"Les Echos" vendus à LVMH, "La Tribune" à... News Participations ? Les rachats font flores dans la presse économique

Loin d'être un épiphénomène, les transactions dans le domaine de la presse quotidienne financière ont explosé en 2007 en France et dans le monde.La presse d'information économique marche bien: de nombreuses entreprises s'y abonnent en même temps que leurs salariés et du coup, les publicitaires ne s'y trompent pas et s'y précipitent.

La presse économique, un marché qui a le vent en poupe.
La presse économique, un marché qui a le vent en poupe. (AFP/Sam Yeh)

Loin d'être un épiphénomène, les transactions dans le domaine de la presse quotidienne financière ont explosé en 2007 en France et dans le monde.

La presse d'information économique marche bien: de nombreuses entreprises s'y abonnent en même temps que leurs salariés et du coup, les publicitaires ne s'y trompent pas et s'y précipitent.

Le secteur des nouvelles financières est dopé par la montée des marchés boursiers et la multiplication des fusions-acquisitions, créneau qui génère depuis quelques mois des concentrations dans les médias financiers.

Quant au profil des patrons de presse, il tend à se modifier. En effet, nombre d'entre eux arrivent directement du monde de l'industrie.

Les journalistes, sur le qui-vive, craignent des conflits d'intérêts et se mobilisent pour leur indépendance. C'est ce qui se passe actuellement aux Echos, racheté 240 millions d'euros par le PDG de LVMH, Bernard Arnault, une des premières fortunes de France et ami proche de Nicolas Sarkozy, au groupe américain Pearson.

Arnault se sépare de La Tribune - les autorités de la concurrence le lui ont imposé - tout en assurant qu'il ne s'intéresse aux Echos que pour des motifs strictement économiques.

Et d'enfoncer le clou en citant l'exemple de la chaîne de télévision américaine CNBC, détenue par General Electric, ou d'autres médias dans le monde et en France, propriété de grands industriels, sans que personne ne s'en émeuve.

"Les Echos" caracole en tête de la presse éco

En 100 ans depuis sa création en 1908 par les frères Robert et Emile Schreiber, Les Echos de l'Exportation, modeste mensuel de 4 pages, s'est transformé en quotidien économique et financier référence du secteur, devenant le premier groupe de presse économique et financière en France avec un quotidien et ses suppléments, un site Internet, le mensuel Enjeux-Les Echos, des lettres spécialisées, des conférences, des études et des formations.

Petit rappel autour d'une réussite: le 2 mai 1908, les frères Schreiber lancent un 4 pages pour accroître les ventes de leur maison de négoce, qui exporte des produits de quincaillerie et bonneterie. Le journal comprend, outre des réclames pour les produits de la maison, des informations générales sur les marchés de l'exportation. En 1913, Les Echos de l'Exportation deviennent hebdomadaires et tirent à 5.000 exemplaires.

Après la première guerre, le journal reparaît sous le titre Les Echos et devient quotidien en 1928. En 1937, le journal devient la référence des milieux économiques. Suspendu en 1939, il reprend en 1945, avec pour sujets phares la mécanique et le textile.

De 1945 à 1960, ce sont les années Servan-Schreiber, nouveau patronyme de la génération qui rejoint le groupe au début des années 50: Jean-Claude et Marie-Claire, enfants de Robert Schreiber, et Jean-Jacques, dit "JJSS", l'un des fils d'Emile Schreiber, qui crée L'Express en 1953.

Au début des années 60, malgré la croissance, les querelles se développent dans le clan Servan-Schreiber. En 1963, le journal est vendu à Pierre et Jacqueline Beytout. Mme Beytout, qui dirige la rédaction, transforme Les Echos en véritable quotidien économique.

C'est en 1988 que Les Echos rejoignent Pearson (Financial Times), groupe britannique d'édition et d'information. En 2006, son chiffre d'affaires est en hausse de 4,2% à 126,2 millions d'euros.

Le site internet du quotidien, pour lequel le groupe a fait le choix du tout payant, est lui aussi une réussite, avec 1,2 million de visiteurs uniques. 14% des abonnés du quotidien papier sont aussi abonnés au web.

"La Tribune", seconde et à la traîne

La Tribune, rachetée en 1993 par le groupe de luxe LVMH, est le deuxième quotidien économique et financier français derrière Les Echos, mais contrairement à son concurrent centenaire, il perd de l'argent depuis plusieurs années.

Bien plus jeune aussi, car le premier numéro de La Tribune de l'Economie naît le 16 janvier 1985, il avait pour ambition d'imposer l'existence d'un autre quotidien économique en France face au leader unique que sont Les Echos.

