VIDEO. "En ce moment, c’est vraiment dur" : on a suivi un "juicer", qui recharge les trottinettes électriques la nuit à Paris

Depuis l'été 2018, l'usage grandissant des trottinettes électriques a fait émerger un nouveau métier : celui de "juicer", le professionnel dont le rôle est de recharger ces appareils.

Chaque nuit, un ballet similaire se reproduit dans les rues de Paris. A bord de leurs camionnettes, les "juicers" sillonnent la capitale pour récolter et recharger les trottinettes électriques qui ont envahi la ville, mais aussi Bordeaux, Lyon ou Strasbourg depuis l'été 2018. Avec treize opérateurs en France, la flotte de ces engins à deux roues a explosé : on en dénombre environ 20 000 rien qu'à Paris. Après une journée d'utilisation, leurs batteries doivent être rechargées. Ce sont les "juicers" – de l'anglais "give juice", "donner de l'énergie" – qui s'attellent à cette tâche.

C'est le cas d'Imad, un "juicer" de 33 ans. Il s'est lancé dans cette activité depuis janvier, en tant qu'auto-entrepreneur. Il est employé par deux sociétés de trottinettes en libre-service. Avant ça, il sillonnait les marchés avec sa camionnette remplie de vêtements. Elle sert aujourd'hui à récolter entre 35 et 40 trottinettes par jour, à les amener dans son local à Franconville (Val-d'Oise) pour les charger le soir et les déposer le lendemain, à partir de 3 heures du matin, dans Paris. Franceinfo est monté dans son camion et l'a suivi toute une nuit. 

Cinq euros par trottinette rechargée

Fin de journée, 17 heures, sur les Champs-Elysées. C'est le moment pour le "juicer" de partir à la "cueillette" des trottinettes. Via l'application, Imad en localise une, déchargée, et la réserve à distance. Pour la repérer parmi les nombreuses autres, il "l'appelle" en la faisant sonner depuis son téléphone. Puis il la scanne pour signifier à l'application qu'il l'a bien récupérée. Il enfourche l'appareil et roule vers la suivante.

Imad, \"juicer\" de trottinettes électriques, ramassant des engins dans Paris, le 6 juin 2019.
Imad, "juicer" de trottinettes électriques, ramassant des engins dans Paris, le 6 juin 2019. (CAMILLE ADAOUST / FRANCEINFO)

Le but ? Etre le plus rapide pour en récolter un maximum. Il empile une, deux, trois puis quatre trottinettes l'une sur l'autre avec le même procédé, avant de retourner à sa camionnette garée un peu plus loin sur l'avenue. Pour chaque engin, il gagne cinq euros. Sur cette somme, il faut décompter un peu plus d'un euro pour les charges versées à l'Urssaf. "J'essaye même pas de calculer ce que je gagne ou ce que je perds parce que, parfois, on est perdants dans l'affaire. Je fais la moyenne du mois", explique-t-il.

C'est vrai qu'on a du mal à gagner plus que le smic.

Imad

à franceinfo

Car la concurrence est rude sur le terrain. "C'est un coup de chance de récolter quatre trottinettes d'un coup, c'est assez rare. Au début, quand j'ai commencé, on arrivait facilement à en ramasser cinq ou six d'un coup. En ce moment, c'est vraiment dur parce qu'ils ont recruté pas mal de chargeurs", regrette-t-il. "Ils", ce sont les applications de location de ces trottinettes, qui font appel à de nombreux auto-entrepreneurs pour récolter leur appareils et les recharger. 

Premier arrivé, premier servi donc. "Notre salaire n'est pas assuré", explique Imad. "Le métier n'est pas assez réglementé, on aimerait avoir un contrat qui nous protège et que les applications nous assurent un prix minimum par trottinette et un nombre minimum de trottinettes à ramasser par juicer", estime-t-il, en sortant de son camion pour récupérer une trottinette au Trocadéro. 

Autre problème soulevé par le "juicer" : le poids de ces appareils, qui peut aller de 18 à 25 kilos selon les marques. Après un détour par Pigalle, Imad décide de rentrer au local. Il est 21 heures, direction Franconville.

Un local avec 250 chargeurs de trottinettes 

La camionnette s'engouffre dans un parking souterrain. Après quelques virages, Imad ouvre la porte coulissante du local où se trouve son installation. Un enchevêtrement de fil et de prises grâce auquel il peut faire charger un total de 250 appareils en une nuit. 

Grâce à l\'installation qu\'il a mise en place dans son local, Imad recharge les trottinettes électriques qu\'il a glanées.
Grâce à l'installation qu'il a mise en place dans son local, Imad recharge les trottinettes électriques qu'il a glanées. (CAMILLE ADAOUST / FRANCEINFO)

Ce soir-là, Imad vide seul le camion et installe les trottinettes pour le chargement, qui dure de trois à cinq heures. Dans une pièce attenante, des canapés sont installés autour d'une table. Imad y est rejoint par ses frères et un ami associé, pour y passer la soirée. Ils doivent rester éveillés pour surveiller les trottinettes : "C'est dangereux, il y a des risques d'explosion, ou tout simplement qu'une trottinette ne charge pas bien", explique Imad. Autour d'une pizza ou devant une partie de jeux vidéo, ils passent le temps avant de charger à nouveau le camion, à 3 heures du matin.

Des "nids" à réserver

Paris, place de Clichy, 3h30. Ce quartier du nord de la capitale concentre beaucoup de "nids", des espaces autorisés par la mairie pour déposer les trottinettes. Imad a pu en réserver un, place Blanche, juste en face du Moulin-Rouge. Il a le droit d'y restituer six appareils. Il y a un rituel à respecter pour les déposer correctement : en rang, avec quelques centimètres d'intervalle, le guidon tourné vers la gauche. "Ensuite, on doit prendre une photo pour montrer qu'on a bien disposé les trottinettes, sinon l'application ne valide pas", explique-t-il.

Si Imad vient déposer les trottinettes aussi tôt, c'est qu'il veut prendre de l'avance sur les autres "juicers". En à peine une heure et quart, il vide son camion. Il installe la dernière trottinette à côté du cimetière de Montmartre, soulagé. "Je vais rentrer chez moi, retrouver ma copine. Peut-être qu'on aura une demi-heure à partager ensemble."

Imad, \"juicer\" de trottinettes électriques, ramassant des engins dans Paris, le 6 juin 2019.
Imad, "juicer" de trottinettes électriques, ramassant des engins dans Paris, le 6 juin 2019. (CAMILLE ADAOUST / FRANCEINFO)