Attentat contre "Charlie Hebdo" : les fantômes de "la filière des Buttes-Chaumont"

L'un des deux suspects recherchés par la police avait été condamné en 2008 pour avoir été membre d'un réseau envoyant de jeunes Français combattre dans les rangs jihadistes en Irak. Retour sur cette affaire.

Des hommes armés ouvrent le feu sur une voiture de police, le 7 janvier 2015, après avoir attaqué la rédaction de \"Charlie Hebdo\" à Paris.
Des hommes armés ouvrent le feu sur une voiture de police, le 7 janvier 2015, après avoir attaqué la rédaction de "Charlie Hebdo" à Paris. (ANNE GELBARD / AFP)

Chérif Kouachi est un jihadiste bien connu des services antiterroristes français. Ce trentenaire, désormais recherché avec son frère Said dans l'enquête sur l'attentat contre Charlie Hebdo, a fait partie de ce qui a été appelé "la filière des Buttes-Chaumont". Entre 2003 et 2005, sous la houlette d'un jeune prédicateur, une dizaine de jeunes, âgés de moins de 25 ans, et habitant tous dans le 19e arrondissement de Paris, sont partis rejoindre les rangs de la branche irakienne d'Al-Qaïda.

L'existence de ce réseau a été révélée au grand jour en 2005 avec les premières arrestations et les mises en examen pour "association de malfaiteurs en vue de préparer des actes terroristes". Son fonctionnement a été détaillé lors du procès de sept de ses membres qui s'est achevé en 2008 devant le tribunal correctionnel de Paris avec une série de condamnations. Francetv info revient sur cette affaire.

Petits boulots et petite délinquance

Les recrues de cette filière ont toutes le même profil. Ces enfants d'immigrés d'Afrique noire ou du Maghreb ont grandi dans ce quartier populaire parisien. Ils aiment le sport et ont bien souvent un parcours scolaire chaotique. Et ils sont connus des services de police pour des faits de petite délinquance – vols, drogue et petits trafics – commis sur les trottoirs du 19e arrondissement, raconte Le Monde.

Parmi ces jeunes, Chérif Kouachi. Le garçon a perdu ses deux parents, des immigrés algériens. Il a été élevé en foyer à Rennes et a passé un brevet d'éducateur sportif, avant de s'installer Paris. Un Français converti à l'islam l'héberge, lui et son grand frère. A cette époque, Chérif est livreur de pizzas. Il a "plus le profil du fumeur de shit des cités que d'un islamiste du Takfir" (le surnom de Gama'a Islamiya, un groupe islamiste égyptien), plaide son avocat Vincent Ollivier, cité par Libération en 2005, lorsqu'éclate l'affaire. "Il fume, boit, ne porte pas de barbe et a une petite amie avant le mariage." Il se définit comme "un musulman occasionnel". Il apparaît dans une enquête sur les jihadistes diffusée en 2005 dans l'émission "Pièces à conviction", sur France 3. On y découvre un jeune passionné de rap.

Thamer Bouchnak, lui, est d'origine tunisienne. Titulaire d'un bac pro Sport études, il est présenté par Le Parisien comme un "très bon footballeur". "Le jeune homme a failli être professionnel en 1999 au Racing Club de Lens, avant de jouer en 2000-2001 au Paris Football Club." Lui aussi vit de petits boulots. Il est "coursier et livreur de prospectus" et "postule à plusieurs emplois, à la RATP, à la Poste et même au rectorat pour devenir entraîneur ou animateur sportif".  

Une radicalisation à partir de 2003

La radicalisation de ces jeunes débute en 2003, lorsqu'ils font la rencontre d'un certain Farid Benyettou à la mosquée très fréquentée Adda'wa, dans le quartier Stalingrad, à Paris. Cheveux longs, keffieh, djellaba blanche. Ce Parisien d'origine algérienne d'à peine 23 ans "joue les prédicateurs à la sortie de la prière", relate Le Monde

Depuis ses 16 ans, Farid Benyettou vit sous le même toit qu'un dénommé Youssef Zemmouri, raconte Libération. Un Algérien intégriste, repéré comme membre du GSPC algérien (le Groupe salafiste pour la prédication et le combat). Zemmouri a été arrêté et emprisonné avec quinze autres activistes en mai 1998 pour avoir préparé un "projet d'attentat" pendant la Coupe du monde de football. Il a épousé la sœur de Farid et s'est installé dans l'appartement de la famille Benyettou.

En 2004, les Renseignements généraux remarquent l'activisme de Farid Benyettou. Il est dans la manifestation contre le projet de loi sur la laïcité qui vise à interdire le port du voile. "Il organise une prière collective, assis face à un groupe de jeunes musulmans en tenue traditionnelle, qui prient avec une ferveur incroyable", se souvient un enquêteur, cité par Libération.

Farid Benyettou donne des cours de religion dans son appartement de la cité de l'avenue Moderne. Certains y assistent presque quotidiennement. A son contact, le groupe de jeunes, dont font partie Chérif Kaouchi et Thamer Bouchnak, se radicalise. "Avant j'étais un délinquant. Mais après, j'avais la pêche, je calculais même pas que je pouvais mourir", témoigne Kouachi devant ses juges, cité par Le Monde. Ils fréquentent les sites islamistes radicaux, regardent des vidéos sur le jihad. Les images de l'intervention américaine en Irak en 2003 et le scandale des tortures de la prison d'Abou Ghraib les marquent, témoigne à la barre du tribunal Thamer Bouchnak. 