En deux ans, La Tribune de l'économie passe de 38.000 exemplaires à 70.000 exemplaires. Le journal est alors racheté par Jean-Louis Servan-Schreiber, propriétaire de L'Expansion et rebaptisé La Tribune. Malgré une nouvelle formule, ses ventes stagnent.

En juillet 1992, le journal est cédé à Georges Ghosn, PDG du groupe Desfossés International (qui deviendra DI Group en 2000). Il fusionne La Tribune avec La Cote Desfossés, un quotidien boursier, pour donner naissance à La Tribune Desfossés. Une fusion avec plan social à la clé.

En août 1993, en pleine crise de recettes publicitaires, LVMH rachète le groupe de presse, à la faveur d'une bataille d'actionnaires contre l'assureur La Mondiale et la société allemande Hanover Finanz.

En 1995, le groupe de Bernard Arnault procède à une augmentation de capital de 300 millions de francs. A la faveur de la nouvelle économie de la fin des années 1990, le journal fait des bénéfices: le quotidien enregistre en 1998 une hausse considérable de 5,5% de ses ventes, à plus de 81.290 exemplaires.

Mais avec de l'éclatement de la bulle internet du début des années 2000, le journal, subit la crise de la presse écrite, ses ventes baissent et le titre est déficitaire.

Bernard Arnault et LVMH: un empire

Le français LVMH, repreneur du quotidien économique Les Echos et propriétaire d'une soixantaine de marques, est le leader mondial du luxe. Le groupe détient Louis Vuitton, les maisons Fendi, Marc Jacobs, Kenzo, Givenchy, Emilio Pucci, ou Berluti.

Dans les vins et spiritueux, LVMH est à la tête des champagnes Moët et Chandon, Dom Pérignon, Veuve Cliquot, Krug, domaine Château d'Yquem, les whiskies Glenmorangie, la vodka Belvedere. Le groupe possède aussi des domaines dans la Napa Valley californienne, des vignobles en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Argentine.

LVMH possède les parfums Christian Dior, Givenchy ou Guerlain, et la branche "distribution sélective" est à la tête de la chaîne Sephora. Les grands magasins parisiens La Samaritaine, fermée en juin 2005 pour six ans de travaux, et Le Bon Marché font aussi partie de cette division.

Egalement dans le portefeuille de LVMH, les montres Dior, De Beers, TagHeuer ou encore le joaillier Chaumet.

Par ailleurs, la société d'investissement de la famille de Bernard Arnault, Groupe Arnault, est entrée début mars dans le capital de Carrefour, le N°2 mondial de la distribution, en tandem avec le fonds d'investissement américain Colony Capital.

LVMH a dégagé en 2006 plus de 15 milliards d'euros de chiffre d'affaires, et 1,9 milliard de bénéfices, doublés en deux ans.

Alain Weill, spécialiste des médias en difficultés

Alain Weill, en négociation exclusive avec LVMH pour le rachat de La Tribune via News Participations, sa holding personnelle, est un spécialiste de la reprise de médias en difficultés, de RMC au Groupe Tests. A 46 ans, cet homme d'affaires avisé est à la tête d'un groupe florissant, NextRadioTV (RMC, BFM, BFM TV...).

Passionné depuis l'enfance par les médias, il crée à 24 ans sa première entreprise, une société de conseil audiovisuel. Quelques mois plus tard, il est repéré par le patron de NRJ, Jean-Paul Baudecroux, qui lui confie en 1985 la direction du réseau de la radio balbutiante.

Début 2000, NRJ postule au rachat de RMC, que le groupe Sud Communication entend céder. Mais la réglementation sur la concentration des radios fait capoter le rachat. Alain Weill démissionne pour se porter acquéreur de la radio moribonde qu'il réoriente autour de l'info et du débat. La formule est payante. En avril-juin 2007, Médiamétrie place la station RMC au 5e rang des radios généralistes.

Deux ans après avoir pris la barre de RMC, Alain Weill achète pour 3,3 millions d'euros la radio BFM, en redressement judiciaire. Un plan social drastique et un recentrage sur sa thématique économique et financière plus tard, il rétablit l'équilibre financier en deux ans. Même si son audience reste limitée, la radio atteint l'équilibre d'exploitation début 2004.

En 2005, il créé BFM TV sur la télévision numérique terrestre gratuite et y multiplie les "coups" comme le débat Royal-Bayrou entre les deux tours de la présidentielle, qui fait bondir l'audience à 700.000 téléspectateurs. BFM TV, qui devrait perdre plus de 10 millions d'euros cette année, devrait voir son budget passer de 15 à 23 millions d'euros. Pour sa télévision, qu'il présente comme une chaîne d'information "à dominante économique", Alain Weill dit avoir de grands projets de développement.

