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A Gandrange, on parle de sidérurgie au passé

Comment les habitants, jeunes et vieux, vivent-ils la fin des hauts-fourneaux en Lorraine ? Reportage.

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France Télévisions
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L'usine de Gandrange, fermée depuis 2009, comme une ombre au-dessus du village. (FRANCETV INFO / HERVE POZZO)

Je ne suis pas sûr de ce que j'ai vu et entendu en Lorraine. Dans les médias, depuis longtemps, des hurlements, des chiffres faramineux, des gens qui se battent, des politiques qui promettent, une région qui se meurt. Très peu d'espoir.

Le Luxembourg, nouvel eldorado des métallos

Que faisaient ces voitures comme abandonnées à la sortie de l'autoroute A31 ? Pourquoi des fumées s'échappaient-elles encore des hauts-fourneaux d'Hayange, du laminoir de Florange ? Y aurait-il encore du travail ?

FTVI/HP

A Florange, Uckange, Gandrange - ces cités en "ange" –, le solde migratoire est souvent négatif. Mais pour beaucoup, il y a encore du travail à l'étranger. Le Luxembourg est le nouvel eldorado (fragile) des métallos. On y émigre en covoiturage, comme les voisins alsaciens vont en Allemagne. D'où les voitures abandonnées le matin, reprises le soir, au gré des trois-huit.

D'autres parviennent encore à travailler dans la sidérurgie en Lorraine, où subsistent quelques offres d'emploi, de l'ingénieur à l'opérateur. C'est le cas du fils de Marguerite,  "Mado", comme on l'appelle, à Gandrange. Elle s'occupe des anciens de la commune mosellane. Aujourd'hui, c'est goûter. Il n'y a quasiment que des femmes. Mado a un fiston ouvrier, "opérateur" selon les nouvelles nomenclatures. Il travaille "posté", en trois-huit, comme le faisait son père sidérurgiste, "parti trop tôt". Il est "dans le nucléaire", dit Mado avec envie, à Cattenom, une centrale à quelques kilomètres de là.

Le laminoir de Florange fume encore

Je croyais que plus personne n'existait ici, ne travaillait ici. Tout portait à croire qu'il n'y avait plus que des piquets de grève aux chasubles fluo, des mégaphones et des CRS. Et puis, en cette fin d'après-midi rougeoyante, au couchant, ces fumées aux pieds de la statue de Notre-Dame d'Hayange m'avaient fait douter. On bossait encore, plus bas.

Je ne suis même plus sûr que Gaston Bedo m'ait parlé, qu'il m'ait raconté que tout irait pour le mieux, que l'harmonie municipale – "son" harmonie municipale de 140 ans d'âge – continuerait à proposer des concerts. Que les coils, ces bobines d'acier plat, continueraient à sortir de "son" usine de Florange. Gaston Bedo y croit encore et avec son syndicat, il "fera tout pour ne pas laisser les gars au bord de la route". Lui n'en a plus que pour une paire d'années, mais les autres ?

"Les hauts-fourneaux ? Ah oui, comme à la télé !"

La fonte ? Les hauts-fourneaux ? La sidérurgie ? "C'est quoi ? On sait pas", répondent ces élèves de l'école primaire. Et puis, timidement, Diego se lance : "C'est l'usine où ils font de l'acier, et les hauts-fourneaux, c'est ceux qui vont être fermés à Florange." L'image est brouillée mais fidèle à ce que nous recevons de ces vallées oubliées, de la Fensch ou de l'Orne. Une histoire qui finit en catastrophe cathodique à épisode.

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Terminés les fours Martin, qui ont coulé les poutrelles de la tour Eiffel. Terminée l'histoire qui a commencé ici en 1300 et quelques. Et le minerai qui fondait pour la première fois en Europe dans les années 2000 avant J.-C. C'est plus qu'historique, c'est un pan d'humanité qui s'en va.

Parce que la Mauritanie et son minerai plus riche en fer que la "minette" de Lorraine, parce que le pétrole plus cher, parce que cette diablesse de productivité et cette production qui vient aujourd'hui d'ailleurs, plus rentable, moins chère.

Les fours s'éteignent, la jeunesse passe

Finis ces troquets qui ne désemplissent pas, ces vélos et ces mobs qui se croisent lorsque "le gueulard", la sirène, projette dans les rues des sites et des cités les ouvriers-opérateurs qui ont fini leurs heures, et ceux qui les entament. 

Finies aussi, les menaces pas voilées du tout. "Travaille à l'école, sinon c'est l'usine !" ou ces promesses d'un avenir meilleur : "Si tu travailles bien, tu seras ingénieur à l'usine !", se rappelle, ému, le maire de Gandrange, Henri Octave, fils et petit-fils de sidérurgiste, instituteur depuis trente ans. Mado "n'y a jamais touché" mais la fonte, elle en connaît l'odeur. "Je suis sidérurgiste !", clame-t-elle.

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Le "crassier", où on rejetait le "laitier", ce rebut de fonte devenu, au fil des années, une noirâtre montagne entre Florange et Hayange, sera toujours là. Mais Mado s'en fout, comme de l'amiante qui en a tué tant et dont "on ne parlait pas alors qu'on savait", comme elle se fout de ces trois-huit qui vous dérèglent un homme, de l'emploi qui s'envole, un matin, à 50 ans. De toutes ces choses qui lui ont volé son mari, et celui des autres, avant l'heure.

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Dans ses yeux, il ne reste pourtant que les veillées, les enfants, les siens et les autres, les rires et les sourires. "Ici, c'était nous." Oui Mado, c'était.

Je ne suis pas sûr d'avoir compris. Pas sûr d'avoir bien entendu.

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