Mort de Nahel : ce qu'ont dit les policiers et les passagers de la voiture aux enquêteurs

Les deux policiers, dont celui qui a tiré sur l'adolescent de 17 ans, ainsi que les passagers de la voiture, âgés de 14 et 17 ans, ont été entendus par la police des polices. Leurs versions diffèrent, notamment sur ce qui a amené le véhicule à redémarrer.
Article rédigé par Juliette Campion
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 8 min
Le passager avant de la voiture conduite par Nahel, 17 ans, à la sortie de son audition au commissariat de police où officient les enquêteurs de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) à Paris, le 3 juillet 2023. (JULIEN DE ROSA / AFP)

Une semaine après le drame, l'enquête se poursuit pour déterminer les circonstances exactes dans lesquelles Nahel, 17 ans, a été tué par un policier mardi 27 juin lors d'un contrôle routier à Nanterre. Les enquêteurs de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), la "police des polices", ont recueilli les témoignages des principaux protagonistes : les deux motards de la direction de l'ordre public et de la circulation (DOPC) qui ont interpellé la voiture dans laquelle roulait l'adolescent aux côtés de deux passagers.

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Tous les quatre ont livré aux enquêteurs leur version des faits lors de leurs auditions respectives. Leurs récits se contredisent notamment sur la raison qui a amené Nahel à redémarrer, après l'immobilisation du véhicule qu'il conduisait. Les enquêteurs cherchent également à déterminer les mots qui ont été prononcés, et par qui, dans la vidéo amateur diffusée sur les réseaux sociaux.

La version des policiers 

Sur les circonstances ayant conduit à l'interpellation. Le policier auteur du tir mortel a été longuement entendu par l'IGPN, la police des polices, lors d'une garde à vue de 48 heures, qui a débuté dès le mardi 27 juin et s'est achevée le jeudi 29 juin dans la matinée, lorsqu'il a été mis en examen pour homicide volontaire et placé en détention provisoire. L'homme de 38 ans a depuis été transféré à la prison de la Santé, à l'isolement, pour assurer sa sécurité.

Lors de sa conférence de presse, jeudi 29 juin, le procureur de Nanterre, Pascal Prache, a détaillé la version des faits du fonctionnaire ainsi que celle de son collègue, présent à côté de lui lors du contrôle routier, qui a lui été entendu en audition libre. Les deux hommes ont été interrogés à plusieurs reprises, y compris dans le cadre d'une "confrontation" avec le passager arrière de la voiture. 

Les policiers ont expliqué avoir contrôlé la Mercedes dans laquelle circulait Nahel au regard de sa conduite – le véhicule "circulait sur une voie de bus à vive allure", selon les dires des deux fonctionnaires – et du "jeune âge apparent" des passagers, a détaillé le procureur de Nanterre. "Les deux fonctionnaires ont tenté de procéder à un contrôle en se portant à hauteur du véhicule au niveau d'un feu rouge. (...) Le véhicule a alors redémarré en grillant le feu rouge. Les deux fonctionnaires de police ont suivi le véhicule sur plusieurs axes de Nanterre", a-t-il détaillé. 

Au cours de ce périple, "plusieurs infractions au Code de la route" ont été constatées par les policiers, relève le procureur, "notamment une traversée de passage piéton". Le véhicule s'est ensuite arrêté à un autre feu rouge, avant de se retrouver coincé dans les embouteillages.

Sur l'interpellation. Les deux policiers affirment être descendus de leurs motos et avoir "crié au conducteur de s'arrêter" en se positionnant "sur le côté gauche" de la voiture. "L'un au niveau de la portière du conducteur, l'autre près de l'aile avant gauche", selon le procureur. Ils ont ensuite déclaré avoir sorti leurs armes, puis les ont "pointées sur le conducteur pour le dissuader de redémarrer". Le véhicule a tout de même redémarré, et l'un des policiers "a tiré une fois sur le conducteur" qui s'est ensuite "encastré dans un élément de mobilier urbain", a déclaré le procureur de Nanterre.

Le policier ayant tiré sur Nahel a expliqué son geste "par sa volonté d'éviter une nouvelle fuite du véhicule, et par la dangerosité du comportement routier du conducteur". Il a affirmé avoir craint que "quelqu'un soit renversé". Les deux fonctionnaires de police ont également précisé "s'être sentis menacés en voyant le conducteur redémarrer". Concernant les échanges entendus dans la vidéo amateur tournée à ce moment-là, "seule une partie des propos étaient reconnus par un des fonctionnaires", a souligné le procureur, sans en dire davantage. 

La version du passager avant 

Sur les circonstances ayant conduit à l'interpellation. Le passager, qui était assis sur le siège avant, à côté de Nahel, a livré sa version des faits lundi 3 juillet aux enquêteurs de l'IGPN qui l'avaient convoqué. L'adolescent, âgé de 17 ans, était un ami d'enfance de Nahel. Avant l'affaire, il était déjà connu des services de police pour avoir été impliqué dans des affaires de délit de fuite.