Début 2007, NextRadioTV s'est lancé dans la presse écrite, avec le rachat pour 80 millions d'euros du Groupe Tests, leader français de l'information liées aux nouvelles technologies (01 Informatique), alors en difficultés. Weill y a engagé une restructuration profonde, combinant investissements et mesures sociales drastiques, dont la suppression de 140 emplois sur 400 et des fermetures de titres.

Patrons d'industrie et patrons de presse en France

De Serge Dassault à Bernard Arnault, de plus en plus de grands patrons de l'industrie sont aussi propriétaires de médias français. Le groupe de Bernard Arnault, LVMH, leader mondial du luxe, dispose ainsi d'un pôle médias, DI Group, propriétaire du quotidien La Tribune, acquis en 1993 à Desfossés International, mais dont l'homme d'affaires se sépare. LVMH possède aussi l'hebdomadaire Investir, Radio Classique, Le Monde de la Musique ou encore la revue Connaissance des Arts.

Le groupe Dassault, spécialisé dans l'aéronautique et la défense, a racheté en 2004 la Socpresse (70 titres dont L'Express et L'Expansion) de Robert Hersant. Serge Dassault en a revendu la quasi-totalité pour n'en conserver que Le Figaro, ainsi que ses suppléments et Le Journal des Finances.

Arnaud Lagardère, dont le groupe est actionnaire d'EADS, est à la tête de nombreux médias. La division Lagardère Active, issue de la fusion en septembre 2006 des branches presse écrite (Hachette Filipacchi Médias) et audiovisuelle (Lagardère Active), possède la radio Europe 1 et est le premier éditeur mondial de magazines, avec des titres comme Elle, Paris Match, Première ou Le Journal du Dimanche. Lagardère détient aussi 17% du groupe Le Monde SA, possède 20% de Canal+ France, le groupe issu de la fusion des bouquets satellitaires CanalSatellite et TPS, et dispose d'une dizaine de chaînes thématiques, notamment dans la musique (MCM, Europe 2 TV) ou les programmes destinés à la jeunesse (Canal J, Gulli).

Vincent Bolloré, présent dans les papiers ultra-fins, les transports en Afrique ou les terminaux d'aéroports, a lancé le quotidien gratuit Direct Soir en juin 2006, et, en partenariat avec Le Monde, le gratuit du matin Matin Plus, en février 2007. L'homme d'affaires s'est lancé dans les médias en 2002, avec des prises de participation dans la Société française de production puis la création sur la TNT de la chaîne Direct 8. Vincent Bolloré est également le premier actionnaire du groupe publicitaire Havas.

Présent dans le BTP et les télécoms, le groupe de Martin Bouygues détient 42,9% du capital du groupe TF1, qui détient lui-même 40% de Télé Monte Carlo et 50% de TF6. Bouygues est entré au capital de TF1 en 1987, date de la privatisation de la première chaîne française. Celle-ci détient en totalité les chaînes thématiques LCI, Eurosport, TV Breizh, Odyssée, Histoire, Ushuaïa TV et TFou.

Artemis, la holding de François Pinault, le Pdg de Pinault Printemps Redoute, est devenue majoritaire au capital de l'hebdomadaire Le Point en 1997, et possède le quotidien financier L'Agefi.

Edouard de Rothschild, associé-gérant de Rothschild et Cie banque, est quant à lui l'actionnaire majoritaire du quotidien Libération, dont il détient 38%.

A l'étranger, le cas Murdoch et News Corporation

En lançant sa chaîne Fox Business trois mois après avoir acheté le prestigieux Wall Street Journal, le magnat de la presse Rupert Murdoch débarque dans le secteur de l'information financière, loin des tabloïds populaires qui ont fait sa fortune.

La chaîne Fox Business et le Wall Street Journal doivent offrir à Murdoch un nouveau public plus riche et plus influent, malgré une volonté affichee de faire de Fox Business une chaîne populaire.

Son groupe, News Corporation, probablement le plus grand empire de médias du monde n'avait encore jamais abordé ce créneau.

Murdoch s'est déjà appuyé sur une stratégie de concentration: pour épauler Fox Business, Murdoch a déboursé plus de 5 milliards de dollars pour racheter le groupe Dow Jones, propriétaire du Wall Street Journal et de l'agence d'informations financières Dow Jones. Cependant, il lui faudra attendre 2012 avant toute coopération: le Wall Street Journal et Dow Jones ont jusqu'à cette échéance un accord exclusif de fourniture d'informations à la chaîne rivale CNBC.