La préparation pour le jihad

Au bout d'un an à peine, certains prennent la décision de partir pour le jihad, convaincu par Farid Benyettou. Chérif Kouachi assure lors de son procès, cité par Le Monde, avoir cédé à la pression des autres apprentis jihadistes du groupe. "Plus le départ approchait, plus je voulais revenir en arrière. Mais si je me dégonflais, je risquais de passer pour un lâche."

Pour se mettre en condition, Chérif Kouachi et les autres courent dans le parc des Buttes-Chaumont. D'où le nom de leur réseau. Ces jeunes Parisiens n'ont aucune expérience du combat. "Benyettou a juste présenté à Bouchnak un type inconnu qui, à une station de métro du 19e, lui a expliqué à partir d'une planche de croquis le fonctionnement d'une mitraillette, d'une kalachnikov, et lui a mimé comment tenir l'arme, la charger et l'actionner", rapporte un enquêteur à Libération. A charge pour Thamer Bouchnak, d'expliquer la théorie à Chérif Kouachi. 

Boubakeur El-Hakim, autre personnage-clé de la filière, est, lui, parti dès 2002 en Irak. Il y a effectué plusieurs séjours. Il aurait servi de "facilitateur" aux arrivants en les dirigeant vers les groupes jihadistes sur place. 

Le départ en Irak et le choc face à la réalité de la guerre

Entre 2003 et 2005, une dizaine de jeunes partent pour le jihad, en tâchant de ne pas éveiller les soupçons. Ils affirment à leurs familles qu'ils veulent "perfectionner leur arabe et leur connaissance de l'islam" en Syrie et coupent les ponts. Arrivés à Damas, ils sont accueillis dans des écoles coraniques salafistes. Certains assurent, lors de leur procès, qu'on les y a endoctrinés. Rapidement, ils franchissent la frontière entre la Syrie et l'Irak. Trois de ces jeunes sont morts, dont l'un en commettant un attentat-suicide. 

En 2004, la DST (Direction de la surveillance du territoire) entend parler de ces jeunes jihadistes français tués et commence son enquête. Celle-ci aboutit, en 2005, au démantèlement de la filière. Repérés, Farid Benyettou,Chérif Kouachi et Thamer Bouchnak n'ont pas le temps de partir. Ils sont arrêtés à Paris. Ils étaient sur le point de prendre l'avion pour Damas.

Le procès de 2008

En 2008, le procès de la filière se solde par de la prison ferme, rapporte Le Figaro. Farid Benyettou, décrit comme l'organisateur principal de la filière, écope de six ans ferme. Boubakeur El-Hakim, considéré comme l'un des cerveaux, prend sept ans ferme. Pour Mohammed El-Ayouni, ce sera trois ans d'emprisonnement, dont 18 mois avec sursis. Comme pour Thamer Bouchnak et Chérif Kouachi. Une peine couverte par leur période de détention provisoire.

Croquis d\'audience, réalisé le 20 mars 2008 à Paris, de Boubakeur El-Hakim, Saïd Abdallah dit Saïd Hatim, Nacer Eddine Mettai et Farid Benyettou, alors qu\'ils comparaissent devant le tribunal correctionnel.
Croquis d'audience, réalisé le 20 mars 2008 à Paris, de Boubakeur El-Hakim, Saïd Abdallah dit Saïd Hatim, Nacer Eddine Mettai et Farid Benyettou, alors qu'ils comparaissent devant le tribunal correctionnel. (BENOIT PEYRUCQ / AFP)

Derrière les barreaux, Chérif Kouachi a fait la connaissance de Djamel Beghal. Cette autre figure de l'islam radical français, qui purge dix ans de prison pour la préparation d'attentats, devient son nouveau mentor, raconte Le Monde.

A leur sortie de prison, Kouachi et Beghal restent en contact. Le premier rend visite au second, ils sont photographiés ensemble sur un terrain de foot. Djamel Beghal est alors soupçonné de superviser les préparatifs d'un projet d'envergure, associant un autre membre de "la filière des Buttes-Chaumont" : Thamer Bouchnak.

Avec "des voyous récemment convertis", ils prépareraient l'évasion de Smaïn Aït Ali Belkacem. Cet ancien membre du Groupe islamique armé algérien (GIA) a été condamné en 2002 à la réclusion criminelle à perpétuité pour avoir été l'artificier de l'attentat à la station RER Musée d'Orsay, qui avait fait 30 blessés en octobre 1995 à Paris. Les policiers de la sous-direction antiterroriste (Sdat) déjouent le projet en 2010, rapporte Le Figaro. Arrêté, mis en examen et incarcéré pendant six mois, Chérif Kouachi bénéficie toutefois d’un non-lieu. Fautes de preuves. 

Lors des perquisitions à son domicile de Gennevilliers (Hauts-de-Seine), le 7 janvier, les policiers n'ont pu que confirmer son "ancrage avéré dans un islam radical".