Sanofi : "C'est révélateur de l'affaissement d'un écosystème en matière de recherche et de développement en France", estime un économiste de la santé

La recherche est de plus en plus fréquemment externalisée dans des sociétés de biotechnologies qui, si elles sont européennes, sont rarement françaises, pointe du doigt Frédéric Bizard, appelé à commenter la suppression annoncée de 400 postes dans la branche recherche et développement du laboratoire.

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Un technicien en plein travail au laboratoire Sanofi de Val-de-Reuil (Eure), le 10 juillet 2020 (illustration). (JOEL SAGET / AFP)

"C'est révélateur de l'affaissement d'un écosystème en matière de recherche et de développement en France", a expliqué lundi 18 janvier sur franceinfo Frédéric Bizard, professeur d’économie à l’ESCP Business School, alors que le groupe pharmaceutique français Sanofi a l'intention de supprimer 400 postes dans la branche recherche et développement, selon les informations publiées par France Inter. "Tout ça, c'est la réponse à un virage stratégique amorcé il y a à peu près deux ans", analyse le président de l’Institut Santé.

franceinfo : La direction de Sanofi ne confirme pas ce chiffre de 400 postes supprimés. Est-ce que ce chiffre vous paraît crédible ?

Frédéric Bizard : Ça me paraît crédible par rapport à ce qui avait été annoncé par Sanofi, surtout par rapport au virage stratégique. Tout ça, c'est la réponse à un virage stratégique amorcé il y a peu près deux ans, quand Paul Hudson [le PDG de Sanofi] est arrivé.

"Ce virage s'est traduit par un recentrage de l'activité historique de Sanofi sur les vaccins, sur l'oncologie et sur les maladies rares, en laissant des pans entiers tels que les maladies cardiovasculaires et le diabète qui étaient vraiment au cœur de l'activité de la division Recherche & Développement et de la production de Sanofi."

Frédéric Bizard, professeur d’économie à l’ESCP Business School

à franceinfo

Malheureusement, je dirais que ce chiffre n’est pas très étonnant parce que vous ne pouvez pas transférer des ressources de Recherche et Développement d'un secteur à l'autre. Ce sont des expertises. Donc, je ne suis pas forcément très surpris. Mais je comprends la réaction des syndicats parce que ça pose question.

Est-ce que c’est un bon signal à envoyer en ce moment ?

La question, c'est d'évaluer la robustesse de la nouvelle stratégie. Cette nouvelle stratégie, elle est sur des segments de marché qui sont extrêmement compétitifs. À peu près tous les grands laboratoires pharmaceutiques sont, par exemple, sur l'oncologie, notamment avec les biotechnologies. La question, c'est de savoir si Sanofi en s’allégeant sur les anciens segments historiques et jusqu'à aller sur la suppression de postes Recherche & Développement, ne prend pas un risque trop important en se concentrant sur des segments extrêmement compétitifs. Va-t-elle avoir l'expertise suffisante pour être compétitif sur ce segment ? Après, il y a évidemment les conséquences sociales qui sont à regarder, mais on peut penser qu'il y a des plans d'accompagnement qui seront mis en place.

"Le deuxième point par rapport à cette décision, c'est que Sanofi n'est pas le seul laboratoire sur le territoire français à alléger ses équipes en recherche et développement."

Frédéric Bizard

C'est quand même révélateur de l'affaissement d'un écosystème en matière de recherche et développement en France, où on a extrêmement bureaucratisé, extrêmement suradministré le processus de recherche clinique et on l'a vu avec la recherche sur les vaccins. Malheureusement, la recherche clinique se fait encore en Europe, mais de moins en moins en France. Et je crois que Sanofi, là-dessus, paye aussi cet environnement qu'il faut revoir absolument. Je pense que c'est une priorité si on veut retrouver un peu de souveraineté sanitaire.

Philippe Martinez s'interroge sur un rapport entre les suppressions de postes et le retard du vaccin contre le Covid-19. Qu'en pensez-vous ?

On peut s'interroger sur la lisibilité de la stratégie qui est mise en place. La perte de ressources de Recherche & Développement fragilise forcément une entreprise qui est tournée sur la recherche. Il faut aussi savoir que normalement dans "les big pharmas", il y a une segmentation chaîne de valeur de l'industrie pharmaceutique où la recherche, et ça ce n'est pas propre à Sanofi, se fait souvent à l'extérieur dans des sociétés de biotechnologies, avec des licences qui sont achetées. C’est le cas par exemple de Pfizer BioNTech et Moderna.

"On voit que les vaccins les plus innovants ont été faits par des sociétés de biotechnologie, pas en interne dans les "pharmas".

Frédéric Bizard

Donc, c'est aussi une tendance assez générale dans l'industrie pharmaceutique de segmenter. Est-ce que c'est une bonne évolution ? Tout dépend d’où se fait cette recherche. Sur Sanofi, ce que l'on peut constater, c'est un problème d'instabilité de la gouvernance : si on se met un peu sur un temps long de 7 à 8 ans, on s'aperçoit qu'il y a quand même très régulièrement au plus haut niveau de la société une instabilité de la gouvernance. Je comprends qu’au niveau des employés, des forces syndicales, on puisse se demander si on maîtrise bien le temps long, s'il y a une vision forte, et si on n'est pas tout le temps en train essayer d'ajuster et de fragiliser la société.

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