Concentration des médias : six moments à retenir de l'audition de Vincent Bolloré au Sénat

L'homme d'affaires breton a répondu pendant deux heures aux questions des élus dans le cadre d'une commission d'enquête.

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France Télévisions
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Vincent Bolloré lors de son audition par la commission d'enquête parlementaire sénatoriale sur la concentration des médias, le 19 janvier 2022. (DANIEL PIER / NURPHOTO VIA AFP)

"C'est peu dire que votre audition est très attendue." Le sénateur centriste Laurent Lafon et ses confrères de la commission d'enquête sur la concentration dans les médias ont interrogé pendant deux heures, mercredi 19 janvier, le milliardaire Vincent Bolloré. L'occasion de s'expliquer pour l'actionnaire principal de Canal+, des groupes d'édition Editis et Hachette, de titres de presse (Le Journal du dimanche, Paris Match, le groupe Prisma Media), de la radio Europe 1 et d'Havas, géant de la publicité et de la communication. "Nous sommes tout petit", a pourtant minimisé Vincent Bolloré, en défendant le "made in France" de Vivendi – 15 milliards de dollars de capitalisation boursière – face aux géants américains et asiatiques – 238 milliards pour Netflix, par exemple.

1Sur ses objectifs

Pendant six minutes, le rapporteur David Assouline a égrainé l'interminable liste des activités du groupe de l'homme d'affaires breton. "Pourquoi construire un tel empire ?" a interrogé l'élu socialiste. "C'est uniquement un projet économique. Le secteur des médias est le deuxième secteur le plus rentable après le luxe", a fait valoir Vincent Bolloré, balayant toute volonté d'imposer telle ou telle vision du monde.

"Notre intérêt n'est pas politique, n'est pas idéologique, c'est un intérêt uniquement économique."

VIncent Bolloré

face à la commission d'enquête du Sénat

Le milliardaire a également minimisé la part de l'information dans son groupe, "insignifiant en chiffre d'affaires chez nous". Et insisté sur la faible importance de ses propres médias dans les classements français, à grands renforts de diapositives et de diagrammes.

2Sur sa gestion

Vincent Bolloré a également été interrogé sur les reprises en main musclées de certains médias, avec de nombreux départs à la clé, notamment chez Europe 1. "Sur les questions d'interventionnisme, on répète toujours deux ou trois histoires, qui sont toujours les mêmes depuis cinq ans", s'est-il défendu. A l'époque, ajoute-t-il, Canal+ perdait ainsi 400 à 500 millions par an. "Quand des grands Gafa et des grands groupes de sport sont arrivés, Canal s'est retrouvé plus en difficulté", a-t-il poursuivi. 

Vincent Bolloré dit avoir enfilé la tunique de pompier : "Celui qui a été envoyé, c'est moi, ce qui était mon rôle. Et j'ai été le bouc émissaire." A titre d'exemple, Vincent Bolloré a évalué la présence de 500 personnes au Festival de Cannes à 15 millions d'euros pour le groupe Canal+. Selon lui, 400 millions d'euros ont été "engloutis" dans la chaîne d'information i-Télé.

"Je ne pense pas qu'il y ait de gestion brutale, mais il y a simplement le courage de dire les choses."

Vincent Bolloré

face à la commission d'enquête du Sénat

"C'est brutal de dire la vérité", a ajouté l'homme d'affaires. Mais "il y a une grande satisfaction dans les équipes de savoir que le groupe gagne de l'argent, que la situation est rétablie".

Récemment, la société des journalistes du Journal du dimanche a exprimé son inquiétude après la nomination du chroniqueur de CNews Jérôme Béglé à la tête de l'hebdomadaire. "Cela nous fait craindre un rapprochement avec la chaîne du groupe Bolloré, média d’opinion qui se revendique comme tel", explique un communiqué de la rédaction, qui appartient à Lagardère, dont l'actionnaire principal est Vivendi. "Je n'ai aucune responsabilité dans Le Journal du dimanche, a répondu Vincent Bolloré. C'est Arnaud Lagardère qui gère son groupe."

3Sur ses convictions

"J'ai toujours dit que j'étais démocrate chrétien", a déclaré Vincent Bolloré, en vantant son goût pour "la liberté" et en insistant sur son histoire familiale, avec notamment un père dans la Résistance et deux membres de sa famille parmi les 177 Français présents lors du Débarquement. "Je ne crois pas que j'ai un ADN qui ne permette pas de dire que je n'aime pas particulièrement mon pays et la démocratie. J'aime les deux."

Le milliardaire s'est également défendu d'influencer les équipes de ses médias. "Le groupe est tellement vaste qu'on peut dire une chose et son contraire sur mes avis politiques", a-t-il déclaré.

"Je n'ai pas le pouvoir de nommer qui que ce soit à l'intérieur des chaînes."

