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INFO FRANCETV INFO. Virgin Mobile: les 9,7 millions de bonus qui seraient accordés à 9 dirigeants choquent le personnel

Lors de la vente de l'opérateur virtuel à Numericable-SFR, une rémunération de 9,7 millions d'euros brut aurait été accordée à neuf dirigeants de l'entreprise, selon les syndicats, alors que les 170 salariés n'ont touché que 1 800 euros de prime.

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France Télévisions
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Une affiche placardée le 22 juillet 2015 sur la façade du siège de Virgin Mobile, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), par les salariés de l'entreprise qui exigent le remboursement de primes accordées aux dirigeants. (CHRISTOPHE RAUZY / FRANCETV INFO)

Chez Virgin Mobile, les 135 employés ne sont plus vraiment "détendus du mobile", comme le voudrait le slogan de l'opérateur de téléphonie mobile. La tension est même extrême depuis qu'un rapport d'audit commandé par le comité d'entreprise a révélé, fin juin, que neuf membres de l'équipe dirigeante se sont vu accorder 3,3 millions d'euros de bonus un an plus tôt, au moment de la vente de l'entreprise au groupe Numericable-SFR. Selon des informations obtenues par la suite par les syndicats, cette rémunération exceptionnelle pourrait en fait atteindre 9,7 millions d'euros. Les autres salariés sont d'autant plus remontés qu'ils n'ont, eux, pas vraiment profité de la cession.

Quand Numericable a racheté SFR, au printemps 2014, pour 17 milliards d'euros, l'appétit du groupe dirigé par Patrick Drahi n'était pas encore rassasié. Il est ainsi entré en négociation immédiate avec les actionnaires de la société Omea Télécom, qui détient Virgin Mobile, pour racheter le premier opérateur virtuel français. Le montant de l'addition était salé, 325 millions d'euros. Mais pour Numericable-SFR, il s'agissait d'un investissement stratégique, qui lui permettait de ramener dans son giron le million et demi de clients de Virgin Mobile.

Une mystérieuse ligne comptable

La vente définitive de la société à Numericable-SFR est actée le 4 décembre 2014. Elle entraîne une trentaine de départs non remplacés (démissions et transferts chez Numericable-SFR) mais aussi une réorientation de la stratégie, qui inquiète les salariés. Les représentants du personnel tentent de négocier une prime et obtiennent 1 800 euros par salarié, versés en deux fois. "On avait demandé 5 000 euros et ils nous ont ri au nez, explique Jean-Michel Bihoues, délégué de la CFDT, syndicat majoritaire dans l'entreprise. Ils nous disaient que lors du rachat de SFR par Numericable, les employés avaient touché 2 000 euros. On a fait le maximum."

Les syndicats restent méfiants. Et, pour y voir clair, le comité d'entreprise demande qu'un audit financier de la société soit mené. Fin juin 2015, lors de la présentation de son rapport, consulté par francetv info, l'auditeur explique au CE avoir trouvé une ligne comptable non expliquée : un montant de 3,3 millions d'euros bruts en face de la mention "autres rémunérations".

Face aux interrogations du personnel sur cette somme, les dirigeants prennent rendez-vous avec l'auditeur : "Ils ont expliqué qu'il s'agissait en fait d'une rémunération exceptionnelle, affirme Jean-Michel Bihoues. Le lendemain matin, c'est moi qu'ils ont vu pour m'en informer. Ils ont été clairs, cette somme était pour les dirigeants qui ont mené la vente. De notre côté, on a découvert qu'il s'agissait de sept membres du comité exécutif et deux cadres non dirigeants."

L'identité des neuf concernés n'est pas révélée. On sait seulement que le fondateur et ancien PDG Geoffroy Roux de Bézieux, aujourd'hui numéro 2 du Medef, n'en fait pas partie. "Pour être clair, je n'ai rien touché", confirme l'intéressé à francetv info. En revanche, ces 3,3 millions d'euros comprennent l'indemnité de rupture de contrat qui lui a été versée lors de son départ en 2014, comme le prévoyait son contrat.

"Et nous, on ne s'est pas saignés pour cette boîte ?"

