Quatre choses à savoir pour comprendre l'éviction controversée d'Isabelle Kocher, la directrice générale d'Engie

Le conseil d'administration du groupe gazier a décidé, jeudi 6 février, de ne pas renouveler le mandat de sa directrice générale, Isabelle Kocher. Une décision très critiquée par certains responsables politiques.

Isabelle Kocher, le 1er octobre 2018 à Paris.
Isabelle Kocher, le 1er octobre 2018 à Paris. (ERIC PIERMONT / AFP)

C'est l'épilogue d'une guerre interne qui durait depuis des mois. Le conseil d'administration d'Engie a décidé, jeudi 6 février, de ne pas renouveler le mandat de sa directrice générale, Isabelle Kocher. Une décision prise avec l'accord de l'Etat, qui détient 24% des actions du groupe. Normalienne, agrégée de physique et issue du prestigieux Corps des mines, la quinquagénaire abandonnera donc fin mai la direction de l'ancien GDF Suez, devenu Engie, et ses 158 500 salariés.

Le conseil d'administration fait valoir qu'il veut "engager une nouvelle étape" de la transformation du groupe et "approfondir sa stratégie". Mais la non-reconduction d'Isabelle Kocher est critiquée. Franceinfo vous détaille les reproches nés de cette éviction et les réponses de la présidence du groupe. 

1Elle était la seule dirigeante du CAC 40

Quelle est la critique ? La seule femme à la tête d'une entreprise du CAC 40 perd son poste. "On va avoir un CAC 40 totalement masculin en 2020. Ça ne pose problème à personne ? Ça pose un problème ! Même si, pour madame Kocher, le vrai sujet, ce n'est pas que ce soit une femme ou un homme, c'est qu'elle est compétente", a ainsi déploré sur franceinfo le président de la région Hauts-de-France, Xavier Bertrand, un des soutiens d'Isabelle Kocher.

Que répond la présidence d'Engie ? Dans une interview aux Echos (article abonnés), vendredi 7 février, le président du conseil d'administration du groupe, Jean-Pierre Clamadieu, estime que "la question du genre ne peut pas être le point d'entrée" pour savoir si le mandat d'Isabelle Kocher devait être renouvelé. "Ma responsabilité première est vis-à-vis d'Engie", assène-t-il. Or, selon lui, la directrice générale n'a pas "réussi à démontrer qu'elle était la bonne personne pour approfondir" la transformation de l'entreprise.

Le même argument a été martelé, vendredi, par le ministre de la Ville et du Logement, Julien Denormandie. "On ne va pas juger le travail" d'Isabelle Kocher "à l'aune de savoir si c'est un homme ou une femme, a-t-il affirmé. On parle d'une entreprise où les décisions stratégiques sont essentielles pour l'approvisionnement en électricité ou pour la constitution de la ville de demain."

2Elle voulait faire d'Engie un groupe "vert"

Quelle est la critique ? Isabelle Kocher voulait faire d'Engie le leader mondial de la transition bas carbone. Cette stratégie lui a valu le soutien d'une cinquantaine de personnalités de droite et de gauche, qui ont réclamé son renouvellement à la tête d'Engie dans une tribune publiée lundi 3 février dans Les Echos (article abonnés). L'intitulé du texte était explicite : "Isabelle Kocher, une voix indispensable pour une France leader de l'économie verte". Parmi les signataires, Yannick Jadot. Le député européen EELV s'est étonné, mercredi 5 février, que l'exécutif décide de "débarquer" une dirigeante qui s'engage dans une consommation énergétique moins polluante.

"On a une femme patronne au CAC 40 qui engage un grand groupe énergétique vers la transition, l'efficacité, les énergies renouvelables. L'Etat français, à travers le président de la République, et le ministre Bruno Le Maire, veulent la sanctionner, veulent la débarquer", a-t-il estimé sur franceinfo. Depuis 2016, Engie a cédé pour 15 milliards d'actifs dans les énergies fossiles.