Vincent Bolloré

face à la commission d'enquête du Sénat

"Je peux proposer, je peux donner mon avis... Et si quelqu'un n'a pas envie de le faire, il ne le fait pas." Le milliardaire a ainsi affirmé que sa "capacité personnelle à aller imposer des choses [n'était] pas très importante".

Interrogé sur la distinction entre chaîne de débats et chaîne d'opinion, Vincent Bolloré a récusé l'idée d'une inflexion militante : "Personne n'a l'ambition ou l'intention ou l'erreur d'essayer de faire des chaînes d'opinion, ce n'est pas l'objectif du groupe Vivendi-Canal+." Le milliardaire, qui se décrit aujourd'hui comme simple "conseiller", va passer les commandes à ses enfants le 17 février, jour du bicentenaire du groupe familial. "Je resterai peut-être en paratonnerre", a-t-il toutefois confié.

4Sur ses plaintes contre des journalistes

Le sénateur David Assouline a évoqué le documentaire Vincent Bolloré, un ami qui vous veut du bien ?, récompensé par un prix Albert-Londres en 2017. Vincent Bolloré avait porté plainte en diffamation et réclamé 450 000 euros, avant d'être débouté par la justice en 2018. "Je veux bien être accusé des choses que j'ai commises, je ne suis pas parfait et je ne me dérobe pas", a répondu Vincent Bolloré lors de son audition, en dénonçant "un amalgame".

>> Liberté de la presse : que montre le documentaire de Reporters sans frontières sur le groupe Bolloré ?

Les procédures lancées par le milliardaire sont pourtant innombrables. "On s'est rendu compte qu'on était 30 à 40 journalistes différents, de différents médias, toutes sensibilités confondues à avoir été attaqués par Vincent Bolloré", expliquait à franceinfo Tristan Waleckx, auteur du documentaire et journaliste à France 2.

5Sur Eric Zemmour

Le nom d'Eric Zemmour est revenu à plusieurs reprises, en raison notamment de l'insistance du rapporteur PS David Assouline. Face aux interrogations sur la place accordée au polémiste d'extrême droite sur la chaîne CNews, la milliardaire a botté en touche, accusant l'élu de prendre "des petits bouts de choses" et de les mettre "ensemble pour faire une histoire". "On pourrait dire que je suis déconstructionniste, woke", a-t-il répondu en contre-pied. "Vous avez vu la polémique sur iel. Iel, c'est le petit Robert, c'est Editis, c'est Vincent Bolloré."

"Eric Zemmour était bien connu avant qu'il ne me rencontre pour la première fois. Il était sur d'autres grandes chaînes et ça ne posait aucun problème."

Vincent Bolloré

face à la commission d'enquête du Sénat

"Eric Zemmour publiait des livres à des centaines de milliers d'exemplaires bien avant qu'il ne revienne sur CNews. Il était sur Le Figaro, sur M6..." s'est-il encore justifié. "Il y a tellement de courants de pensée dans nos livres, dans nos émissions... Personne ne pensait, personne ne savait qu'il serait président de la République." Un lapsus corrigé par David Assouline : "Pas encore."

"Je n'ai pas plus de poids sur lui que Nicolas Tavernost, le propriétaire du Figaro, les Dassault... Et je n'ai déjeuné qu'une seule fois avec lui, la fois où on lui a proposé de rejoindre CNews", a ajouté Vincent Bolloré. "Il a le droit de s'exprimer, il fait ce qu'il veut. Son programme ne me regarde pas. Je ne fais pas de politique et je n'ai jamais fait de politique." Chantal Bolloré, la sœur du milliardaire et membre du conseil d'administration du groupe, fait toutefois partie des donateurs à la campagne d'Eric Zemmour, selon Médiapart.

6Sur les Gafa

"Je trouve qu'il y a un grand pluralisme [des médias] aujourd'hui", a déclaré Vincent Bolloré. "Le vrai danger, ce sont les Gafa, qui sont des poids considérables, qui passent à travers des tuyaux non contrôlés, non contrôlables." Selon le milliardaire, il faut donc permettre aujourd'hui aux médias "de se développer, de leur faire gagner de l'argent, tout en respectant le pluralisme."

La concentration des médias pose problème, forcément, mais la taille des concurrents pose aussi problème."

Vincent Bolloré

face à la commission d'enquête du Sénat

A ce titre, Vincent Bolloré a vivement dénoncé l'évolution prévue de la chronologie des médias qui ouvre la voie à un financement de la création française par les plateformes de SVoD (Amazon, Apple, Disney ou Netflix), contre un accès plus rapide à ces créations. "Si c'est votre choix d'ouvrir la porte aux Gafam pour détruire Canal, vous faites ce que vous voulez et puis Canal se débrouillera, s'adaptera."

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