Face à cette annonce, le syndicaliste s'indigne du montant "exorbitant" des primes accordées aux responsables, qui se justifient : "Ils m'ont dit que c'était très pratiqué dans les pays anglo-saxons, qu'ils s'étaient saignés pour l'entreprise, que c'était difficile de négocier avec des acheteurs. Mais c'est leur boulot, non ?, s'emporte Jean-Michel Bihoues. Et nous, les salariés, on ne s'est pas saignés pour cette boîte, peut-être?" Le délégué syndical affirme que les dirigeants lui ont demandé de ne rien révéler et d'empêcher que la destination de ces sommes ne figure pas dans le rapport final de l'auditeur.

Le représentant du personnel refuse et passe à l'offensive. Il convoque, dès le 8 juillet, un comité d'entreprise extraordinaire, durant lequel la direction met en avant le caractère légal de la mesure. "C'est légal, mais ça pose un gros problème de moralité, estime le représentant CFDT. Avec les autres membres du CE, on leur a dit : 'Qu'est-ce qui vous empêchait de partager cet argent avec tous les salariés' ?" Le 15 juillet, un article publié par Capital vient rendre la chose publique. Une grève éclate pour demander la restitution des sommes et le versement d'une prime de 10 000 euros par salarié. La mobilisation est quasi-générale chez les employés, plus que jamais remontés contre les différences de traitement dans l'entreprise.

En 2014, alors que le salaire moyen des salariés de Virgin Mobile avoisinait les 48 000 euros bruts annuels, un dirigeant touchait en moyenne 117 000 euros bruts. Sans compter la retraite supplémentaire : accordée aux cadres dirigeants depuis 2011, elle devait, selon les syndicats, être généralisée à tous les employés, mais l'extension n'a jamais eu lieu. "Malgré la trentaine de départs non remplacés depuis la vente, on s'est donné à fond, estime Jean-Michel Bihoues. Et aujourd'hui, on apprend qu'on nous vole le fruit de notre travail."

6,4 millions d'euros seraient provisionnés pour le Comex

Les salariés ne sont pas au bout de leurs surprises. Une autre ligne comptable a attiré l'attention du cabinet d'audit : 6,4 millions d'euros classés dans la rubrique "provision pour risques et charges". Le 17 juillet, deux jours après le début de la grève, nouvelle convocation des syndicats par les dirigeants, et nouvelle révélation : "Ils nous annoncent droit dans les yeux que la provision de 6,4 millions d'euros correspond à un complément de rémunération pour les neuf dirigeants", affirme Jean-Michel Bihoues. Au total, d'après le représentant du personnel, ce serait donc 9,7 millions d'euros brut qui auraient été accordés au comité exécutif (Comex) pour avoir bouclé la vente de l'entreprise.

Selon les syndicalistes, on leur explique alors qu'il s'agit d'une provision, que ce complément de 6,4 millions d'euros n'a donc pas encore été versé. Cela n'empêche pas les représentants du personnel de claquer la porte. Remontés, ils contactent un avocat pour envisager une action juridique. Et la fédération CGT-FAPT menace de porter d'anciens dossiers litigieux devant les tribunaux.

Plus que les primes, c'est le flou de la stratégie de l'entreprise à moyen terme qui inquiète aujourd'hui les salariés. Ils craignent une lente décomposition de la société, et l'absorption imminente de Virgin Mobile par Numericable-SFR, une entreprise où le climat social est loin d'être au beau fixe, comme le décrit Europe 1.

Contactée, la direction de Virgin Mobile n'a pas répondu aux sollicitations de francetv info. Geoffroy Roux de Bézieux indique sobrement "ne pas avoir de commentaire à faire" sur la société dont il était PDG jusqu'en juin 2014. Les salariés lui ont quand même adressé une lettre ouverte pour l'inciter à réagir à cette polémique. Ils y citent un passage de son livre, Salauds de patrons ! (Hachette), paru en 2007 : "Si les Français n'aiment pas les patrons, c'est d'abord la faute des patrons (…). Que faire pour changer tout cela ? C'est très simple : faites confiance aux patrons."

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