"Ils espèrent simplement qu’on crève" : les postiers grévistes des Hauts-de-Seine racontent 15 mois de conflit social

Une centaine de postiers de ce département sont en grève depuis le 26 mars 2018. Lundi, l'un d'eux s'est aspergé d'essence au bureau de poste de Levallois-Perret, après s'être vu refuser une mutation dans une filiale de La Poste.

Gaël Quirante, responsable du syndicat Sud Poste 92, manifeste devant le siège social de La Poste, à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), le 29 mars 2018.
Gaël Quirante, responsable du syndicat Sud Poste 92, manifeste devant le siège social de La Poste, à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), le 29 mars 2018. (JULIEN MATTIA / NURPHOTO)

"Li-bé-ez Ga-ël ! Li-bé-rez Ga-ël." Sous un soleil de plomb, ils sont entre 100 et 200, lundi 17 juin à 12h30, à scander ce slogan face au commissariat du 15e arrondissement de Paris, rue de Vaugirard. L'ancien candidat du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) à la présidentielle, Olivier Besancenot, ou encore le député La France insoumise de Seine-Saint-Denis Eric Coquerel, ceint de son écharpe tricolore, sont venus appuyer les postiers grévistes des Hauts-de-Seine.

Ils obtiennent, vers 14 heures, la libération de Gaël Quirante, en garde à vue après l'occupation, le 14 juin, du siège social de La Poste. Responsable du syndicat Sud Poste 92, majoritaire dans les Hauts-de-Seine, ce quadragénaire est la figure emblématique d'un conflit social qui oppose depuis quinze mois plus d'une centaine de postiers grévistes des Hauts-de-Seine à la direction de La Poste. Un long bras de fer qui a débuté le 26 mars 2018 avec le licenciement, justement, de Gaël Quirante.

Gaël Quirante, "la bête noire" de La Poste

Membre de la direction du NPA et proche d'Olivier Besancenot, Gaël Quirante est dans le viseur de La Poste depuis longtemps (depuis son embauche en 2003, la direction lui a notifié 264 jours de mise à pied), mais il est devenu la "bête noire" de l'entreprise depuis 2010, à l'issue – déjà – d'une longue grève, détaille Le Monde. Avec d'autres salariés de La Poste, il avait "investi un site à Nanterre afin d’être reçus par le directeur" et avait retenu "pendant plus de deux heures des personnels des ressources humaines". Cette action de séquestration lui a valu, en 2010, une amende de 1 500 euros avec sursis.

Depuis cette affaire, la direction de La Poste cherche à se débarrasser de ce salarié protégé par ses activités syndicales. L'Inspection du travail refuse de donner le feu vert à ce licenciement, tout comme le ministère du Travail de l’époque (dirigé par Xavier Bertrand). La direction ne parvient à ses fins qu'au printemps 2018, en obtenant l'accord de la Direction générale du travail. Pour le secrétaire départemental adjoint de Sud Poste dans les Hauts-de-Seine, Xavier Chiarelli, c'est cette "décision politique" qui met le feu aux poudres. 

L’autorisation du licenciement de Gaël Quirante par la ministre du Travail Muriel Pénicaud a marqué le début du conflit.Xavier Chiarelli, Sud Poste 92à franceinfo

Mais les revendications dépassent rapidement le cas de Gaël Quirante, qui garde d'ailleurs le droit d'exercer ses activités syndicales dans l'entreprise. La colère est alimentée, explique Xavier Chiarelli, par "la restructuration permanente à La Poste, qui fait voler en éclats le métier de facteur pour le transformer en services à la personne".  "En dix ans, La Poste a supprimé des dizaines de milliers d'emplois [près de 45 000 depuis 2008, selon la Direction du groupe] en laissant aux salariés restants une charge de travail qu'elle ne sait pas mesurer. Elle nous dit qu'il faut une minute trente pour distribuer un recommandé. Mais quand on lui demande de le prouver, elle en est incapable. La boîte a déjà été condamnée 22 fois en justice par des juridictions différentes pour absence d'information sur les cadences de travail auprès du CHSCT !" Florent, 39 ans, un des facteurs en grève depuis le début, surenchérit.

