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"J'en suis à espérer perdre mon outil de travail" : des journalistes racontent l'ambiance au Média après la démission de sa présidente Aude Lancelin

La journaliste a protesté mardi matin dans un communiqué contre le "putsch" que constituerait l'élection probable d'une nouvelle direction à la tête de la webtélé.

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France Télévisions
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La journaliste Aude Lancelin (au centre), sur le plateau du Média, le 18 septembre 2018 à Montreuil (Seine-Saint-Denis). (ALAIN JOCARD / AFP)

"Je tombe des nues tous les jours en ce moment !" Interrogée par franceinfo, une personne travaillant au Média réprime un rire nerveux lorsqu'on l'interroge sur la dernière nouvelle qui secoue la webtélé de gauche : la démission fracassante de la journaliste Aude Lancelin du poste de présidente de l'Entreprise de presse Le Média, mardi 9 avril.

Le matin même, la journaliste, qui est aussi directrice de la publication et de la rédaction, a dénoncé dans un communiqué le "putsch" que constituerait l'élection d'une nouvelle direction à la tête du Média lors d'une assemblée générale prévue le soir. Celle-ci a finalement été reportée d'une semaine. Franceinfo a sondé plusieurs journalistes pour comprendre comment le personnel de la webtélé, secouée par les conflits depuis sa naissance, vivait cette nouvelle crise.

"Il n'y a jamais eu un moment de calme"

"Je savais qu'il y avait des problèmes, mais je ne m'attendais vraiment pas à ce que tout cela éclate aussi vite", regrette un journaliste avant de se reprendre : "En même temps, il n'y a jamais eu un moment de calme au Média." Le couvercle de la marmite a sauté mardi matin, quelques heures avant l'assemblée générale de l'association qui gère le Média. Cette AG, provoquée par le départ du trésorier, devait élire un nouveau bureau pour la webtélé dirigée par Aude Lancelin, ancienne journaliste de L'Obs, depuis juillet 2018.

"Le résultat est connu d'avance. Celui-ci a été imposé par une écrasante majorité de personnages n'appartenant pas à notre équipe et dont, à une exception près, aucun n'est journaliste", déplorait dans un communiqué l'intéressée mardi matin, dénonçant un "putsch"

Pour le profane, le message peut sembler cryptique. Il vise en fait la démarche initiée par le journaliste Théophile Kouamouo, qui a selon Libération envoyé aux équipes du Média un mail critiquant la présidente. "Cette saison 2 est une belle réussite en termes d'audience, et cette réussite, on la doit en grande partie à Aude, dont les choix de directrice de la publication ont été judicieux – il serait malhonnête de le nier. Mais d'un point de vue humain, le bilan n'est pas aussi bon – et cela aussi, il serait malhonnête de le nier", peut-on lire dans ce message rapporté par Libération.

"Tout le monde complote ici"

Le journaliste profite de ce message pour présenter sa liste de "conciliation" en vue de l'élection du nouveau bureau lors de l'assemblée générale du soir. La démarche de Théophile Kouamouo, qui souhaite réunir "toutes les sensibilités du Média", a réussi à séduire d'anciens de la webtélé, en désaccord avec la direction, qui comptaient sur l'AG pour en prendre la tête. 

"Il n'est évidemment pas possible pour moi de travailler désormais sous la tutelle d'une coalition illégitime à tous points de vue qui a affiché ouvertement le souhait de me démettre et de s'imposer par la force", rétorque dans son communiqué Aude Lancelin.

"Aude sous-entend dans son texte que les journalistes sont de son côté, mais tout le monde manigance et complote ici ! Ceux qui sont à la manœuvre contre elle ne sont pas forcément plus vertueux", soupire auprès de franceinfo une figure de la rédaction, qui déplore la résurgence de "guerres d'ego et de pouvoir".

