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Rémunération, nationalité... Pourquoi la nomination du nouveau patron d'Air France provoque déjà des turbulences

Le Canadien Benjamin Smith a été nommé, hier, à la tête du groupe français. Ce qui provoque une nouvelle levée de boucliers dans une entreprise déjà marquée cette année par de nombreux mouvements sociaux. 

Article rédigé par
Mahaut Landaz - franceinfo
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Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Benjamin Smith, alors numéro deux d'Air Canada, le 2 juin 2016 à Dublin (Irlande). (CLODAGH KILCOYNE / REUTERS)

Il est loin de faire l'unanimité. Le Canadien Benjamin Smith, ancien numéro deux d'Air Canada, a été nommé au poste de directeur général d'Air France-KLM par le conseil d'administration du groupe aéronautique, jeudi 16 août. Mais alors qu'Air France-KLM était privé de dirigeant depuis trois mois, l'arrivée du nouveau patron fait déjà grincer des dents, tant du côté des syndicats que de certains députés français. Voici ce qui lui est déjà reproché. 

Sa rémunération est jugée trop élevée 

Alors qu'Air France-KLM a connu un coûteux mouvement social en 2018 – 335 millions d'euros de pertes – et multiplié les plans de départs volontaires ces dernières années, la rémunération de Benjamin Smith allait forcément être scrutée. Or elle pourrait bondir, atteignant un montant maximum de 4,25 millions d'euros par an s'il atteint ses objectifs, a indiqué une source proche du dossier citée par l'AFP. Dans tous les cas, la part fixe du nouveau patron devrait s'élever à 900 000 euros par an. À titre de comparaison, celle de son prédécesseur, Jean-Marc Janaillac, était de 600 000 euros en 2017, soit 30% de moins. Et ce dernier a touché 1,12 million d'euros en 2017, soit trois fois moins que ce qui pourrait être versé à Benjamin Smith. 

Pour plusieurs députés, ce montant a du mal à passer. "Annoncer un salaire aussi important alors qu'une des problématiques d'Air France est justement le caractère trop important des salaires, c'est un très mauvais signal", estime le député Bertrand Pancher (UDI), interrogé par franceinfo. Et de souligner que la rémunération fixe de Guillaume Pepy, le patron de la SNCF, est deux fois inférieure, avec 450 000 euros par an. 

Le rôle de l'Etat, c'est de modérer ces courses aux rémunérations, à cet argent qui rend fou.

Bertrand Pancher

à franceinfo

"Il faut revenir sur ce salaire mirobolant", a également critiqué le porte-parole du PCF Olivier Dartigolles sur LCI. Du côté des syndicats, ça bloque aussi. "On triple le salaire du nouveau PDG alors que les salariés, qui demandent un rattrapage des salaires, gelés depuis six ans, ne sont pas entendus par la direction", a dénoncé sur franceinfo Vincent Salles, co-secrétaire général du syndicat CGT-Air France. Mais pour Aurélien Taché, député LREM du Val-d'Oise, si "le conseil d'administration a validé ce salaire, c'est qu'il pense certainement que la compétence et l'expérience de Benjamin Smith le justifie". 

Il n'est pas français 

C'est la première fois qu'un étranger est nommé à la tête d'Air France-KLM. Et cette décision ne passe pas auprès des syndicats. "Il est inconcevable que la compagnie Air France, française depuis 1933, tombe dans les mains d'un dirigeant étranger", peut-on lire dans un communiqué signé par neuf organisations syndicales du groupe.

Un argument repris par les élus souverainistes comme Nicolas Dupont-Aignan, qui a déploré cette nomination. Mais est-ce inhabituel ? De moins en moins : si 90% des PDG du CAC 40 sont français, certains fleurons de l'économie tricolore – et non des moindres – sont désormais dirigés par des patrons qui ont traversé les frontières : PSA est mené par un Portugais, Axa par un Allemand, tout comme Airbus, qui prouve ainsi que l'aéronautique, souvent désignée comme un secteur stratégique en raison de ses fortes externalités positives pour l'économie, n'échappe pas à la tendance. 