On a vu qu'on avait tous les mêmes problèmes dans tous les bureaux et ça nous a rassemblés.Florent, facteur grévisteà franceinfo

Fin mars 2018, les 150 grévistes des bureaux de poste de Neuilly, Levallois-Perret, Boulogne-Billancourt, Asnières ou Gennevilliers réclament la suspension de la restructuration dans les Hauts-de-Seine, et le maintien de leurs horaires de travail (6h30-13h30, alors que la direction leur demande d'appliquer de nouveaux horaires, 8h30-16 heures avec une pause méridienne).

Au printemps 2018, des boîtes aux lettres vides

Les conséquences du mouvement social sautent rapidement aux yeux des habitants : "Depuis bientôt deux mois, les boîtes aux lettres restent désespérément vides dans certains quartiers de Boulogne-Billancourt, Neuilly, Asnières et, à vrai dire, un peu partout dans les Hauts-de-Seine", relève Le Parisien le 17 mai 2018. Un an plus tard, il reste des dysfonctionnements, mais la situation s'est nettement améliorée, affirme la direction de la Poste, qui avance le chiffre de "moins d'une centaine de grévistes".   

Ce conflit local concerne un nombre limité de facteurs des Hauts-de-Seine, mobilisant moins de 5% des postiers du département.La direction de La Postepar communiqué

Reste un mouvement d'une durée exceptionnelle, alors que les grévistes ne sont plus payés depuis le printemps 2018. Comment sont-ils parvenus à tenir si longtemps ? Grâce aux caisses de solidarité. "Le meilleur souvenir de cette grève, c'est vraiment le collectif créé entre nous, les grévistes, et nos dizaines de soutiens", s'émerveille Roselyne Rouger, une factrice de 62 ans. Cagnottes en ligne, collectes dans les manifs, dons divers... "On a fait des soirées de soutien", souligne David Jourdan, secrétaire général adjoint de la CGT Info-Com (secteur de l'information et de la communication). Martine, adhérente de Sud Education, a également participé à ces collectes.

On s'est donné rendez-vous l'été au bord de la Seine pour des pique-niques de soutien.Martine, institutrice retraitéeà franceinfo

"Sans cette solidarité, on ne tiendrait pas. C'est difficile pour les grévistes qui ont plusieurs loyers de retard et des factures impayées", constate Xavier Chiarelli. Florent l'atteste : "On va récupérer les fruits et les légumes à Rungis, on fait une croix sur la petite 'qualité de vie' entre guillemets qu’offre un salaire de postier, entre 1 200 et 1 500 euros par mois selon l'ancienneté. J'ai des agios à régler, moi qui n'avais jamais été à découvert." Pris à la gorge, tous évoquent "le peu de considération des dirigeants de La Poste"  à leur égard.

A la première rencontre, ils nous ont expliqué ce qu’était une négociation parce qu'on est trop bêtes pour comprendre.Roselyne Rouger,
factrice en grève et déléguée Sud
à franceinfo 

Après n'avoir proposé que quelques séances de négociations au début du conflit, la direction de La Poste les a multipliées ces derniers mois : "Il y en a eu 43 en tout, dont 31 depuis février 2019", assure la direction. "Ils font des tout petits pas pour voir s’il y a des reprises [de travail]. Et ils ont accéléré en février parce que, depuis janvier 2019, on multiplie les actions", rectifie Florent. Dans un relatif silence médiatique, les grévistes font des incursions, à de multiples reprises, dans les sièges de La Poste ou de La Banque postale, ou tentent de bloquer les entrées.