Il a été entendu pendant quatre heures, comme témoin, après avoir déjà largement relayé son récit sur les réseaux sociaux et dans la presse. Selon lui, la Mercedes dans laquelle les trois amis se trouvaient mardi 27 juin leur avait été prêtée. Ils sont montés dans le véhicule "à 8h10", selon sa vidéo postée sur les réseaux sociaux. Il assure qu'aucun n'avait consommé de drogue ni d'alcool. Ils ont alors décidé de faire un tour dans Nanterre.

"Au bout de quelques minutes, nous nous sommes retrouvés sur la voie de bus sur l'avenue Joliot Curie. Nous étions en train de rouler quand j'ai aperçu les motards de la police qui se sont mis à nous suivre", a-t-il expliqué dans la vidéo. "Ils ont mis les gyro [gyrophares], on a fini par s'arrêter au niveau de la rue Pasteur-François Arago", a-t-il poursuivi.

Sur l'interpellation. Le passager affirme qu'un policier a demandé à Nahel de baisser sa fenêtre. Ce que le jeune homme a fait. Selon son récit, c'est à ce moment-là qu'il aurait lancé à Nahel : "Coupe le moteur ou je te shoote", avant de lui asséner un premier coup de crosse.

Il assure que le deuxième policier est arrivé ensuite et lui a mis un coup de crosse à son tour, avant de se placer "au niveau du pare-brise face à Nahel". A ce moment-là, selon ses déclarations, le premier policier qui était au niveau de la fenêtre "lui braque une arme sur la tempe et lui dit : 'Bouge pas ou je te mets une balle dans la tête !' Le second motard aurait alors lancé : "Shoote-le".

Toujours selon ses dires, le premier policier aurait alors mis un troisième coup de crosse à Nahel. "Son pied a enfoncé l'accélérateur. Je l'ai vu agoniser, il tremblait", a raconté ce témoin. La Mercedes étant automatique, elle aurait redémarré. "On a percuté une barrière, j'ai eu peur. Je suis sorti de la voiture, je me suis enfui. Je pensais que même moi, ils pouvaient me tirer dessus", a témoigné le jeune passager. 

La version du passager arrière

Sur les circonstances ayant conduit à l'interpellation. L'adolescent de 14 ans, qui se trouvait à l'arrière de la Mercedes, a été arrêté après la mort de Nahel et brièvement placé en garde à vue, avant d'être relâché quelques heures plus tard. Près d'une semaine après les faits, Le Parisien a publié une lettre, lundi 3 juillet, que le jeune homme a fait parvenir au journal, dans laquelle il livre son récit des faits. 

Mardi 27 juin, le jeune homme était sur le chemin du collège, lorsqu'il croise Nahel, à bord de la Mercedes jaune. "Il a tout de suite proposé à mon fils de l'emmener passer les épreuves du brevet", a relaté son père au Parisien. L'adolescent connaissait bien Nahel et a accepté sa proposition, s'installant sur la banquette arrière. Sans savoir "que Nahel n'avait pas de permis de conduire, ni qu'il était encore mineur", assure le père du jeune. Quand les deux policiers à moto ont ordonné au véhicule de s'immobiliser, "Nahel n'a pas voulu s'arrêter", a confirmé le père de l'adolescent.

Sur l'interpellation. La suite est racontée par l'adolescent de 14 ans dans sa lettre. Il y livre une version similaire à celle du passager avant. Il confirme ainsi qu'une fois le véhicule immobilisé, "les policiers ont pointé leurs armes sur Nahel" qui aurait pris "environ trois" coups et qui aurait tenté de "se protéger la tête".

L'adolescent affirme également que l'un des policiers aurait dit "qu'il allait lui mettre une [balle] dans la tête". Ensuite, le pied de Nahel aurait "lâché le frein, sûrement par panique, en essayant de se protéger". La voiture, "automatique" confirme-t-il, a alors "avancé toute seule". "Le policier a dit à son collègue de tirer. Et le coup est parti", ajoute-t-il dans son texte.

Le passager arrière confie avoir d'abord cru que son copain n'avait pas été touché. "Nahel, après avoir reçu la balle, il a dit : 'C'est un fou, il a tiré'", témoigne-t-il. La Mercedes a ensuite "accéléré d'un coup" et l'adolescent a "senti un choc", au moment où le véhicule s'est encastré dans du mobilier urbain. Il explique qu'à ce moment-là, Nahel ne bougeait plus. Selon lui, "il n'y avait pas de sang, mais il était penché sur le côté".

L'adolescent dit être parvenu à s'extraire du véhicule, avant d'être aussitôt interpellé par l'un des deux motards. "J'ai levé les mains pour qu'il ne me tire pas dessus", poursuit-il. "Je me suis retrouvé par terre. J'ai dit [au policier] que je n'avais rien fait et il m'a dit : 'Ferme ta gueule'. Et il m'a menotté", assure le collégien. Il a ensuite assisté au massage cardiaque pratiqué sur Nahel. Selon ses dires, le policier qui n'a pas tiré aurait aussi sermonné son collègue, lui disant qu'il "n'aurait pas dû tirer". Ce policier aurait ajouté que "Nahel était mort". "C'est à ce moment-là que j'ai compris", a écrit l'adolescent dans sa lettre.

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