"Gilets jaunes" : trois ans après, "il reste une forme d'engagement", analyse un chercheur

Si le mouvement s'éteint, il reste ce "qu'ils ont mis en évidence : la question des inégalités et des fractures sociales, des fractures territoriales", estime Romain Pasquier.

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Radio France
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Des "gilets jaunes" mobilisés sur un rond-point à Nancy, le 17 novembre 2021. (ALEXANDRE MARCHI / MAXPPP)

Le 17 novembre 2018, les premiers "gilets jaunes" se rassemblaient sur les ronds-points pour protester contre la hausse attendue des prix des carburants, consécutifs à l'instauration d'une taxe carbone, finalement abandonnée. Le mouvement a rassemblé jusqu'à plusieurs dizaines de milliers de personnes sur les ronds-points et lors de rassemblements, dont certains ont connu de graves débordements. Trois ans après, "il reste une forme d'engagement, de socialisation à la chose publique" pour une partie de ces "gilets jaunes", analyse Romain Pasquier, directeur de recherche au CNRS, chercheur à Sciences-Po Rennes et spécialiste de la décentralisation et des régions.

Le mouvement, composé de non-professionnels de la politique, s'est logiquement éteint, selon lui. Romain Pasquier ne le voit pas renaître de ses cendres durant la campagne présidentielle, excepté quelques possibles "flambées locales, dans ce mouvement très décentralisé". Cependant, les "gilets jaunes" ont réussi à mettre au premier plan des sujets politiques "la question des fractures sociales et territoriales".

franceinfo : Que reste-t-il de ce mouvement, trois ans après ?

Romain Pasquier : Il y a d'un côté, des "gilets jaunes" qui vivent ces trois ans comme une déception. Ils avaient porté un certain nombre de revendications. Malgré certaines mesures, leur programme n'a pas été complètement satisfait par le gouvernement. Et en même temps, on voit bien que pour toute une partie des "gilets jaunes", très éloignés de la politique, qui ne militent pas, qui n'avaient pas de vraie conscience, de socialisation politique, cette socialisation politique par les ronds-points les a amenés à la politique. Il reste une forme d'engagement, de socialisation à la chose publique et à la chose politique. Un certain nombre d'entre eux disent qu'ils seront marqués à vie.

Les voyez-vous peser dans la campagne présidentielle ?

Ce qui va peser, c'est ce qu'ils ont mis en évidence : la question des inégalités et des fractures sociales, des fractures territoriales. C'était un mouvement très décentralisé, avec un fort ancrage local. Mais en tant que force politique, je ne les vois pas peser à la présidentielle.

"Le problème du porte-parolat a été leur problème majeur. Ils n'ont pas réussi à se structurer."

Romain Pasquier, directeur de recherche au CNRS

à franceinfo

Et donc, pour une présidentielle où il faut des financements, il faut des entreprises politiques extrêmement rationnalisées, ils n'ont pas du tout la forme adéquate. Il y aura peut-être des flambées locales, dans ce mouvement très décentralisé. Mais de là à ce qu'il pèse comme une coordination nationale dans une campagne présidentielle, je ne crois pas.

C'est la taxe carburant et plus largement l'automobile qui a été centrale dans ce mouvement ?

L'automobile, pour ces "gilets jaunes" qui habitent dans les zones périurbaines, rurales, dans les petites villes ou les villes moyennes, est une forme de liberté. C'est un symbole d'une vie, d'une civilisation, d'une identité. Donc rogner la possibilité d'exercer cette liberté par l'usage de l'automobile a été un peu vécu comme une agression, une injustice supplémentaire. On voit bien que les forces politiques se sont emparées de cette thématique. D'ailleurs, aujourd'hui, il est difficile de parler de transition écologique sans parler de justice sociale. Les "gilets jaunes" ont clairement permis cela. Et puis, en ce moment, avec la flambée des prix de l'énergie, du carburant, le gouvernement a pris des mesures, tout de suite. Il a essayé de limiter la hausse des prix de l'énergie.

Comment expliquez-vous que le mouvement ait progressivement diminué en intensité, se soit peu à peu éteint ?

C'est très classique. Rappelez-vous les "bonnets rouges", en 2013, dans l'ouest de la France. C'était un peu pareil. Ces mouvements sociaux assez inédits ont un problème de coordination et de durabilité dans le temps. Il faut une structure, une entreprise politique, une rationalisation des modes d'organisation, un leadership. Ces mouvements qui sont assez spontanés, assez horizontaux, ont des difficultés à se mettre d'accord sur un programme et sur un leader. Et puis, le fait de se mobiliser chaque semaine, de faire des réunions préparatoires, alors que les gens travaillent, ne sont pas des professionnels de la vie politique. Tout cela pèse. Tout cela est chronophage, énergivore et finalement, ne permet pas une vraie consistance politique sur le temps.

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