Que répond la présidence d'Engie ? Elle ne met pas en cause le fait qu'Isabelle Kocher ait su porter "une vision très ambitieuse d'Engie en tant que leader de la transition énergétique""La sortie des activités d'exploration-production et des centrales à charbon est à mettre à son crédit", reconnaît Jean-Pierre Clamadieu dans Les Echos (article abonnés).

Mais il reproche à Isabelle Kocher, qui s'est attachée à beaucoup développer les services énergétiques (pour la réalisation d'économies d'énergie, notamment), d'avoir pris du "retard en quatre ans dans le domaine des activités de génération d'électricité et d'infrastructures gazières, qui représentent aujourd'hui 80% de nos profits (...) Et en France, le gaz n'a pas la place qu'il devrait avoir dans la transition énergétique." En résumé, le président souhaite se recentrer sur le cœur du métier.

3Elle ne serait pas appréciée d'Emmanuel Macron

Quelle est la critique ? La presse s'en est fait l'écho : "Depuis des années, le Tout-Paris susurre qu'Emmanuel Macron n'apprécie guère madame Kocher", écrit Le Monde. Pire, "le chef de l'Etat aurait donné à Jean-Pierre Clamadieu une 'licence to kill' quand le chimiste a été nommé président de l'énergéticien, en mai 2018". En décembre dernier, La Tribune signalait déjà que la dirigeante était "dans le viseur du pouvoir". Emmanuel Macron est donc soupçonné d'avoir baissé le pouce et joué un rôle déterminant dans l'éviction d'Isabelle Kocher. Le plaidoyer d'une cinquantaine de personnalités en faveur de la dirigeante paru dans Les Echos aurait aggravé sa disgrâce.

Car le texte a été perçu, selon La Tribune, comme une initiative réunissant "principalement des opposants à Emmanuel Macron, sans aucune légitimité pour décider du sort d'Engie". D'où la décision, poursuit le journal, "de convoquer un conseil d'administration extraordinaire". "On ne pouvait pas laisser le nombre de signataires s'accumuler jusqu'à fin février", reconnaît une source auprès de La Tribune.

Que répond la présidence d'Engie ? "Engie est un groupe coté, doté d'une gouvernance, et le conseil d'administration est la seule instance habilitée à nommer le directeur général", réplique Jean-Pierre Clamadieu. Le Monde indique, lui aussi, que le président de la République a semblé "vouloir se tenir à distance" du dossier, et que la dirigeante aurait surtout payé un "divorce trop profond" avec "ses administrateurs".

4Elle s'opposait à un éventuel "démantèlement" d'Engie

Quelle est la critique ? Xavier Bertrand, encore lui, fait valoir qu'Isabelle Kocher était gênante parce qu'elle s'opposait "à tout démantèlement de cette entreprise". "Elle était la garante du fait qu'il n'y aurait pas de démantèlement. Je pense que son départ, l'arrière-pensée, la manipulation qu'il y a derrière tout ça, c'est qu'Engie soit démantelée", estime l'ancien ministre. D'après lui, "madame Kocher avait dit très clairement qu'elle s'opposerait au démantèlement". 

Xavier Bertrand explique ainsi sur franceinfo les motivations qui pousseraient, selon lui, l'exécutif à favoriser le démantèlement : "Ce que je reproche aujourd'hui au chef de l'Etat, c'est de laisser faire, parce que s'il y a démantèlement, parlons du dessous des cartes, s'il y a une vente d'une partie des activités d'Engie, vous savez ce qui se passe ? Ça fait monter le cours de l'action et c'est bon pour les actionnaires. Et l'Etat est le premier actionnaire."

Que répond la présidence d'Engie ? "Le débat sur le démantèlement du groupe n'a pas lieu d'être. Personne au conseil d'administration n'a jamais évoqué un tel scénario", évacue Jean-Pierre Clamadieu dans Les Echos.