Certains élus estiment donc que la nationalité canadienne de Benjamin Smith n'est pas un obstacle. "Le problème, c'est le coût, ce n'est pas le fait qu'on aille chercher un patron ailleurs", juge Bertrand Pancher. Même son de cloche du côté de la majorité : "C'est la compétence que je privilégie par rapport à la couleur du passeport", fait valoir le député Aurélien Taché.

Il est spécialisé dans le low cost 

"On pense qu'il est là pour faire grossir les low cost au sein du groupe Air France au détriment de la maison-mère et mettre en place des accords au rabais qui vont dégrader les conditions de travail et les salaires", s'inquiète Vincent Salles sur franceinfo. Au sein d'Air Canada, Benjamin Smith était à l'origine de la nouvelle filiale à bas coûts du groupe, Air Canada Rouge, créée en 2013. Réputé pour être un fin négociateur, il a su faire accepter aux pilotes davantage de flexibilité entre Air Canada et Air Canada Rouge. 

De quoi alarmer les syndicats, qui se battent depuis plusieurs années pour limiter le développement du low cost chez Air France. "Si on pense que les salariés sont prêts à être mal payés, à travailler à outrance à vie, sans rien dire, les directions se trompent", a avancé Vincent Salles. Une inquiétude avec laquelle Benjamin Smith va devoir composer, analyse le spécialiste Gérard Feldzer : "Il va falloir proposer des stratégies et les faire ensemble. Il faut que ce candidat ait beaucoup de qualités, beaucoup de charisme, de la créativité, il faut trouver des solutions innovantes pour rassurer le personnel." 

Son management nord-américain inquiète les syndicats

Benjamin Smith est réputé pour privilégier les actionnaires, avance Le Parisien. "C’est un dirigeant dur, mais pas méchant. Mais je vous préviens, chez Air France, ça va détonner. Il sait faire de l’argent, pas du social", estime un employé d'Air Canada interrogé par le quotidien. Peu habitué aux grèves de pilotes, il manque d'expérience du conflit social, même s'il a dirigé avec la direction des ressources humaines d'Air Canada les négociations collectives. 

De plus, selon les syndicats d'Air France, la candidature de Benjamin Smith a été "poussée par un groupe industriel concurrent (Delta Airlines pour ne pas le citer)". La compagnie américaine est entrée au capital du groupe français à l'automne dernier, à hauteur de 8,8%. En pratique, les syndicats craignent donc l'importation de méthodes de management nord-américaines. Et ce qu'avance Mehran Ebrahimi dans L'Obsne va pas les rassurer. Un cadre de Delta aurait confié à ce professeur spécialiste de l'aéronautique et fin connaisseur d'Air Canada "ne pas concevoir qu'une compagnie puisse fonctionner avec des gens qui font grève quand ils veulent"

Il a été nommé en catimini 

Sur la forme, le spécialiste de l'aéronautique Gérard Feldzer a dénoncé, sur franceinfo, une nomination dont "la transparence n'est pas vraiment exemplaire". "Le faire un week-end du 15 août, par téléphone pour réunir le conseil d'administration, ça ne respire pas la transparence", a-t-il estimé. 

C'est une occasion ratée aussi de mettre dans la boucle les personnels en les rassurant, en leur expliquant les critères de sélection.

Gérard Feldzer

à franceinfo

Les syndicats ont déjà annoncé une grève si le nouveau dirigeant n'était pas capable de renouer le dialogue avec eux. Et pour cause : à la CGT, on soupçonne que toutes les candidatures n'ont pas été étudiées de façon impartiale. "Certaines candidatures n'ont pas été au bout du processus de sélection", a affirmé Vincent Salles. 

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