Grève à la SNCF : "A force d'échouer, la CGT s'affaiblit à chaque fois un peu plus"

Le chercheur Rémi Bourguignon, spécialiste du dialogue social, livre son analyse de 27 jours de conflit contre de la réforme ferroviaire.

Des manifestants contre la réforme de la SNCF, le 24 mai 2018, à Marseille (Bouches-du-Rhône).
Des manifestants contre la réforme de la SNCF, le 24 mai 2018, à Marseille (Bouches-du-Rhône). (GERARD BOTTINO / CROWDSPARK)

La grève des cheminots contre la réforme de la SNCF continue de s'effriter. Depuis le lancement de ce mouvement par épisodes, début avril, le taux de grévistes a chuté, tout comme les perturbations. Au 28e jour de la mobilisation, vendredi 8 juin, seuls 13,68% des salariés du groupe ferroviaire étaient en grève, selon les chiffres de la direction. Pour autant, l'intersyndicale garde le cap, affichant son unité et maintenant son calendrier de grève de deux jours sur cinq jusqu'à fin juin. 

Alors que la grève semble dans sa dernière ligne droite, franceinfo a interrogé un spécialiste du dialogue social, Rémi Bourguignon, maître de conférences à l'IAE Paris-Sorbonne Business School et chercheur associé au Centre de recherches politiques de Sciences Po, pour tirer les principaux enseignements de ce conflit.

Franceinfo : Cette grève constitue-t-elle un échec pour les syndicats ? 

Rémi Bourguignon : C'est difficile à évaluer. Si on la considère à l'aune du mot d'ordre, qui était "faire échec à l'ouverture du marché", alors oui, c'est un échec. Mais les mots d'ordre affichés par les syndicats n'étaient pas vraiment ce qu'ils visaient. Et on ne sait pas trop quelle était l'ampleur des concessions que le gouvernement était prêt à faire. 

Ce qui aurait été un véritable échec pour les syndicats, c'est si, en restant sur leur mot d'ordre et en refusant la négociation, ils avaient eu l'ouverture à la concurrence sans avoir agi sur les conditions et sur l'encadrement du marché. Certes, il semblerait qu'ils n'arriveront pas à faire échec à cette ouverture à la concurrence, mais par contre, ils sont parvenus à réguler le marché du ferroviaire. 

Et ce n'est pas un échec pour tout le mouvement syndical. Il faut distinguer dans le camp syndical deux postures très différentes, dès le début du mouvement. La CFDT, dès le départ, avait dit qu'elle était ouverte à la négociation sur les conditions d'ouverture du marché. Elle est rentrée dans le conflit en contestant la méthode du gouvernement. Elle voulait imposer la négociation. La CGT, elle, avait dit : "On s'oppose à la réforme". 

Quelles avancées les syndicats ont-ils réussi à obtenir ? 

L'un des enjeux de cette mobilisation a été de s'assurer que la SNCF serait, après l'ouverture, en capacité d'affronter la concurrence. Il y a eu tout un débat sur la reprise de la dette, qui permet à l'entreprise de dégager des marges de manœuvre pour investir, mais aussi sur les investissements annoncés par l'Etat, qui vont plutôt renforcer la compétitivité de l'entreprise lors de l'ouverture. Il y a eu aussi la question de la sécurisation des parcours des cheminots, en cas de mobilité d'une entreprise à une autre. Et enfin, celle de la convention collective, sur laquelle les négociations vont se poursuivre. Il y a un intérêt commun à faire en sorte que la SNCF soit compétitive.

La stratégie de grève – deux jours sur cinq entre début avril et fin juin – était-elle la bonne ? 

La stratégie de mobilisation était risquée. Et elle a tenu à pas grand-chose. Ce qui est assez frappant, c'est qu'elle a été décidée par le haut, par les fédérations syndicales elles-mêmes.

Ce n'est pas du tout un mouvement qui est venu du terrain, qui a été demandé par les cheminots. La difficulté que les syndicats ont eue à mobiliser tient en grande partie à la méthode qui a été employée.Rémi Bourguignon, maître de conférencesà franceinfo

On arrive à un moment où il ne faudrait pas que ça dure encore un mois. La mobilisation s'essouffle. Mais elle a tenu suffisamment longtemps pour accompagner la réforme et tout le processus parlementaire. On est en bout de mouvement, mais ça colle avec l'agenda parlementaire, ce qui permet à la CGT de maintenir la pression. Au-delà, ça va être compliqué de mobiliser. A posteriori, ils ont quand même tenu, beaucoup plus que ce qu'on pouvait imaginer au départ, même sur une mobilisation minoritaire.

