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Municipales : ces huit villes que le FN aimerait gagner dans l'ombre d'Hénin-Beaumont

Le Front national espère faire de gros scores dans huit communes voisines de la médiatique ville du Pas-de-Calais.

Article rédigé par Bastien Hugues - Envoyé spécial à Hénin-Beaumont,
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
Le secrétaire général du FN et candidat à la mairie d'Hénin-Beaumont, Steeve Briois, et la présidente du FN, Marine Le Pen, lors d'une conférence de presse à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), le 14 mai 2012. (MAXPPP)

Dourges, Oignies, Montigny-en-Gohelle, Harnes, Courrières, Méricourt, Billy-Montigny ou encore Mazingarbe : voilà huit villes dont vous pourriez entendre parler dans les prochaines semaines. Dans l'ombre de la médiatique Hénin-Beaumont, que le Front national lorgne depuis des années, ces huit bourgs du Pas-de-Calais pourraient, eux aussi, tomber dans l'escarcelle frontiste lors des élections municipales des 23 et 30 mars

Selon notre enquête, le parti de Marine Le Pen va réussir à présenter des listes dans ces huit communes, où, lors des dernières élections législatives, il a dépassé la barre des 45% voire (pour l'une d'entre elles) celle des 50%. Dans la plupart de ces huit villes, la présence d'une liste frontiste aux municipales sera une grande première.

Dans ces anciennes cités minières, l'extrême droite ne cesse de progresser depuis plus de dix ans, scrutin après scrutin. A Dourges, un bourg de 5 600 habitants où près d'un actif sur cinq est au chômage, 44% des électeurs ont voté FN dès le premier tour des législatives. En 2002, ils n'étaient que 20%. "Aujourd'hui, on est à la croisée des chemins", lâche le maire (DVG) Patrick Defrancq, en reconnaissant que l'issue du scrutin sera très serrée.

"Toute une partie de la population se sent abandonnée"

Comment expliquer cette inexorable ascension ? Maire de Dourges depuis 2008, Patrick Defrancq pointe d'emblée une "désespérance sociale" croissante. "Il y a une impuissance du pouvoir politique à apporter des solutions contre le chômage. Toute une partie de la population se sent complètement abandonnée, et décide de se tourner vers le Front national." Sur l'ensemble de la zone d'emploi, le taux de chômage dépasse aujourd'hui les 17%. A certains endroits, il frôle les 25%.

"Il y a un vrai ras-le-bol, constate le maire socialiste de Harnes, Philippe Duquesnoy. Les gens ont le sentiment que les hommes politiques ne prennent pas les choses par le bon bout." "Parfois, la politique menée donne à nos administrés l'impression qu'on s'occupe davantage des homosexuels que des chômeurs", tonne un autre élu socialiste. Même analyse à Courrières, où le premier adjoint PS, Bernard Montury, voit dans le vote FN "avant tout une colère, de la part de gens qui ne voient pas de résultats arriver"

"Les gens se sentent de plus en plus en insécurité"

Mais l'évolution catastrophique de l'emploi dans le bassin minier n'explique pas tout. Depuis plusieurs années, les habitants déplorent aussi une hausse de la délinquance périurbaine. Direction Montigny-en-Gohelle, 10 400 habitants. Dans cette commune limitrophe d'Hénin-Beaumont, le revenu moyen est 40% inférieur à la moyenne nationale. Ces derniers mois, de nombreux braquages et cambriolages ont ébranlé le calme de cette petite ville. "Les gens se sentent de plus en plus en insécurité", regrette Claude Ponchaut, secrétaire de la section locale du Parti socialiste, adjoint aux sports, et candidat dissident face au maire sortant.

A Dourges, un PMU a été braqué deux fois en moins d'un mois. A quelques kilomètres de là, les habitants d'Oignies ont dû faire face, eux aussi, à une série de braquages. "Beaucoup de gens nous répètent qu'ils ont peur. Certains se sont même armés, 'au cas où', comme ils disent… Le climat dans lequel on vit est de plus en plus détestable", témoigne un commerçant. Le FN l'a bien compris. A Oignies, à Montigny et dans les communes voisines, les candidats frontistes formulent les mêmes promesses : renforcer les effectifs de la police municipale, mettre en place des systèmes de vidéosurveillance, organiser des dispositifs de surveillance entre voisins… 

Si les habitants du bassin minier se sentent "abandonnés", c'est aussi parce qu'ils voient leurs communes de plus en plus désertées par les commerces et par les services de proximité. A Montigny-en-Gohelle, de nombreuses personnes âgées se sont senties délaissées en voyant une ligne de bus contourner subitement leur quartier. A Harnes, le commissariat de police a baissé son rideau. A Oignies, deux boulangeries ont fermé en quelques mois, et il ne reste plus qu'une boucherie, contre quatre ou cinq il y a encore quelques années. De quoi renforcer ce sentiment d'abandon et de déclassement, contre lequel le FN promet de lutter s'il était au pouvoir.