"Aude a écrasé les débats sur les 'gilets jaunes'"

Tous les journalistes interrogés par franceinfo conviennent en tout cas d'une atmosphère de travail tendue depuis plusieurs mois autour d'Aude Lancelin. Certains jugent l'ambiance dégradée depuis le "raz-de-marée" provoqué par le départ en décembre de Julien Brygo, journaliste recruté en septembre et dont la période d'essai n'a pas été renouvelée alors qu'il était question qu'il prenne la tête d'une section syndicale, rapportait à l'époque Arrêt sur images.

L'idée de créer ce syndicat n'était pas de s'opposer à la direction, mais de pouvoir échanger avec elle. Quand Aude l'a appris, elle a considéré cela comme un casus belli. Depuis, le dialogue a été rompu avec une partie des salariés.

Un journaliste du Média

à franceinfo

La question du traitement du mouvement des "gilets jaunes" par la rédaction a également provoqué un malaise chez certains. "Après le premier 'acte', nous nous sommes réunis pour réfléchir à la manière dont nous allions couvrir le mouvement, se remémore un journaliste. La rédac' était partagée en trois : ceux qui suivaient la ligne d'Aude qui épousait sans réserve leurs revendications, ceux qui voulaient qu'on puisse également en pointer les dérives et ceux qui n'avaient pas trop d'avis. A la fin, Aude Lancelin a écrasé les débats : ça serait son approche, et c'est tout." Le Média multiplie alors les sujets élogieux relatifs au mouvement, et gagne en popularité sur les groupes Facebook de "gilets jaunes".

"Les 'gilets jaunes' ont été une vraie aubaine, car cela nous a permis de nous situer sur la carte médiatique, souligne un membre de la rédaction. Mais d'un autre côté, on nous assommait de boulot pour couvrir le mouvement et on nous refusait la possibilité de le traiter de manière subtile." 

En dehors des 'gilets jaunes', notre offre est devenue très pauvre alors que notre audience nous attendait, notamment sur les sujets liés aux discriminations.

Un journaliste du Média

à franceinfo

"A part quelques personnes, il était impossible de s'opposer à Aude Lancelin", déplore une autre source, qui relève que les départs se sont multipliés au sein du Média ces derniers mois. "Visiblement, la direction n'a pas pris note que cela révélait un certain malaise, alors même que les gens partaient souvent pour les mêmes raisons : un sentiment d'être déconsidéré malgré un travail important, qui avait permis d'améliorer les audiences."

"Je souhaite aujourd'hui que le Média meure"

Pour tenter d'apaiser les tensions, des membres de l'équipe du Média ont publié mardi soir un communiqué regrettant que leur directrice ait "mal interprété" l'"initiative de conciliation" proposée par Théophile Kouamouo. Le texte souligne qu'"à ce jour, Aude Lancelin reste directrice de la rédaction et de la publication du Média", et les signataires ajoutent "[souhaiter] vivement qu'elle le demeure". Ils appellent à un "consensus".

Cette démarche n'a visiblement pas convaincu l'intéressée. Dans un mail envoyé aux équipes mercredi à la mi-journée et que franceinfo a pu consulter, Aude Lancelin écarte toute "mauvaise interprétation de [sa] part : c'est bien une tentative de prise de contrôle extérieure qui était en cours hier". Elle y dénonce les "ambitions lilliputiennes" et la "jalousie" d'un "quarteron de putschistes" qui a selon elle "pris la responsabilité de briser [leur] aventure collective". "Aussi grande que soit ma peine, je vous le confirme donc : ma décision de démissionner est irrévocable. (...) A compter d'hier, je ne suis plus présidente de l'Entreprise de presse, et bientôt je quitterai entièrement le Média", conclut le message.

"J'en suis à espérer que je vais perdre mon outil de travail, soupire une source face à cet énième rebondissement. On ne peut pas continuer comme ça. Comme d'autres, je me renseigne pour partir d'ici. Je souhaite aujourd'hui que le Média meure pour éviter que ceux qui auront cet outil entre les mains continuent de faire du mal à ceux qui y travaillent."

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