Réforme des retraites : comment le projet s'éloigne peu à peu de la promesse d'Emmanuel Macron

Au fil de la grève et des concessions de l'exécutif à certaines catégories, la réforme des retraites s'éloigne de celle envisagée par Emmanuel Macron pendant la campagne de 2017.

Le président de la République, Emmanuel Macron, le 3 octobre 2019 à Rodez (Aveyron).
Le président de la République, Emmanuel Macron, le 3 octobre 2019 à Rodez (Aveyron). (ERIC CABANIS / AFP)

Mars 2017. En pleine campagne pour l'élection présidentielle, le candidat Emmanuel Macron dévoile son programme devant la presse. "Nous irons vers un système universel de retraites, où pour chacune et chacun, quels que soient son statut, sa profession, son secteur d'activité, un euro cotisé donnera les mêmes droits à la retraite", déclare-t-il. La mesure figure en bonne place dans la partie de son programme baptisée "les mêmes règles pour tous" "Nous mettrons fin aux injustices de notre système de retraites. Un système universel avec des règles communes de calcul des pensions sera progressivement mis en place", promet le texte. A l'époque, déjà, on s'interroge. "Cette mesure est-elle réalisable ?", se demande par exemple France 3.

Trois ans plus tard, le projet ressemble de moins en moins à ce qu'avait imaginé Emmanuel Macron. Empêtré dans une longue grève contre sa réforme des retraites, le président de la République multiplie les concessions à telles ou telles professions. Il y a d'abord eu les policiers, douaniers, surveillants pénitentiaires, pompiers et contrôleurs aériens, préservés dès le rapport rendu par l'ancien Haut-Commissaire aux retraites Jean-Paul Delevoye, au nom de leurs "fonctions dangereuses exercées dans le cadre des missions régaliennes". Le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, a assuré aux policiers, le 4 décembre, qu'ils conserveraient "leurs droits à un départ anticipé" et "des niveaux de retraites comparables aux pensions actuelles". Les militaires, qui touchent une pension, sont eux aussi épargnés.

"Cela va tomber comme des dominos"

Depuis le début du mouvement de grève, le 5 décembre, d'autres exceptions s'ajoutent régulièrement à la liste. Le 16 décembre, les transporteurs routiers obtiennent le maintien de leur congé de fin d'activité, un dispositif qui leur permet aujourd'hui de cesser leur activité jusqu'à cinq ans avant l'âge légal de départ à la retraite. Le 19 décembre, les marins-pêcheurs sortent du bureau du Premier ministre avec "les assurances qu'ils demandent" sur leur droit à un départ anticipé avant 62 ans. Le 25 décembre, au tour des pilotes de ligne et du personnel navigant d'obtenir le maintien de leur régime complémentaire. A la fin de l'année, le système proposé n'est plus universel.

Quelques semaines avant le mouvement de grève, le président de la République avait pourtant assuré que la réforme serait bien celle qu'il avait imaginée en 2017. Le 3 octobre, Emmanuel Macron est interrogé sur son engagement à préserver le régime spécial des policiers lors d'un débat public à Rodez (Aveyron). "Il n'y aura plus de régimes spéciaux à proprement parler, ce n'est pas possible dans un système universel par points", réplique Emmanuel Macron, avant de saluer le travail des policiers. Le président se lance ensuite dans une tirade : "Si je commence à dire 'on va garder un régime spécial pour l'un', cela va tomber comme des dominos. Derrière, on me dira, 'vous le faites pour les policiers, donc les gendarmes', ensuite, on me dira 'vous le faites pour les gendarmes, pourquoi pas pour les infirmiers et infirmières, les aides-soignants ? Et puis on va refaire nos régimes spéciaux. En deux temps, trois mouvements, on y est. Non", lance-t-il.

La députée LREM du Nord, Catherine Osson, a vu cette vidéo. Elle ne voit pourtant ni contradiction ni renoncement à l'esprit de la réforme dans les récentes concessions, mais une "suite logique". "La table des négociations a été ouverte et c'est l'aboutissement des échanges avec tous les partenaires", explique-t-elle, avant de rappeler que la réforme évoluera encore lors de son passage devant l'Assemblée nationale.

"Si on fait autre chose, il y aura de la déception"

Aurélien Taché, député LREM du Val-d'Oise, reconnaît tout de même qu'"il y aurait un vrai risque de dénaturer le principe d'universalité". Il juge toutefois que "pour l'instant, les exceptions sont encore limitées, du type policiers et gendarmes, et on peut le comprendre". L'élu estime qu'"il faut reprendre le travail d'explication sur le principe d'universalité" et s'oppose à toute nouvelle exception.

Faire des concessions catégorielles, ça ne fonctionnera pas. Cela ne permettra pas de remettre de la justice dans le système.Aurélien Taché, député du Val d'Oiseà franceinfo

Pour son collègue Christophe Jerretie, député de Corrèze, "il ne faut pas que cela remette en cause la logique d'ensemble". "Les premiers éléments donnent à penser qu'il faut faire attention", estime-t-il, en appelant à ne pas repartir sur le "système existant, celui des régimes particuliers", pour ne pas décevoir "nos premiers soutiens". Aurélien Taché tient la même ligne : "Si on fait autre chose, il y aura de la déception, voire de l'amertume, chez beaucoup de Français…"