attendre douze ans, et l'arrivée dans le dossier il y a deux ans de la juge Sabine Khéris et des gendarmes, pour que la piste Fourniret soit sérieusement explorée. Des années de combat de Didier Seban et Corinne Hermann, aux côtés d'Éric Mouzin, qui ont tissé un lien très particulier, raconte Corinne Herrmann : "On est tout petits à côté de parents qui n'ont pas pu serrer contre eux leur enfant depuis dix-sept ans. C'est une horreur absolue. Autour d'Éric il y a une famille. On a vu grandir les enfants, devenir adultes, malgré tout, dans cette horreur."

Les avocats Didier Seban et Corinne Hermann dans leur cabinet à Paris. (DELPHINE GOTCHAUX / RADIO FRANCE)

Une relation qui ne doit pas interférer avec le travail d'avocat, souligne Didier Seban : "Il faut qu'on garde notre capacité d'analyse, de critique. Et dans le même temps Éric Mouzin est entré dans notre vie. Estelle est entrée dans notre vie, elle en fait partie. Je dirais qu'Éric Mouzin, quelque soit sa pudeur, est devenu un proche."

Un long chemin d'espoirs, de découragements, de batailles, pour enfin connaître la vérité, mais aussi faire évoluer le traitement des enquêtes dites "cold case". C'est ce que souhaite Corinne Herrmann : "Je crois très sincèrement que l'affaire Estelle Mouzin va développer d'autres choses. On voit que dans l'histoire criminelle des 30 dernières années les tueurs en série on toujours amené la justice à de grandes réformes. Donc on essaye de faire passer ces idées-là jusqu'à ce qu'elles soient actées et que l'on puisse changer les choses."

Des spécialistes pour élucider les "cold case"

Didier Seban, comme sa consoeur, croit à la nécessité de faire évoluer ce genre d'enquêtes : "Je crois que comme il faut des avocats spécialisés dans ces affaires-là pour pouvoir les sortir et les élucider, il faut aussi des enquêteurs et des juges spécialisés. Pour qu'on arrive à débloquer tous ces crimes oubliés, toutes ces affaires abandonnées qui n'ont pas été élucidées."

La gendarmerie a d'ailleurs officiellement constitué une cellule "cold case" la semaine dernière. L'Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) aimerait lui devenir le chef de file en la matière au sein de la police nationale.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.