Les librairies vont-elles disparaître ?

EXPLIQUEZ-NOUS | C'est le grand rendez-vous du monde littéraire : le Salon du livre ouvre ses portes au public ce vendredi à 10 heures porte de Versailles à Paris après son inauguration jeudi soir en présence du Premier ministre et  de la présidente argentine Cristina Kirchner. Cette année, la littérature argentine est à l'honneur pour cette 34e édition. A l'occasion de cet évènement, France Info a choisi de se pencher sur le sort des librairies. On les sait très en difficulté ces dernières années. Sont-elles vouées à disparaître en France ?

(Maxppp)

La librairie est, de tous, le commerce de
détail qui souffre le plus depuis la crise et le développement des commerces en
ligne. Depuis cinq ans, les librairies
françaises voient leurs ventes chuter de 10 % par an. On estime qu'en 2017, à
peine plus d'un livre sur trois sera encore vendu par le canal des librairies.
Il y a la concurrence féroce de la vente en ligne, et notamment du géant
américain Amazon. Et il y a la concurrence plus récente et croissante du livre
dématérialisé, numérique. Conséquence : les librairies françaises ne sont plus
du tout rentables, souvent carrément dans le rouge.

Etonnant toutefois : malgré cette situation financière
inquiétante, le nombre de librairies en France ne s'est pas effondré. Comparé aux autres pays occidentaux, nous gardons même un réseau assez dense
de librairies : il en reste environ 2.500. C'est une centaine de moins qu'il y a
cinq ans.  Il s'en ouvre même de
nouvelles régulièrement. Le métier résiste donc.

"Avec des résultats aussi catastrophiques depuis plusieurs années, la
logique économique voudrait qu'on ait assisté à bien plus de fermetures de
librairies. La résistance de ce secteur est quelque chose d'inédit. C'est même
une anomalie. Et on l'explique surtout par le fait que les libraires sont des
commerçants passionnés. Pour eux, la rentabilité n'est pas une fin en soi. Même
avec des bénéfices ridicules, certains maintiennent leur activité pendant des
années. Quitte à ne plus se verser de salaires
", explique Gabriel
Giraud, analyste au cabinet Xerfi et auteur d'une étude sur le marché des
librairies.

Un métier "à haut risque"
pour les banquiers

Quand on demande à cet expert si
malgré tout, les librairies sont amenées à disparaitre de nos villes, il ne
s'avance pas. "Ce secteur est
tellement surprenant qu'il ne faut pas trop s'avancer sur la question. Si une
disparition pure et simple doit se produire, elle prendra de nombreuses années
encore
", répond-il.  Même s'ils
souffrent des mêmes maux, les libraires ne seraient donc pas soumis à court
terme au même sort que les disquaires qui eux ont quasiment disparu de notre
paysage.

Ce qui est certain en revanche,
c'est que les librairies vont continuer à voir leur part des ventes diminuer
sur le marché du livre, et vont continuer à vivre des années noires en matière
de trésorerie. La plupart des librairies qui ont
fermé avec fracas et pertes d'emplois, sous l'œil des caméras ces derniers mois
sont surtout des librairies qui appartiennent à un groupe. Exemples : Decître,
Chapitre, Gibert Joseph.... Ces
librairies-là sont vraiment soumises à des impératifs de rentabilité. Et pour
rester rentable, le groupe doit fermer certains sites.

Ce qui est sûr c'est que pour tous
les libraires,  la pression des banques
s'est accrue. Libraire est devenu une profession à haut risque aux yeux des
banquiers qui les contraignent à revoir leur gestion, à réduire leurs stocks et
leurs coûts de personnels. Résultat : moins de livres et moins de vendeurs en
boutique. "Cette stratégie dictée par les banques procure un vrai bol d'air dans
la comptabilité des librairies à court terme. Mais à moyen terme c'est
catastrophique
", commente Gabriel Giraud du cabinet Xerfi. En effet les clients qui continuent d'acheter
leurs livres en librairie plutôt que sur Internet, le font souvent car ils y
trouvent deux avantages : des conseils de professionnels et la possibilité de
découvrir des œuvres plus rares, moins connues. Si les stocks et le nombre de
salariés sont revus à la baisse, ces avantages vont devenir moins évidents.

La survie grâce aux aides publiques

Le tableau est assez sombre. Malgré
cela, les libraires disposent encore de
quelques pistes de solutions, de leviers pour essayer de s'en sortir. Il y a
d'abord les aides publiques. Ces aides,
c'est ce qui fait d'ailleurs que les librairies résistent encore en France
comparé à ce qui se passe en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. Par exemple grâce à la loi Lang qui fixe un
prix unique pour le livre, pas de guerre de prix. Il y a aussi la TVA sur le
livre qui est repassée à 5,5 %. Il y a enfin les subventions  que reçoivent un quart des libraires. Dernièrement, c'est également pour
soutenir la profession que le parlement a voté une loi surnommée "loi
anti-Amazon"
.

Les libraires ont aussi la
possibilité d'exiger des éditeurs une part plus importante des bénéfices sur
les ventes de livres. Après tout, les éditeurs ont besoin des librairies pour
maintenir leur propre activité. Ils ont donc tout intérêt à gonfler un peu les
recettes des libraires pour les aider à survivre. Ces deux dernières années,
les maisons d'édition semblent l'avoir compris et elles commencent à faire
quelques concessions dans ce sens.

"Les libraires doivent se
remettre en question"

Dans ce contexte compliqué, certains
observateurs qui connaissent bien le secteur du livre se demandent enfin si les
libraires n'auraient pas intérêt à se
remettre aussi eux-mêmes en question pour ne pas sombrer. Dans l'adversité il
faut s'adapter. C'est l'avis de Neil Jomunsi, ancien libraire à
Boulogne-Billancourt, aujourd'hui à la tête d'une maison d'édition de livres
numériques. Il fait partie de ceux qui rêvent de davantage de
"librairies-cafés" ou de
"librairies-centres culturels".

"Il faut se métier de l'approche nostalgique et mélancolique du métier
de libraire. S'ils refusent leur mutation, les libraires se tirent eux-mêmes
une balle dans le pied",
explique-t-il . "Dans certaines libraires en
France, on entre quelquefois en s'excusant presque d'être là. Ca ne se passe pas comme ca dans les
librairies anglo-saxonnes, où il y a des fauteuils, des banquettes et où on
peut se poser pour lire quelques pages. En France, le livre se consomme debout
et où on a à peine  le droit d'ouvrir le
livre de passer à la caisse. C'est une culture qui est en train de desservir la
librairie
", ajoute l'ancien libraire conscient que ce type de
réflexions déplaît à la profession.

Il est enfin souvent reproché aux
libraires en France leur côté élitiste. Ils seraient des commerçants auxquels
on n'oserait pas venir acheter par exemple les livres sentimentaux type
"Arlequin". Une collection qui
en grande majorité se vend justement par Internet !

Autre piste à explorer pour les
libraires afin d'embrasser la modernité : pourquoi ne pas vendre dans leurs
propres boutiques des livres versions numériques et des liseuses (ces tablettes
adaptées à la lecture) ? Les librairies "La Procure" à Paris le
font mais elles font figure d'exception.