"On était à deux doigts de signer"

Jusqu'à obtenir des résultats ? Le mardi 11 juin, "un protocole d'accord a été soumis à signature", reconnaît la direction de La Poste par communiqué. Mais la séance prend la forme d'un ultimatum, selon les syndicalistes : "On était à deux doigts de signer, mais La Poste voulait garder la possibilité de sanctionner les grévistes. Elle nous a dit : 'C’est à prendre ou à laisser.' Ça nous a rendu furieux", affirme Xavier Chiarelli. "Ils nous ont dit que le protocole était caduc à partir du lendemain minuit",  se rappelle aussi Roselyne Rouger.

La direction refuse l’absence de poursuites disciplinaires, qui se trouvent pourtant dans toutes les procédures de fin de conflit.Roselyne Rouger, factrice en grèveà franceinfo

Pour cette sexagénaire entrée à La Poste en 1986, pas de doute : "Ils espèrent simplement qu’on crève. Qu’on soit exsangue au niveau financier et surtout moral. L'ultimatum, je l’ai pris comme : 'Allez crever'."

Une occupation houleuse du siège de La Poste

De quoi relancer de nouvelles actions pour les syndicalistes. Le vendredi 14 juin vers 23 heures, des grévistes pénètrent dans le siège de La Poste, dans le 15e arrondissement de Paris, pour l'occuper "de manière pacifique", selon Xavier Chiarelli. Une version que ne partage pas la direction de La Poste. "Peu avant minuit, écrit-elle dans un communiqué, un groupe de 66 individus cagoulés et masqués, dont une dizaine de postiers et anciens postiers, a pénétré par effraction dans les locaux du siège de La Poste. Ils ont commis d'importantes dégradations, saccageant des bureaux et des équipements. Ce groupe n’a libéré les lieux que sur intervention des forces de l’ordre."

"Ces histoires de cagoule, c’est faux, mensonger et diffamatoire,  s'insurge Gaël Quirante. C'est facile à prouver : au siège, il y a de la vidéosurveillance partout. Je suis rentré à visage découvert, comme tous les autres postiers. Quant aux dégradations, ce sont les policiers qui ont défoncé une porte et une table", martèle-t-il en renvoyant à cette vidéo, prise de l'intérieur de la salle où il était réfugié quand la police est intervenue.

L'occupation du bâtiment vaut au syndicaliste, sur plainte de La Poste, trente heures de garde à vue. Il en ressort libre, sans charge contre lui et "sans convocation ultérieure", précise-t-il. "Mais le dimanche matin, la police est arrivée à son domicile à 6 heures avec un bélier pour le chercher et enfoncer la porte si besoin. Et ils l’ont embarqué à la sûreté territoriale comme s'il représentait un danger !" s'indigne Xavier Chiarelli. Un photographe du collectif Oeil qui couvrait l'occupation du siège de La Poste est également mis en garde à vue dimanche à l'aube, avant d'être libéré à 20 heures. Le collectif, qui défend "une vision sociale et engagée de la photographie"rapporte que la police avait tenté, vendredi soir, de lui interdire de filmer l'intervention des forces de l'ordre. Ce reporter, affirme le collectif, n'a commis ni constaté "aucune dégradation"

Et maintenant ? La situation semble plus tendue que jamais. Lundi 17 juin, un des postiers en grève depuis quinze mois s'est aspergé d'essence dans un bureau de Levallois-Perret, en menaçant de s'immoler par le feu. D'abord acceptée, sa mutation dans une filiale de La Poste avait finalement été refusée. "Son profil avait été retenu mais, en raison d’une baisse d’activité, cette filiale a dû privilégier un recrutement interne", se justifie La Poste. Une version récusée par le syndicat Sud, qui y voit une mesure de représailles contre un gréviste.

Pour dénouer le conflit, les postiers en grève en appellent désormais au ministre de tutelle, Bruno Le Maire, et réclament l'intervention d'un médiateur. La Poste a, jusque-là, refusé toute médiation, parce que, selon elle, "le dialogue social dans l'entreprise n'a jamais été rompu".