"Les affaires ont jeté le discrédit sur l'ensemble des élus"

A ce cocktail détonant, il convient de rajouter une véritable rupture de confiance entre les électeurs et les élus, accentuée par la révélation ces dernières années des affaires Dalongeville à Hénin-Beaumont et Kucheida à Liévin. "Dalongeville et Kucheida étaient des élus à l'écoute, proches des gens, presque paternalistes. Mais à partir du moment où les affaires ont éclaté, les habitants ont eu le sentiment d'avoir été trahis", raconte le maire de Dourges, Patrick Defrancq. En plus d'avoir ébranlé un système historiquement clientéliste dans la région, "ces affaires de corruption ont jeté le discrédit sur l'ensemble des élus locaux", se désolent en chœur les maires rencontrés. 

Aujourd'hui, l'appareil socialiste est pointé du doigt. "Le PS a tellement tardé à faire le ménage qu'on est arrivé à un point où le FN n'a plus qu'à se pencher pour ramasser les voix !" accuse un élu socialiste. "Le PS n'écoute plus les habitants", enfonce Claude Ponchaut, élu et candidat à Montigny-en-Gohelle. A Oignies, le cumul des mandats est aussi en cause. "Depuis que le maire préside la communauté d'agglomération, on ne le voit plus", regrettent plusieurs passants rencontrés sur le marché. Ce matin-là, les militants FN, eux, sont bien présents, et prennent le temps d'écouter les doléances des habitants. 

Des militants FN collent des affiches à l'effigie de Marine Le Pen, le 20 février 2012 à Hénin-Beaumont. (PASCAL ROSSIGNOL / REUTERS)

"Face au FN, la gauche s'est contentée d'agiter le chiffon rouge et de brandir l'argument de l'antiracisme. Aujourd'hui, la désespérance sociale est telle que cet argument ne fonctionne plus. Ce qu'il faut, ce n'est plus tant affronter le FN sur le terrain des valeurs que sur celui des solutions économiques qu'il propose", développe le maire de Dourges, Patrick Defrancq. Les choses semblent évoluer dans ce sens. Début janvier, la fédération PS du Pas-de-Calais a édité un livret à l'attention de ses militants, pour riposter aux différents arguments du FN. "Le PS a attendu dix ans avant de prendre en compte le fait que la moitié de la population votait pour le Front national", raille le blogueur héninois Alain Alpern, ancien élu. "Cet argumentaire est très bien fait, mais il vient peut-être un peu tard", regrette le maire d'une commune du bassin minier.

"Ici, le FN se prépare depuis longtemps"

En face, le Front national, lui, n'a pas perdu de temps. "Ici, le FN se prépare depuis longtemps", observe Pascal Wallart, journaliste à La Voix du Nord. L'organisation et la hiérarchie se sont professionnalisées. Pour éviter tout dérapage, la communication est ultra-verrouillée. Les militants ont reçu des consignes pour ne pas parler aux journalistes sans l'accord de la fédération. Les têtes de liste, elles, ont été soigneusement sélectionnées. "Ils se mettent la pression. Ils savent qu'ils n'ont pas le droit à l'erreur", constate Pascal Wallart. 

La présidente du FN, Marine Le Pen, et le responsable du FN dans le Pas-de-Calais, Laurent Brice, discutent avec des passants sur le marché d'Oignies, le 30 octobre 2012. (PHILIPPE HUGUEN / AFP)

Dans les communes où il n'y avait pas de prétendant sérieux, le FN est allé en chercher ailleurs. Comme à Oignies, où le candidat François Vial, fonctionnaire parisien de 43 ans et ancien arbitre de football professionnel, s'est installé il y a quelques mois seulement. Certes méconnu de la population, il a néanmoins donné le sentiment au FN d'avoir un bagage suffisant pour assumer la fonction de maire, contrairement aux militants locaux. Idem à Montigny-en-Gohelle, où Emmanuel Rignaux sera candidat, après l'avoir été à Lens en 2001, Bruay-la-Buissière en 2002, Aire-sur-la-Lys en 2008, Hénin-Beaumont en 2009 et Houdain en 2011. A Dourges, le candidat FN, Freddy Baudrin, s'est lui aussi installé courant 2013 dans la commune, après avoir été candidat à Hénin-Beaumont en 2008 et à Lens en 2011 puis 2012.

A gauche, les municipalités en place espèrent simplement que ce manque de notoriété jouera en défaveur du Front national, et que les électeurs distingueront les enjeux municipaux de leur colère sur la politique nationale. Mais personne ne se risque à faire un quelconque pronostic sur ce que seront les résultats au soir du 30 mars dans ces huit villes.

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