Pendant un temps, il a été question de convergence des luttes. Pourquoi cela n'a-t-il pas fonctionné ?

Les cheminots n'ont pas réussi à avoir le soutien de l'opinion publique. On l'a vu dans les sondages. Cela n'a pas fonctionné peut-être parce que le contexte politique n'y est pas favorable : Emmanuel Macron est encore en début de mandat, il a une légitimité politique assez forte, les Français lui laissent sa chance et c'est difficile de mobiliser si près des élections, dans ces conditions.

La convergence des luttes, la mobilisation d'autres bastions pour bloquer l'économie, c'est une vision très "cégétiste". Et pour le coup, c'est un réel échec pour la CGT. Elle n'a pas réussi à faire la convergence des luttes dans le mouvement syndical. Elle a essayé de mobiliser à plusieurs reprises ses bastions syndicaux et ça n'a jamais pris. Le cas le plus frappant est celui des fonctionnaires qui ont refusé de s'allier avec les cheminots.

Tout ceci traduit la fragmentation de la CGT et la faiblesse de son équipe dirigeante, qui n'a pas réussi à mobiliser ses bases sociales et montre combien la CGT est divisée. La CGT a ensuite tenté une convergence avec le politique qui, là aussi, a plutôt été un échec. La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon a accepté d'aller dans cette voie-là, mais cela a quand même été un échec.

Grève contre la réforme du rail, manifestations contre la loi Travail... Pourquoi les dernières grandes mobilisations n'ont-elles pas fonctionné ?

Dans le registre de l'outil syndical, la mobilisation sociale est quelque chose qui marche nettement moins et ça ne date pas d'aujourd'hui. Le dernier grand mouvement que les syndicats ont réussi, c'est celui de 1995. Depuis, il n'y a pas eu de grandes mobilisations. On parle régulièrement de la mobilisation contre le CPE, mais celle-ci était plutôt du fait de la jeunesse et avait échappé aux organisations syndicales.

Les syndicats ont de grandes difficultés à mobiliser et cela appelle un changement de méthode. Au début de la grève à la SNCF, on a vu un très gros travail de SUD Rail pour agir sur l'opinion à travers les réseaux sociaux notamment, ce qui n'est pas dans la tradition des syndicats. Mais la CGT, elle, est restée sur un registre classique de mobilisations et de blocages. Et elle a échoué. C'est un échec de plus, et à force d'échouer elle s'affaiblit à chaque fois un peu plus.

Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, avait dit au moment des ordonnances Macron que le mouvement syndical risquait de faire une démonstration de ses faiblesse. Eh bien c'est un peu ça.

A chaque fois, les Français se disent : le syndicalisme ne m'est pas utile parce qu'il n'est pas influent.Rémi Bourguignon, maître de conférencesà franceinfo

Cela appelle donc un changement de registre des organisations syndicales et une capacité à mobiliser leurs bases, moins sur de la manifestation et de la grève et plus sur un maillage suffisant de l'économie pour être en mesure de peser.

Les syndicats sont-ils encore considérés comme représentatifs et comme des partenaires par le gouvernement ? 

On a bien compris qu'Emmanuel Macron n'était pas un grand fan de la concertation sociale. Il n'a pas cherché à obtenir un compromis avec les organisations syndicales. Ce qu'il nous dit à travers ça, c'est : "Je n'ai pas besoin des organisations syndicales pour réformer". Là, il voulait en faire la démonstration. Le grand danger pour les syndicats, avec une stratégie de mobilisation sociale, était de donner raison à Emmanuel Macron.

Aujourd'hui, le syndicalisme ne chute plus beaucoup. On est plutôt dans une période où il s'est stabilisé. Mais il s'est stabilisé à des niveaux extrêmement bas. Fondamentalement et structurellement en France, on n'est pas sur un syndicalisme d'adhérents. Mais, très clairement, les évolutions qu'on observe depuis quelques années, avec le poids donné à la négociation dans l'entreprise, la réforme de la représentativité, les référendums et les consultations au sein des entreprises, il y a une incitation forte donnée aux syndicats pour mailler le territoire. 

Autant le syndicalisme a pu agir et peser pendant des décennies en France grâce à des actions minoritaires, autant il doit maintenant aller vers des logiques majoritaires au vu de la contestation de ces actions minoritaires. Et cela implique pour les syndicats des changements assez lourds.