L'acquisition de Dow Jones et du Wall Street Journal permet d'épauler le lancement le 15 octobre aux Etats-Unis de sa chaîne télévisée d'informations financières Fox Business Network.

Murdoch veut également développer l'information financière sur internet où il parie sur un développement grand public: il a récemment annoncé qu'il voulait rendre gratuit le site du Wall Street Journal, un des rares sites de journaux à encore être payant.

News Corporation avance une capitalisation boursière de 70 milliards de dollars. Lors de son exercice fiscal 2005-2006 le groupe a dégagé un chiffre d'affaires en hausse de 6,1% sur un an, à 25,33 milliards de dollars.

Un parcours sans faute
Après avoir hérité en 1952 de son père la direction du journal local The Adelaïde News, l'australien Rupert Murdoch part dès les années 1960 à l'assaut de la presse britannique: Il s'adjuge notamment le tabloïd The Sun, le journal de référence le Times, le Sunday Times, et News of the World. Puis part à l'assaut d'autres continents, avec The Australian ou le New York Post. Il possède aujourd'hui 175 titres.

Aux Etats-Unis, sa chaîne câblée d'informations en continu Fox News n'a jamais fait mystère d'un soutien affirmé à l'administration Bush. Le groupe News Corporation s'est imposé dans la télévision payante en Europe (BSkyB en Grande-Bretagne, ou Sky Italia issue de la fusion Stream/Telepiu) et aussi en Asie, avec sa filiale Star TV.

Mais Murdoch est également présent dans l'édition (Harper Collins) et dans le cinéma avec les studios Twentieth Century Fox. Et en juillet 2005, il complète son réseau en étendant son influence à internet grâce au rachat du déjà célèbre site de socialisation MySpace pour 580 millions de dollars. Un an plus tard, face au succès du site, le moteur de recherche Google accepte de verser 900 millions de dollars à MySpace dans le cadre d'un accord commercial exculsif.

Le canadien Thompson et le britannique Informa

Thomson
La plus spectaculaire opération est le rachat de l'agence britannique Reuters par sa rivale canadienne Thomson pour 13 milliards d'euros en mai, créant le N°1 mondial devant l'américain Bloomberg.

Le canadien Thomson Corp. est à l'origine un groupe de presse écrite qui s'est largement diversifié avant de prendre le cap de l'information financière.

La discrète famille Thomson de Toronto, 10e fortune de la planète selon Forbes, contrôle aujourd'hui 70% du groupe valorisé à environ 30 milliards de dollars.

L'entreprise débute en 1934 quand Roy Thomson achète 200 dollars un hebdomadaire de l'Ontario. Il bâtit alors un véritable empire de presse qui, 30 ans plus tard, compte quelque 200 titres au Canada, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

Thomson se lance aussi dans l'exploitation pétrolière, l'industrie du voyage et même la grande distribution.

A sa mort en 1976, son fils Kenneth lui succède, héritant d'un groupe qui pèse alors 500 millions de dollars. Sous sa direction, Thomson réoriente ses activités vers l'édition de manuels scolaires et techniques et l'information spécialisée, enchaînant les acquisitions dans les secteurs financier, juridique, scientifique, comptable, fiscal, éducatif ou médical.

C'est lui qui cède au début des années 80 à Rupert Murdoch le Times et le Sunday Times avant de se retirer totalement de Grande-Bretagne.

En 1997, Kenneth Thomson confie la présidence du groupe à Richard Harrington qui négocie un virage décisif vers le numérique. Thomson devient progressivement l'un des plus grands fournisseurs mondiaux de banques de données, d'informations spécialisées et de logiciels avec environ 20 millions de clients professionnels, des avocats aux médecins en passant par des opérateurs financiers.

Thomson tire 46% de ses recettes du secteur juridique, 30% de l'information financière, et sa capitalisation boursière frôle les 30 milliards de dollars. Thomson Financial, sa filiale, avait racheté à l'Agence France Presse en 2006 sa filiale spécialisée dans l'information financière AFX News.

Thomson-Reuters détiendrait 34% du marché mondial de l'information financière, contre 33% à Bloomberg, pèserait 11 milliards de dollars de chiffre d'affaires et emploierait près de 49.000 personnes.

Informa
Dans un secteur de l'information économique en pleine ébullition, le groupe britannique Informa, qui édite le quotidien d'informations maritimes Lloyd's List, a racheté pour sa part le fournisseur britannique de données financières Datamonitor pour 734 millions d'euros.

Ce dernier fournit des statistiques et des services à 5.000 entreprises travaillant dans les secteurs de l'automobile, la consommation, l'énergie, les services financiers, la santé et la technologie.